Luc, xiii
renfermé dans le sépulcre, il faut bien reconnaître qu'un Dieu a été enseveli. Pour ce qui regarde la manière et le lieu de sa sépulture, il suffît aux pasteurs.de consulter ce qu'en ont écrit les Evangélistes.
• Mais ici deux observations se présentent : Tune, que le corps de Jésus-Christ, dans le tombeau, fut exempt de corruption, comme l'avait prédit un prophète : « Tu ne permettras pas que celui qui Vaimevoie la corruption (i); » l'autre, que la sépulture, la passion et la mort ne conviennent à Jésus-Christ qu'en tant qu'il est homme, et non en tant qu'il est Dieu, puisque souffrir et mourir ne tombent que sur la nature humaine. Cependant ces choses sont attribuées à Dieu dans le Symbole, parce qu'elles conviennent évidemment à une personne qui est tout à la fois Dieu parfait et homme parfait. »
3° Causes de la mort de Jésus-Christ. — « Ces choses ainsi expliquées, il sera bon que les pasteurs exposent ensuite, sur la passion et la mort du Christ, les réflexions les plus propres à faire comprendre ou du moins à faire méditer aux fidèles la profondeur d'un si grand mystère. »
i. Celui quia souffert. « Il faut d'abord considérer quel est celui qui a souffert toutes ces choses. C'est celui dont nous ne pouvons ni comprendre ni expliquer la grandeur et la dignité, dont saint Jean a dit qu'il est le Yerbe qui était Dieu, et dont l'apôtre a fait ce magnifique éloge : • Dieu Va établi héritier de toutes choses, et par lui il a aussi créé le monde. Ce (Fils), qui est le rayonnement de sa gloire, l'empreinte de sa substance, et qui soutient toutes choses par sa puissante parole, après nous avoir purifiés de nos péchés, s'est assis à la droite de la majesté divine au plus haut des deux (2). • Pour tout dire en un mot, celui qui a souffert pour nous, c'est Jésus-Christ, Dieu et homme; le créateur pour ses créatures, le maître pour ses esclaves; celui qui a formé les anges, les hommes, le ciel et les éléments, en qui, par qui et de qui toutes chpses subsistent. Il n'est donc pas étonnant que l'édifice
i. Psal, xv, 10. — 2. Hebr., 1, 2-3.
tout entier ait été ébranlé, lorsque son auteur fut si violemment agité par tant de tourments, et que, suivant le récit de l'Ecriture, la terre ait tremblé, que les rochers se soient fendus, que les ténèbres aient couvert toute la surface de la terre et que le soleil ait été obscurci. Mais si même les êtres muets et insensibles ont ressenti la mort de leur créateur, quelles larmes ne doivent pas répandre les fidèles, quelle douleur ne doivent-ils pas ressentir, eux qui sont [es pierres vivantes de la maison de Dieu? »
2. Pourquoi il a souffert. — t II faut ensuite exposer les causes de la passion afin de rendre plus sensibles encore la grandeur et la force de l'amour divin à notre égard. Si donc on cherche quelle fut la cause qui porta le Fils de Dieu à souffrir une mort très cruelle, on trouvera que ce furent, outre la faute héréditaire de nos premiers parents, les péchés et les crimes que les hommes ont commis depuis le commencement du monde jusqu'à ce jour, et ceux qu'ils commettront encore jusqu'à la fin. En effet, ce que le Fils de Dieu notre Sauveur s'est proposé dans sa passion et dans sa mort, ce fut de racheter et d'effacer tous les péchés de tous les siècles, et de satisfaire abondamment à son Père pour toutes les iniquités du monde. Une circonstance qui augmente encore l'excellence de ce sacrifice, c'est que non seulement il a souffert pour les pécheurs, mais que les pécheurs eux-mêmes ont été les instruments de toutes ses douleurs. Ecoutons ce que dit là-dessus l'apôtre, en écrivant aux Hébreux : « Considérez celai qui a supporté contre sa personne une si grande contradiction de la part des pécheurs, afin de ne pas vous laisser abattre par le découragement (i). » Ainsi l'on doit regarder surtout comme coupable de sa mort ceux qui tombent plus fréquemment dans le péché. Puisque nos crimes ont fait subir à Jésus-Christ le supplice de la croix, assurément ceux qui se roulent dans tous les désordres crucifient ds nouveau, autant qu'il est en eux, le Fils de Dieu par leurs péchés et le couvrent de confusion. Et en cela notre crime est plus grand que celui des juifs qui, au témoignage de l'apôtre, n'auraient jamais crucifié le roi
i. Hebr., xii, 3
de gloire, s'ils l'eussent connu. Pour nous, nous professons que nous le connaissons, et cependant nous le renions par nos œuvres, ce qui est en quelque sorte le faire mourir violemment de nos propres mains.
