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III. Preuve patristique

Les Sociniens avaient nié le dogme de la satisfaction et réduit la mort de Jésus à n'être qu'un exemple. Pour les philosophes du xviii6 siècle, Jésus a fait la mort d'un héros. Les rationalistes ont insisté sur la valeur morale d'un tel exemple. Et les protestants libéraux, depuis Baur, ont écarté la doctrine de l'Eglise, au nom même de la tradition.

C'est Ritschlqui a prétendu que les idées de justification et de réconciliation sont à peu près inconnues aux Pères (i). Les Pères grecs n'auraient envisagé dans l'œuvre du Christ que le perfectionnement de l'humanité déchue et son rachat. Jésus aurait rendu à l'homme l'incorruptibilité perdue par le péché, ce qui est une sorte de divinisation ; et quant au rachat, c'est la rançon payée au démon pour détruire son droit sur les hommes : telles sont les deux idées fondamentales des Pères grecs et latins. La théorie de la satisfaction, d'origine germanique, serait due à saint Anselme.

M. Harnack pense de même. Pour l'orthodoxie grecque, écrit-il, « le salut offert dans le christianisme consiste en ce que la race humaine a été rachetée à la vie divine... Le salut est à la fois une déification et une bienheureuse communion avec Dieu. Cette rédemption s'est déjà accomplie dans l'Incarnation du Fils de Dieu (2). » Pour l'Occident, « sous la double influence de la discipline pénitentielle... et de l'esprit juridique, l'œuvre du Christ expiant les péchés commence à paraître au premier plan. Mais ce n'est plus l'Incarnation, toujours supposée,

i. Die christliche Lehre von der Rechtfertigung und Ver* sôhnung, 3e édit., Bonn, 1889. — 2. Précis de Vhistoire des dogmes, Paris, 1898.

c'est la mort du Christ, qui est considérée comme le fait saillant (i). »

En France, les protestants libéraux ont accepté les théories allemandes. A. Sabatier résume ainsi l'histoire de la Rédemption : « Elle se divise en trois périodes. La première, celle des Pères, est dominée par la notion mythologique d'une rançon payée par Dieu à Satan (2). » La seconde est celle de la conception de la satisfaction juridique; la troisième, celle de la conception morale, chère aux protestants.

C'est, en quelques traits, l'exécution sommaire de la preuve patristique. Reste à savoir si cela est conforme à la réalité.

Les Pères, il est vrai, n'ont pas composé de traité spécial sur le dogme de la Rédemption ; ils n'en parlent qu'en passant, le plus souvent à l'occasion de l'Incarnation ; car, chez eux, le dogme christologique masque un peu le dogme sotériologique. Ce dernier n'est point formulé par les conciles; le Symbole apostolique ne fait que mentionner la mort de Jésus et la rémission des péchés ; celui de Nicée- Constantinople renferme simplement ces mots : mort pour nous. Toutefois, les Pères n'ignorent pas la vérité de notre rachat par le Christ; s'ils n'ont pas, dans leur langue théologique, le terme de satisfaction, ils possèdent du moins l'idée que signifie ce terme et ils sont assez explicites pour nous permettre de constater combien la théorie de Ritschl est aventurée (3) et fausse.

1. Dogmengeschichte, 3e édit., III, p. 5o-52. — 2. La doctrine de l'expiation et son évolution historique, Paris, 1903, p. 99. 3. Obliges de nous restreindre, nous ne citerons que quelques textes. Ceux qui voudraient étudier le sujet plus à fond, cousai lieront avec fruit Le dogme de la Rédemption, Paris. n)o5, de M. J. LU vicie ; nous n'en donnons ici que les idées générales.

