‹ Le catéchisme romain (volume 2)Chapitre 71 sur 179 · Etudes, 5 août 1905, p · texte numérisé non relu

Etudes, 5 août 1905, p

ne savons le tout de rien, continue le P. Portalié, est-il légitime de conclure avec les relativistes que nous ne savons rien du tout? C'est l'agnosticisme qui, est irrecevable.

Quant à prétendre que le dogme est une introduction violente dans l'esprit, un asservissement, une limite, une tyrannie, etc., c'est, à proprement parler, un malentendu. Car, ainsi que le l'ait remarquer le P. de Grandmaison, « toute vérité certainement connue comme telle s'impose à nous, et cette vérité vient, dans une certaine mesure, du dehors. Connaître c'est être informé, c'est-à-dire mû à un assentiment. Bon gré mal gré il faut céder à l'évidence, et l'autonomie de notre pensée n'est pas finalement moins atteinte dans le cas d'évidence directe que dans celui où l'évidence nous arrive comme tamisée à travers un témoignage certain. Le résultat, dans les deux cas, n'est pas une abdication, mais une conquête. Seulement, quand l'évidence directe est absente, ce qui la supplée laisse une place plus large à la bonne volonté, à la liberté, au mérite (i). » L'intelligence, dans son adhésion au dogme, n'est nullement violentée ; elle voit qu'il est raisonnable de croire et que les garanties extérieures dont s'entoure le dogme autorisent et légitiment raisonnablement son adhésion. Ces garanties ne nécessitent pas l'acte de foi ; il suffit qu'elles le fondent en raison.

8. Autre difficulté : les dogmes sont inintelligibles dans leur énoncé, n'ont pas un sens pensable, et cela à raison d'emprunts à des systèmes philosophiques surannés, ou de concepts anthropomorphiques irrecevables : ce sont des formules purement verbales. Nous n'avons pas à revenir sur ces prétendus

i. Bulletin de litt. ecclés., igo5, p. ao4.

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emprunts ; nous avons dit en quoi ils consistent et ce qu'ils impliquent ; nous ne reviendrons pas davantage sur la nécessité où nous sommes de parler de Dieu en hommes.

Retenons seulement que si le dogme ne dit pas le tout de Dieu, il en dit du moins quelque chose ; que s'il se formule nécessairement au moyen d'analogies, ces analogies ne sont pas vides de sens, à la manière d'une notation algébrique; l'effort delà pensée et delà vie religieuses, en pénétrant de plus en plus et de mieux en mieux dans le dogme, peut « réussir à en éclairer progressivement le contenu^). » Et dans tous les cas ledogme reste intelligible, bien qu'il ne nous découvre pas son comment et laisse persister le mystère : il est pensable ; il nous apprend quelque chose de Dieu. « Faites toutes les réserves qu'il vous plaira, écrit M. Franon, sur l'incompréhensibilité de la nature divine..., il restera toujours que, lorsque nous affirmons la personnalité de Dieu, sa liberté, sa justice, son immutabilité, ces affirmations, encore que conçues et pensées humano modo, sont vraies, en elles-mêmes et absolument, d'une vérité métaphysique qui s'impose à toute intelligence (2). »

9. Enfin, dernière objection, les dogmes forment un groupe incommensurable avec l'ensemble du savoir positif : n'appartenant pas au même plan de connaissance, il ne sauraient se composer avec les autres propositions de manière à former un système cohérent, harmonique ; ils rompent l'unité de l'esprit ; par leur immutabilité, ils apparaissent étrangers au progrès ; par leur transcendance, ils restent sans rapports avec la vie intellectuelle

1. Wehrlé, dans la Revue biblique» 1905, p. 334. — a. Bulletin de litt. ecclés., 1905, p. 167.

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réelle ; ils sont sans usage, inutiles et inféconds.