« Les Ecritures nous apprennent encore que Jésus- Christ a été livré à la mort par son Père et par lui-même. a Je lfai frappé à cause du péché de mon peuple (i), » dit Dieu dans Isaïe. Le même prophète, rempli du Saint- Esprit, voyant le Seigneur couvert de plaies et de blessures, s'écriait : « Nous étions tous errants comme des brebis, chacun de nous suivait sa propre voie, et Jéhovah a /ait retomber sur lui l'iniquité de nous tous (2). » Quant au Fils, voici ce qu'il en dit : a Quand son âme aura offert le sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il vivra de longs jours (3). 1 Et l'apôtre appuie cette vérité par des paroles encore plus expresses et plus fortes, voulant montrer en même temps tout ce que nous pouvons espérer de la miséricorde et de la bonté infinie en Dieu : 1 Lui qui na pas épargné son propre Fils, mais qui ta livré à la mort pour nous tous, comment avec lui ne nous donnera-tilpas toutes choses (4) ? »
4°. Etendue des souffrances du Christ. — i.
Sueur de sang. — « C'est ici le lieu d'expliquer combien ont été cruelles les souffrances du Christ. Au reste, pour être convaincu qu'il était impossible d'y rien ajouter, il suffirait de rappeler cette sueur qu'il éprouva, en pensant aux tourments qu'il allait subir bientôt, et qui fit couler des gouttes de son sang jusqu'à terre. Car si la simple pensée des maux qui le menaçaient lui fut si douloureuse qu'elle suscita en lui une sueur de sang, que penser de ce qu'il souffrit, lorsqu'il les éprouva réellement ? »
2. Toutes les horreurs et toutes les hontes. — « Il est certain que le Christ notre Seigneur ressentit dans son corps et dans son âme les douleurs les plus vives et les plus profondes. Et d'abord il n'est aucune partie de son corps qui n'ait ressenti d'extrêmes douleurs. Ses pieds et ses mains furent percés de clous ; sa tête, couronnée
1. Is.f lui, 8. — 2. Ibid., lui, 6. — 3. Ibid., mi, xo. — 4. Rom., vin, 82.
d'épines et frappée avec un roseau ; sa peau, souillée de crachats et souffletée ; tout son corps, accablé de coups de verges. De plus, des hommes de tout rang et de toute condition se réunirent contre le Seigneur et contre son Christ ; gentils et juifs furent les conseillers, les auteurs et les ministres de sa passion. Judas le trahit ; Pierre le renia ; tous ses autres disciples l'abandonnèrent. Quant à la croix, faut-il s'arrêter à la cruauté ou à l'ignominie d'un tel supplice, ou aux deux à la fois ? Certes, il était impossible de trouver un genre de mort plus honteux ou plus douloureux que celui qui était réservé aux plus criminels et aux plus scélérats, et dans lequel la lenteur de la mort ne faisait que rendre plus aiguë la sensation des douleurs les plus violentes. Une chose contribuait encore à rendre plus vives les souffrances de Jésus-Christ ; c'est que son corps, formé par l'opération du Saint-Esprit, étant incomparablement plus parfait et plus délicatement organisé que celui des hommes ordinaires, était par la même doué d'une sensibilité plus vive et ressentait plus profondément tous ces tourments.