Les Pères apostoliques n'offrent que quelques affirmations, mais assez caractéristiques (i) : la cause de notre salut, c'est la mort de Jésus-Christ ; l'effet de cette mort, c'est notre salut ; nos péchés sont la cause de la mort du Sauveur ; le sacrifice du Sauveur est le pardon de nos péchés. Ils ne cherchent pas la raison de l'efficacité du sacrifice. Parmi les Pères apologistes, l'auteur de l'Epître à Diognète (2), s'ins-

1. Cf. saint Clément, I Cor., xn, 7; xlix, 6. Saint Ignace, dans les quelques lettres qui nous restent de lui, fait allusion â la « passion de Jésus-Christ, » à « celui qui est mort pous nous, » « qui a été crucifié pour nous, » « qui a souffert pour nous, à cause de notre salut, » « qui nous a rendus à la vie par son sang divin. » Ad Polyc, m, 2 ; Rom., vi, 1 ; Smyr., 1, 2 ; Ephes., 1, 1. Magn., ix, 1. Aux Tralliens, 11, 1, il écrit: «Vivons selon Jésus-Christ, qui est mort pour nous, afin que, par la foi en sa mort, nous soyons délivrés de la mort. » Cf. S. Poly- «carpe, PhiL, 1, 2 ; vin, 1 ; ix, 2 ; pseudo-Barnabe, Epist., vu, 3-i 1 ; xii.— 2. « Dieu, ayant arrêté dans ses décrets éternels de se manifester au monde, dans les temps anciens laissa les hommes s'abandonnera leur aise aux mouvements désordonnés des passions. Non pas qu'il se réjouît de nos péchés, mais il les supportait ; non pas qu'il approuvât ce temps d'injustice, mais if préparait la justice présente. Il agissait de la sorte afin que, convaincus d'être par nos œuvres propres indignes de la vie, nous en fussions gratifiés par la bonté gratuite de Dieu et quand nous aurions montré avec évidence que nous étions par nous-mêmes incapables d'entrer dans le royaume de Dieu, le pouvoir nous en fût donné par la puissance de Dieu. Lors donc que notre injustice fut à son comble et que nous devions -en atteindre comme salaire le châtiment et la mort, ô amour immense de Dieu ! il ne nous a pas haïs, il ne nous a pas rejettes, il ne s'est pas vengé. Au contraire, dans sa généreuse patience, il nous a supportés ; bien plus, pris de miséricorde, il s'est lui-même chargé de nos péchés, il a donné son propre Fils en rançon pour nous, le saint pour des pécheurs, l'innocent pour des coupables, le juste pour des injustes, l'incorruptible pour des corruptibles, l'immortel pour des mortels. Quelle .autre chose, en effet, pouvait couvrir nos péchés, sinon sa justice ? Qui pouvait nous justifier, nous pécheurs et impies, si «ce n'est le seul Fils de Dieu ? » Epist. ad Dioyn., ix.

pirant de saint Paul, recherche cette raison et la voit dans la sainteté du Fils de Dieu, mais il ne dit rien de Fexécution du plan divin.

i° Chez les Pères grecs. — i. A partir de la fin du ne siècle, une double tendance se manifeste parmi les Pères grecs ou un double courant de spéculation et de réalisme, dont les représentants sont Irénée d'abord, et Origène ensuite. Mais il est à remarquer que chez le même Père, la tendance dominante n'est pas exclusive. Par exemple, pour ceux qui préfèrent la spéculation, le salut consiste à rendre à l'homme sa destinée perdue par le péché, par suite à détruire cet obstacle, mort de l'âme et mort du corps, à lui assurer la vie divine et la résurrection. Mais à cela l'Incarnation suffit; la personne du Verbe incarné est la cause, le type et la réalisation concrète du salut : et ainsi la Rédemption passe chez eux, au second plan.

Saint Irénée regarde le Christ comme restaurant, résumant, « récapitulant » en lui l'humanité. « Il est devenu ce que nous sommes pour nous faire ce qu'il est. » «Le\erbe s'est fait homme, récapitulant en lui l'humanité pour détruire le péché, anéantir la mort et vivifier les hommes (i). » Saint Hippolyte est au même point.

Et Clément d'Alexandrie, d'ordinaire assez nuageux, voit la divinisation de l'homme surtout dans la connaissance, dans la gnose. Son Pédagogue et ses Stromates ne mettent pas en relief d'autre idée; c'était le contrepoids des procédés gnostiques. En revanche, dans son petit livre : Quel riche sera sauvé, il est en avance sur son temps ; ses formules sont plus claires. Il y marque l'idée d'une substitution

I. Adv. hœr., III, xvm, 5-7 ; Pair, gr., t. vu, col. 935-938.

pénale et d'un dévouement glorieux, offerts par le Christ à la place de l'humanité (i). Ce sont les principes traditionnels de l'expiation et de la substitution, et c'est la première ébauche de la satisfacllo vicaria.