« On reste stupéfait, de ces étranges difficultés, remarque le, P. Portalié. Sans doute, la chimie, l'histoire naturelle, l'astronomie sont étrangères à la sphère des connaissances religieuses, Mais en quoi y a-t-il rupture dans notre esprit, incohérence, à compléter le savoir de la nature par la connaissance de l'Auteur de la nature ? Connaissance inutile, ose-ton dire. Comment 1 on ose mépriser ainsi la science, sublime entre toutes, de Dieu, cause première du plan providentiel sur l'humanité, de la rédemption, des destinées finales qui nous attendent ! Mais alors quelle science sera utile ? Qu'on nous réponde. Savoir infécond \ ajoute-t-on. Il semble pourtant que depuis assez longtemps, l'expérience a prouvé quel triste sort est réservé à la morale, dès qu'elle se sépare des affirmations intellectuelles du dogme. L'histoire de tous les piétismes, anciens et modernes, est là pour nous montrer que l'abandon du dogme prépare à bref délai la ruine de la morale. Dogmes immuables, étrangers au progrès 1 dit-on encore. Etrange illusion. Mais on n'a donc jamais comparé la dogmatique, condensée et comme embryonnaire, des écrits apostoliques avec un des grands monuments de la théologie catholique, qu'ils s'appellent VEnchiridion de saint Augustin, la Somme théologique de saint Thomas, ou Y Exposition de la doctrine catholique de Bossuet (i). »

D'autre part, M. Wehrlé fait observer que déclarer le dogme incommensurable avec les autres éléments du savoir, incapable par suite d'apporter son concours au progrès général de la vie intellectuelle,

i. Etudes, 5 août igo5, p. 331-33a.

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n'est pas bien consistant. « Autant vaudrait dire que Dieu ne peut pas être pris comme objet de connaissance sans devenir un obstacle au progrès. D'ailleurs on néglige totalement ici la relation complexe et la solidarité réciproque qui permettent d'unir, dans la synthèse vitale opérée par l'action, des données intellectuelles appartenant en effet à des plans différents. Ce dernier point de vue manifeste mieux encore l'injustice du reproche qu'on nous adresse. Car, d'une part, le croyant ne trouve dans son adhésion au dogme aucun obstacle à la libre recherche scientifique, qui est par hypothèse d'un autre ordre : il peut donc concourir de tout son effort au propres du savoir humain, et il peut contribuer pour sa part au développement du dogme lui-même, dont il vit le contenu sans en épuiser jamais le sens et en y découvrant toujours de nouvelles richesses. D'autre part, comme le dogme n'est principe de connaissance que pour être principe d'action, comme la science transcendante qu'il représente doit normalement se traduire en vertu surhumaine, il est source de fécondité morale : le croyant qui réalise sa foi rend donc-un service appréciable à une société qui n'existe pas seulement pour connaître les secrets de la nature... Enfin, il importe d'écarter tout ce qui ressemblerait à une équivoque sur la raison d'être spécifique de la religion dont le dogme est partie intégrante. La religion a comme destination propre, directe et principale de préparer les hommes à l'éternité et de les conduire au ciel. Rien de surprenant dès lors à ce que le dogme, en tant qu'il est une connaissance, soit orienté vers la monde invisible qui ne saurait coïncider de tout point avec le monde où nous vivons. Il faut donc ou désavouer la religion comme illégitime ou accepter que le dogme ne

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rende à « la vie intellectuelle » terrestre que de» services indirects (i). »

2° Solution proposée par M. Le Roy

i° Se croyant autorisé par ces objections, qu'il estime valables, M. Le Roy a donc posé la question de savoir s'il n'y aurait pas lieu à abandonner la notion traditionnelle du dogme et à lui en substituer une autre plus en harmonie avec l'état actuel des esprits. Et c'est cette signification nouvelle qu'il cherche à faire valoir, d'abord parce que le dogme a un sens négatif, ensuite et surtout parce qu'il a un sens pratique .

i. Le dogme a d'abord un sens négatif : il exclut et condamne certaines erreurs plutôt qu'il ne détermine positivement la vérité. Et M. Le Roy cite des exemples. Après quoi il conclut : au point de vue intellectuel, les dogmes n'ont qu'un sens négatif, prohibitif. Ils ne font que fermer de fausses voies. S'ils formulaient la vérité absolue en termes adéquats, ils seiaient inintelligibles pour tous. S'ils ne donnaient qu'une vérité imparfaite, relative et changeante, ils ne pourraient pas légitimement s'imposer.