u Quant à l'âme, personne ne peut douter que la douleur de Jésus n'ait été immense. Lorsque les saints étaient persécutés et livrés aux supplices, nous savons que leur âme recevait de Dieu des consolations qui les soutenaient au milieu des tourments et les aidaient à en supporter la rigueur. Quelquefois même ils éprouvaient -alors une vive joie intérieure, comme nous le savons de l'apôtre : « Maintenant, je sais plein de joie clans mes souffrances pour vous, et ce qui manque aux souffrances du Christ en ma propre chair, je ï achevé pour son corps, qui est r Eglise (ï). » Et ailleurs : « Je suis rempli de consolation, je surabonde de joie au milieu de toutes nos tribulations (2). » Quant à Jésus-Christ, notre Seigneur, il a bu le calice amer de sa passion, sans mélange d'aucune douceur, et il a laissé sentir à la nature humaine, dont il s'était revêtu, toute la rigueur des tourments, comme s'il .n'eût été qu'homme et non pas Dieu en même temps.
5° Fruits de la mort de Jésus-Christ. — « Il ne
x. Col., 1, 24. — a. II Cor., vu, 4.
reste plus maintenant qu'à expliquer avec soin les grâces etles biens que nous a mérités la passion de Jésus-Christ. » i. Délivrance des péchés. — « Et d'abord les souffrances du Sauveur nous ont délivrés de nos péchés. « // nous a lavés de nos péchés par son sang, )) dit saint Jean (i). Et l'apôtre ajoute : « // nous a rendu la vie avec lui, après nous avoir pardonné toutes nos offenses. Il a détruit l'acte qui était écrit contre nous et nous était contraire avec ses ordonnances, et il la fait disparaître en le clouant à la croix (2). »
2. Délivrance du démon. — « Ensuite il nous a délivrés de la tyrannie. Le Sauveur a dit lui-même : « Cest maintenant que le prince de ce monde sera jeté dehors. Et moi, quand j'aurai été élevé de la terre, f attirerai tous les hommes à moi (3). »
3. Paiement de la dette. — « En troisième lieu, il a payé la dette qui nous était due pour nos péchés. »
4. Réconciliation avec Dieu, — « Comme on ne pouvait offrir à Dieu un sacrifice plus agréable, il nous a réconciliés avec son Père. 11 l'a apaisé et nous l'a rendu favorable. »
5. Droit au ciel. — « Enfin, en effaçant nos péchés, il nous a ouvert la porte du ciel, qu'avaient fermée les péchés de tout le genre humain. C'est ce que nous apprend l'apôtre par ces mots : « Nous avons par le sang de Jésus un libre accès dans le sanctuaire (4). » Et c'est ce qu'indiquaient d'avance plusieurs figures de l'Ancien testament. Ainsi, par exemple, ceux à qui il était défendu de retourner daus leur pays avant la mort du grand prêtre, étaient l'image des justes, à qui l'entrée dans la céleste patrie a été interdite, qu'elle qu'ait été la sainteté de leur vie jusqu'à la mort du pontife souverain et éternel, Jésus-Christ. Mais depuis qu'il l'a eu subie, les portes du ciel sont ouvertes à tous ceux qui, purifiés par les sacrements, remplis de la foi, de l'espérance et de la charité, deviennent participants des mérites de sa passion.»
6. Satisfaction surabondante. — « Si nous retirons de la passion de Jésus-Christ tous ces biens et tous ces
1 Apoc, 1, 5. — 2. Col, 11. i3-i4. — 3. Joan., xn, 3i-3a. — 4. Hebr., x 19.
avantages, c'est d'abord parce que sa mort a été une satisfaction pleine et entière, qu'il a payée d'une manière admirable pour nos péchés à Dieu son Père, satisfaction non seulement égale à nos dettes, mais infiniment supérieure. C'est ensuite parce que le sacrifice, de la croix a été infiniment agréable à Dieu. Aussitôt qu'il lui fut offert par son Fils, sur l'autel de la croix, sa colère fut entièrement apaisée. Aussi l'apôtre dit-il que la mort du Sauveur a été un vrai sacrifice : « // nous a aimés et s'est livré lui-même à Dieu pour nous comme une oblation et un sacrifice d'agréable odeur, (i). » C'est encore parce que la mort de Jésus-Christ a été notre rédemption, suivant ces mots du prince des apôtres : « Vous avez été affranchis de la vaine manière de vivre que vous teniez de vos pères, non par des choses périssables, de l'argent ou de l'or, mais par un sang précieux, celui de l'agneau sans défaut et sans tache, le sang du Christ (2), » et suivant ceux-ci de l'apôtre : « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant malédiction pour nous (3). ))
7. Exemple de vertus. — « Outre ces immenses bienfaits, nous avons encore celui-ci, c'est que la passion nous offre les exemples les plus touchants de toutes les vertus. Nous y voyons la patience, l'humilité, une admirable charité, la douceur, l'obéissance, un courage immense à souffrir, pour la justice, les douleurs et la mort même. Et l'on peut dire avec vérité que notre Sauveur voulut exprimer et montrer dans sa personne, dans le seul jour de sa passion, toutes les vertus dont il avait recommandé la pratique, pendant le temps entier de sa prédication.
a Voilà, en peu de mots, ce qu'il faut savoir de la passion et de la mort salutaire de Jésus-Christ. Plaise à Dieu que nous méditions souvent sur ces mystères, et que nous apprenions à souffrir, à mourir, à être ensevelis avec ce divin Sauveur ! Alors, purifiés des souillures du péché et ressuscitant avec lui à une vie nouvelle, nous deviendrons enfin dignes, par sa grâce et par sa miséricorde, de participer à la gloire du royaume céleste (4). »
1. Eph.\ \, 2. — 2. I Petr., 1, 18-19. — 3. GaU, ni, i3. — 4. Cal. roin., I, art. iv, 1, xxvn. *
IL Le dogme de la Rédemption Preuve scripturaire
î. Le Christ est mort sur la croix: pourquoi? C'est parce que Dieu exigeait une satisfaction pour les péchés du genre humain, une réparation convenable pour sa justice offensée ; le moyen qu'il lui a plu de choisir librement et auquel, non moins librement, s'est soumis Notre Sauveur, c'est la mort sanglante du Christ sur la croix. Une telle mort est donc expiatoire.
Tel n'était pas l'avis des sociniens, et tel n'est pas celui des rationalistes de nos jours. Ils accordent volontiers qu'une telle mort, avec sa grandeur tragique et son éminente dignité, met le sceau à l'enseignement de Jésus, qui a joint ainsi la pratique héroïque de toutes les vertus, à la leçon qu'il en avait donnée durant son apostolat. Aucun catholique n'y contredira : Oui, c'est bien là le couronnement par excellence d'un excellent enseignement; c'est le modèle le plus accompli qui ait été offert à l'homme.
Mais n'y a-t-il pas autre chose? Et ne faut-il pas y voir encore ce que Jésus a dit, ce que la tradition apostolique a cru qu'il y avait? Jésus ne s'est-il pas donné comme une victime expiatoire ? Et l'Eglise primitive n'a-t-elle pas considéré cette mort comme un sacrifice d'expiation?
2. A vrai dire, pour des esprits chez qui le sens religieux a disparu ou n'a pas été éveillé, c'est là une doctrine inacceptable. Ils se contentent de leur valeur morale et des victoires de leur honnêteté, ipais ils restent étrangers à la notion du péché et lie sentent pas le besoin d'être pardonnes. « Non seulement le stoïcien qui s'est fait un idéal austèie
ïu bien et du devoir, mais le théologien protestant moderne lui-même répugnent à recevoir la conception juridique ancienne du salut messianique et de la rédemption. Celui-ci maintient encore la terminologie traditionnelle du péché, de la colère de Dieu déchaînée contre le coupable, de sacrifice propitiatoire, mais grâce à des procédés d'exégèse habile, il a réussi à vider les formules de leur contenu réel, il a élaboré une nouvelle théologie, et il croit que les esprits de haute culture, même les plus difficiles, pourront l'accepter sans faire le sacrifice d'aucune des exigences de leur pensée. Le pécheur ne contracterait pas de dette vis-à-vis de Dieu ; imaginer la mort de Jésus comme solde de cette dette serait un effort stérile et même puéril. Est-il possible que Dieu n'ait consenti son pardon aux hommes qu'au prix du sang de Jésus et qu'il se soit fait ainsi payer les arrérages du péché? Comment concevoir que le sacrifice de FHomme-Dieu ait pu être requis par le Dieu-Père pour les droits hypothétiques de son honneur et de sa sainteté ?