2. Mais le dogme a surtout un sens pratique : il énonce avant tout une prescription d'ordre pratique ; il est la formule d'une règle de conduite pratique. Là est sa valeur ou sa signification positive. La religion est moins une adhésion intellectuelle à un système de propositions spéculatives qu'une participation vécue à de mystérieuses réalités. Le christianisme n'est point un système de philosophie spéculative, mais une source et une règle de vie, une

i. Revue biblique, juillet 1905, p. 334-335.

discipline d'action morale et religieuse, un ensemble de moyens pratiques pour obtenir le salut. Les dogmes concernent donc premièrement la conduite plutôt que la pure connaissance réfléchie.

3. Le dogme étant ainsi entendu, les difficultés disparaissent : il n'y a plus qu'un problème relatif aux rapports entre la pensée et l'action, problème difficile, mais abordable. Le recours à l'autorité est ici moins choquant. La soumission aux dogmes est alors, à un certain point de vue, pour le croyant, ce qu'est pour le savant la soumission aux faits.

4- Les raisons de croire, les motifs de crédibilité ne sont pas d'une force invincible, d'une évidence mathématique : il faut un coup d'état de la volonté. Ou bien les preuves apologétiques sont certaines et rigoureuses, et alors que devient la liberté de l'acte de foi ? Ou bien, on les avouera insuffisantes et plus ou moins probables, et alors la foi manquera de base. Une attitude intellectualiste laisse désarmé en face de ce dilemme. Mais avec l'autre attitude, le dilemme peut se résoudre parce que, cette fois, la dialectique en cause est action et vie, non simple raisonnement, et que la liberté relève de la vie et de l'action.

5. De même tombe l'objection relative à l'intelligibilité des formules dogmatiques. Celles-ci, obscures et inconcevables au point de vue spéculatif, sont capables de clarté au point de vue pratique. Le langage du sens commun est alors à sa place, ainsi que l'emploi des symboles anthropomorphiques et l'usage des analogies ou métaphores, et ni l'un ni l'autre n'engendrent d'insolubles complications, puisqu'il s'agit uniquement, cette fois, de propositions relatives à l'homme et à ses attitudes.

6. Il y aune relation nécessaire entre les dogmeset la pensée. Il ne faut pas se contenter de croire

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aveuglement les dogmes, mais travailler à les penser. Le régime de la séparation, de la cloison étanche. de la comptabilité de conscience en partie double, n'est ni désirable ni possible : c'est contraire aux exigences de la foi, qui veut saisir tout l'homme ; aux exigences de la philosophie, qui veut l'unité spirituelle ; aux exigences de la moralité, qui ne peut approuver une action systématiquement irréfléchie.

7. Mais la pensée, dans son application aux dogmes, doit reconnaître le sens premièrement pratique de ceux-ci : épreuve d'expérience vécue et non dialectique intellectuelle. Traduites ainsi en termes d'action, les méthodes traditionnelles d'analogie et d'éminence prennent une signification très précise.

8. Reste à préciser la relation des dogmes, ainsi entendus, avec la pensée théorique ou spéculative, avec la connaissance pure. Le catholique, obligé de les admettre, n'est astreint par eux qu'à des règles de conduite, non pas à des conceptions particulières. Il garde toute liberté pour se faire des objets correspondants telle théorie, telle représentation intellectuelle qu'il voudra, à la seule condition que sa théorie justifie les règles pratiques énoncées par le dogme. Tant que la théorie respecte la signification pratique du dogme, celui-ci laisse carte blanche. Juger des théories est alors affaire de pure spéculation humaine, et aucune autorité extérieure à la pensée elle-même n'a droit ni pouvoir d'intervenir.

Finalement, M. Le Roy termine son exposé par ces deux propositions :

1. La conception intellectualiste, courante aujourd'hui, rend insolubles la plupart des objections que soulève ridée de dogme.

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