« Ces théologiens ont donc écarté de Jésus luimême tout dessein, toute intention de donner à sa mort la valeur d'une rédemption. Le salut par le sang serait une construction dogmatique qui n'aurait aucun fondement dans l'Evangile primitif, c'està-dire dans les couches sous-jacentes de nos évangiles synoptiques. C'est Paul qui en est l'architecte et le premier ouvrier. La mort douloureuse et infamante du Christ fut un des premiers problèmes qui sollicita son examen et qu'il dut s'expliquer à lui-même pour éclairer et satisfaire sa conscience. Il le résolut en assimilant le supplice du Calvaire aux sacrifices du temple. L'imagination ardente, un peu fiévreuse du pharisien qui autrefois avait adoré Dieu par l'intermédiaire des victimes immolées, en
prenant part à des rites sanglants, ne répugnait pas à des rapprochements aussi lugubres. Jésus en croix lui apparut comme la victime du testament nouveau, qui volontairement s'offrait à la place des holocaustes de l'ancienne alliance. Le sang entra ainsi domine exigence essentielle dans le devis de rédemption que l'apôtre rédigea pour le compte de Dieu ; et l'hymne du sang rédempteur fut chanté avec allégresse par les premiers chrétiens qui étaient témoins des rites mystérieux du taurobole et des initiations pleines d'attrait du culte de Mithra. Nous-mêmes, pour en avoir repris les strophes dès notre enfance, nous avons été marqués de son empreinte, que ni le temps ni une vive réaction de l'intelligence ne réussissent à user et à dégrader; et nous nous surprenons presque tous murmurant le cantique d'autrefois en l'honneur de « l'arbre resplendissant et glorieux, qui fut empourpré par le sang du divin rédempteur (i). »
Telle est la somme des objections du rationalisme contemporain contre le dogme de la Rédemption. Mais toutes ces objections se heurtent contre les données évangéliques et patris tiques.
L'auteur protestant de Y Essence du christianisme a loyalement reconnu que la première communauté chrétienne a regardé la mort du Christ comme un sacrifice offert pour la rémission des péchés et que saint Paul n'a fait que lui emprunter cette idée, qu'il a développée théologiquement. Tout autre a été l'attitude de l'auteur de Y Evangile et l'Eglise. Le passage de i'Epître aux Corinthiens, prétend M. Loisy, ne garantit aucunement que l'idée de la mort expiatrice ait existé, dès l'origine, avec la netteté que lui donne l'enseignement de Paul (2) ; il prétend même
1. Rose, Etudes évangéliques, dans la Revue biblique, 1900, p. 489-490. — 2. V 'Evangile et l'Eglise, 3e édit., Paris, 1904, p. n3.
que c'est saint Paul qui a découvert à la mort du Christ ce sens et cette portée (i). Et pourtant saint Paul affirme qu'il dit ce qu'il a appris, ce qu'il a reçu et qu'il ne fait que transmettre (2). Qui croire ? Saint Paul évidemment, quoi qu'en dise M. Loisy. Pour rester conséquent avec lui-même, M. Loisy interprète arbitrairement les données scripturaires ; il soupçonne non moins arbitrairement saint Marc d'avoir subi l'influence du grand apôtre dans ce texte : « Le Christ est venu donner sa vie en rançon pour beaucoup (3). » ; il nie enfin le fait historique de la croyance de la primitive Eglise, reconnu par M. Harnack. C'est qu'ici, une fois de plus, se fait sentir, sous la plume de M. Loisy, l'influence subtile et dangereuse du rationalisme.
3. Ouvrons donc l'Ecriture, et consultons-la sans parti pris. Que nous apprend-elle ? Elle nous apprend que la mort du Christ a été un véritable sacrifice, que Jésus s'est offert comme une victime expiatoire.
La caractéristique de cette mort est explicitement signalée dans l'Ancien Testament. Isaïe écrivait, en effet, du serviteur de Jéhovah (4) ;
<c Véritablement c étaient nos maladies qu il portait,
Et nos douleurs dont il s'était chargé ;
Et nous, nous le regardions comme un puni,
Frappé de Dieu et humilié.
(( Mais lui, il a été transpercé à cause de nos péchés,
Brisé à cause de nos iniquités ;
Le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui,
Et c'est par ses meurtrissures que nous avons été guéris.
<( Nous étions tous errants comme des brebis ;
Chacun de nous suivait sa propre voie,
Et Jéhovah a fait retomber sur lui
Liniquité de nous tous.
1. Ibid., p. 117. — 2. I Cor., xv. 3. — 3. Mare, x, 45. — 4. Is., lui, 4-7* I0*
<( On le maltraite, et lai se soumet à la souffrance
Et n'ouvre pas la bouche,
Semblable à l'agneau qu'on mène à la tuerie,
Et à la brebis muette devant ceux qui la tondent;
Il n'ouvre point la bouche.
« // a plu à Jéhovah de le briser par la souffrance;
Mais quand son âme aura offert le sacrifice expiatoire,
Il verra une postérité, il vivra de longs jours,
Et le dessein de Jéhovah prospérera dans ses mains. »
Il est difficile, on l'avouera, de marquer plus clairement les signes caractéristiques d'un sacrifice, et d'un sacrifice pour le péché. La victime est un homme, serviteur de Jéhovah, qui accep' libre nent, pour le salut des pécheurs, les souffrances et la mort, qui se substitue aux coupables ; cette victime innocente, comparée à un agneau, et son sacrifice sont agréés par Dieu. Pour M. Loisy, l'idée que le péché réclame un châtiment et qu'il y a dans la souffrance du juste une expiation satisfactoire, est intermédiaire entre la notion matérielle et la notion spirituelle du sacrifice ; c'est une conception mixte qui se trouve dans le second Isaïe ; mais « il n'est pas autrement prouvé qu'elle appartienne à l'enseignement de Jésus et à la foi de la première communauté (i). »
Saint Pierre, mieux informé de la doctrine primitive, n'hésite pas à identifier Jésus souffrant avec le serviteur de Jéhovah, dont parle lsaïe: « Si, après avoir fait le bien, écrit-il (2), vous avez à souffrir et que vous le supportiez avec patience, voilà ce qui est agréable à Dieu. Cest à quoi, en effet, vous avez été appelés, puisque le Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces ; lui « qui n'a point commis le péché, et dans la bouche duquel il ne s'est point trouvé de fausseté; » lui qui, outragé, ne rendait point l'outrage , qui, mal-
i. L'Evangile et V Eglise, p. n5. — a. IPetr., 11, ao-a5.
traité, ne Jaisait point de menaces, mais s'en remettait à celui qui juge avec justice ; qui a lui-même porté nos péchés en son corps sur le bois, afin que, morts au péché, nous vivions pour la justice ; c'est « par ses meurtrissures que vous avez été guéris. » Car « vous étiez comme des brebis errantes, » mais maintenant vous êtes revenus à celui qui est le pasteur et l'évêque de vos âmes. »
4. Le prince des apôtres aurait-il fait, lui aussi, une découverte ? Non certes ; car s'il emprunte à Isaïe des passages, c'est qu'il possède la convictioiï intime que « l'homme des douleurs » n'est autre que Jésus souffrant. Un ensemble de traits aussi frappants et aussi caractéristiques ne s'applique à aucun personnage de l'Ancien Testament : ni à Jérémie qui se lamente sans cesse, ni à Job qui ne s'explique pas le problème de la douleur, ni à aucun autre. « Il faut dépasser Jérémie, Job, Elie et arriver à Jésus-Christ... Il y a entre le héros rédempteur décrit par le prophète et la victime du Calvaire un lien objectif, que remarque tout examinateur attenlif (i). »
Serait-ce là que Jésus a trouvé son programme d'action et une tâche à remplir ? Les historiens du Sauveur se divisent pour y répondre. La plupart,
1. V. Rose, loc. cit., p. 5oi, 5o3. Le P. Rose ajoute : « Quel est celui du reste qui, en lisant cette page, ne s'est pas involontairement reporté vers lui, et n'a pas reconnu en sa personne le juste idéal, souffrant et mourant pour expier les péchés de son peuple ? Nous n'avons donc pas à nous défendre du sentiment spontané qui nous pousse à identifier l'homme de douleur de la prophétie avec la victime du Golgotha. Si jamais une Voix divine s'est fait entendre à l'humanité ; s'il est possible que Dieu nous ait parlé par des hommes en leur inspirant la vision de l'avenir et en conduisant leurs pensées et leurs espérances au-delà de leurs frontières naturelles, som- ^ines-nous téméraires de dire, en nous servant du seul critérium "humain, que nous venons d'entendre cette voix du ciel ? » jj
bien que de nuances diverses et d'écoles contraires, croient que Jésus a annoncé sa mort et lui a donnée toute la valeur morale — sinon rédemptrice
qui se dégage du cantique d'Isaïe. Les orthodoxes, remarque le P. Rose, font appel à une connaissance prophétique et à un dessein réfléchi, harmonisé avec un plan de rédemption auquel Jésus aurait consenti ; les critiques libéraux résolvent cette annonce en des pressentiments naturels et en une certitude humainement bien informée. Mais d'autres pensent que Jésus n'a pas voulu mourir et qu'il n'a dû sa mort sanglante qu'à une surprime, grâce à la trahison de Judas (1).
5. Vains efforts et hypothèses gratuites ; car, à consulter les Synoptiques, on constate de la façon la plus décisive, que Jésus a su qu'il devait souffrir et mourir, qu'il a annoncé et prévu le lieu, l'heure et les circonslances de sa mort, qu'il a envisagé sa mort comme un salut et qu'il n'a pas été surpris.
Sans doute, jusqu'à la fin de l'apostolat en Galilée, il n'est point question, dans les Synoptiques, de la souffrance et de la mort ; mais, à la confession de saint Pierre à Gésarée de Philippe, s'ouvre, dans l'enseignement de Jésus, une phase décisive avec une perspective de plus en plus accusée vers le dénouement douloureux et sanglant. A plusieurs reprises, et d'une manière assez déconcertante pour ses apôtres, Jésus parle de sa mort ; il V annonce ; il indique Jérusalem, la cité qui tue les prophètes, comme l'endroit où il doit, lui aussi, subir une mort sanglante. « // ne convient pas, fait-il dire à Hérode, qu'un prophète périsse hors de Jérusalem (2). » a Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désir é-je
1. Parmi ces derniers, l'ancien pasteur A. Réville, dans son Jésus de Nazareth, 1897, et le professeur Stapfer, dans la Mort et la Résurrection de Jésus-Christ, 1898. — a. Luc, xm, 3a.
si déjà il est allumé ? Je dois encore être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli (i) / »
C'est un baptême de sang qui l'attend. Et dans quel but ? C'est ce qu'il ne laisse pas ignorer. Car, après avoir annoncé sa mort, il en indique la signification. Assurément, la haine de ceux: qui le poursuivaient depuis longtemps et l'histoire relative aux prophètes morts de mort violente pouvaient faire prévoir une issue semblable pour lui ; et ce n'est pas exclusivement pour encourager ses disciples à faire quand même son devoir qu'il est allé à la mort. Il y a vu un caractère essentiel de son rôle; il l'a considérée comme un salut ; il lui a attribué la valeur d'un sacrifice expiatoire. C'est ce qu'admettent le plus grand nombre des critiques; car c'est ce qui ressort soit de la réponse aux fils de Zéhédée, soit de l'agonie, soit surtout de la dernière Cène.
La mère des fils de Zébédée demandait à Jésus d'ordonner que ses deux fils fussent assis, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, dans le royaume de Dieu. Jésus leur dit : « Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice que je dois boire (2) ?» À la grotte de Gethsémani, Jésus s'identifie pleinement avec le serviteur de Jéhovah, dont avait parlé le prophète. Après une agonie de trois heures, il prononce le Fiat de la soumission à la volonté de son Père. Et saint Marc a eu raison d'écrire : « Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rançon d un grand nombre (3). » Pour la rançon I Qu'est-ce à dire ? Il s'agit de la rançon morale d'une servitude morale ; mais quelle servitude morale ? Serait-ce, comme Ta prétendu Wendt (4), pour délivrer les
1. Luc, xii, 4()-5o. — 2. Malth., xx, 22. — 3. Marc, x, 45. — 4. Die Lehre Jesu, p. 5i5.
hommes des angoisses morales de la souffrance et de la mort ? pour leur faire envisager le trépas comme l'aurore et le commencement de la gloire ? Ce sens est beau, mais il n'est pas complet. Seraitce, comme le veut Beyschlag (i), pour délivrer ses disciples de la servitude du péché, à l'exclusion de tout motif d'expiation pour une dette contractée par le pécheur vis-à-vis de Dieu ? Pas davantage. L'explication est insuffisante, déclare B. Weiss (2), et ne répond pas aux données évangéliques (3).
Il s'agit d'une rançon, selon le mot de saint Marc, et de la rançon du péché, ainsi que cela ressort avec évidence du récit de la dernière Cène. Là Jésus parle, en instituant l'Eucharistie, de son sang, du sang de l'alliance, de la nouvelle alliance dans son sang, de son sang versé pour beaucoup en rémission des péchés. Par l'effusion de son sang, c'est du même coup la rémission des péchés et une alliance nouvelle : telle est la signification que Jésus donne à sa mort. Son sang sert à sceller le pacte nouveau et définitif conclu entre Dieu et les hommes.
Les Synoptiques appellent ce pacte une 81x8^x71, mot grec qui signifie à la fois alliance et testament, et qui, dans les deux sens, s'applique à la mort
1. Neutestamentliche Théologie, 1, p. i52, sq. — 2. Lehrbuch des biblischen Théologie desN. 7\, 1895, p. 75. — 3. « N'essayons pas, comme les critiques de nulle foi, de faire de cette acceptation de la mort un simple exemple de résignation et d'abandon à la volonté de Dieu une fois connue. Jésus certes avait enseigné à ses disciples à ne pas craindre ceux qui tuent le corps. Il leur avait donné l'assurance que celui qui voudrait sauver sa vie la perdrait, et que celui qui la sacrifierait pour lui la sauverait. La mort de Jésus, au contraire, était annoncée par Jésus comme un abandon de soi, comme une obéissance, comme un sacrifice inimitable. En perdant son âme, le disciple ne sauverait que son âme : Jésus mourrait, lui, pour la rançon d'un grand nombre.» Batiffol, L'enseignement de Jésus,. Paris, 1905, p. 246.
LA RÉDEMPTION, PREUVE SGRIPTURAIRE 33g
rédemptrice de Jésus. L'Epîtreaux Hébreux, traitant ex professo du sacrifice de Notre Seigneur, en offre le commentaire autorisé. C'est par l'effusion du sang des animaux qu'avait été scellée la première alliance entre Dieu et son peuple ; c'est par l'effusion de son propre sang, que Jésus consacre la nouvelle alliance. Le sang des anciennes victimes avait une vertu purificatrice ; combien plus le sang de Jésus ! Le Testament ancien était la promesse de l'héritage éternel ; le Testament nouveau en assure la possession; car, cette fois, l'héritier naturel meurt et laisse, par sa mort, tous ses droits à ceux qui le suivront.
C'est ainsi que « se rejoignent, comme des avenues qui aboutissent à une croix, la perspective que l'enseignement de Jésus ouvrait sur la fin de la loi — et celle qu'ouvrait son enseignement sur la justice nouvelle et la religion de l'homme nouveau — et sur la réconciliation du monde au Père qui est dans les cieux — et sur la part qu'avait le Fils de l'homme dans cette religion et dans cette réconciliation. Le sang d'un sacrifice scellait cette alliance nouvelle, et la victime du sacrifice était le Fils de l'homme... Sacrifice sans pareil, la mort du Sauveur sur la croix dispensera de tout autre sacrifice. Les chrétiens des premiers jours peuvent monter au temple comme à une maison de prière : les sacrifices du judaïsme n'existent plus pour eux, et leur union à Jésus immolé sur la croix les dispense à jamais des obligations de l'ancienne9 alliance, à laquelle s'est substituée la nouvelle alliance, manifestée par l'Evangile et scellée par le sang du Fils de l'homme (i). »
Batiffol, L'enseignement de Jésus, p. a48, a5o.
34o LE CATÉCHISME ROMAIN
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