Quant à Origène, M. Harnack reconnaît lui-même qu'il développe la valeur salutaire de la mort du Christ avec plus d'abondance et de détail qu'aucun de ses prédécesseurs. Cette mort a été plus qu'un exemple, elle a été une source de biens, tels que la délivrance du joug extérieur du démon, la purification du péché et la justification. Jésus a détruit le péché, en en subissant la peine, car seul il le pouvait (2). Mais, après avoir marqué le caractère expiatoire du sacrifice de la croix, Origène oublie de dire pourquoi le péché demande une expiation et comment elle est procurée par la mort du Sauveur ; et ainsi les exigences imprescriptibles de la justice divine sont laissées de côté.

2. La double tendance inaugurée par saint Irénée et Origène se continue au ive siècle. Saint Athanase et saint Grégoire de Nysse tendent à une synthèse spéculative. Le premier examine, dans son De Incarnalione (3) le dogme de la Rédemption. Deux idées s'y mêlent : l'idée de l'immortalité ou de la réforme surnaturelle de la nature humaine et l'idée d'expiation de notre mort. Ailleurs c'est la première qui domine ; M. Le Bachelet a dit que saint Athanase met principalement en relief un aspect de la Rédemption suggéré par Jean et développé par Irénée et l'école asiatique : l'aspect physique ; mais

i, Quisdivessalv., xxm, Patr. gr., t. ix, col. 628, et xxxvn, col. 64i.— 2. Cf. Cont. Cels., 1, 54-55, 69 ; 11, 2, 24 ; m, 32; vin, 43 ; Patr. gr.t t. xi, col. 760-761, 789, 816, 844, 961, 1081. 3. De Inc. Verbi, Patr. gr., t. xxv, col. q5-i4o.

cet aspect n'est nullement exclusif (i). Car la mort du Sauveur garde une place à part, et l'idée de substitution se retrouve dans le De Incarnatione (2). Saint Athanase n'aborde pas la question des exigences de la justice divine ; c'est encore ce côté du problème qui est laissé de côté.

Saint Grégoire deNysse expose systématiquement ses vues sur le salut dans sa grande Catéchèse. Mais, pour lui, tout le problème du salut se ramène à l'idée d'immortalité perdue et rendue, sans référence à la mort rédemptrice (3). Mais, dans d'autres ouvrages, il y a des traces du réalisme traditionnel, c'est-à-dire de la substitution et du sacrifice expiatoire (4).

Ainsi, dans l'un comme dans l'autre, c'est la conception spéculative qui fait le fond de leur exposé, tandis que la conception réaliste n'apparait ça et là qu'en passant. Leur synthèse laisse de côté des éléments traditionnels et n'embrasse pas le problème de la Rédemption dans sa totalité.

3. D'autre part, une synthèse réaliste est ébauchée par Eusèbe de Césarée et par saint Cyrille de Jérusalem. L'évêque de Césarée unit deux idées, qui étaient séparées dans Origène, celle de la substitution pénale et du sacrifice expiatoire ; il donne ainsi sa physionomie complète à la théorie juridique de l'expiation pénale. La base est posée sur laquelle la scolastique bâtira, en cherchant la raison d'être de

1. Dict. de Théologie, t. 1, col. 2169. — 2. De Inc. Verbi, ix, xxvi ; col. m, i4o; De Inc, cont. Arian., v; Pair, gr.y t. xxvi col. 991. — 3. Oral. cal. magna; Pair. gr.y t. xlv, col. 9-106. — 4. « N'est-il pas bon celui qui a pris, à cause de toi, la forme d'un serviteur, qui au lieu de la joie qui lui était offerte, a expié les souffrances de ton péché, qui s'est donné lui-même en échange de ta mort, qui a voulu se faire malédiction et péché pour nous ? » Cont. Eunoni., xi ; Pair. <jr.t t. \lv, col. 8G0.

cette substitution dans les droits de la justice divine (i).

Saint Cyrille écrit : « Par le sang de sa croix, Jésus a réconcilié le ciel et la terre. Nous étions enuemis de Dieu par le péché, et Dieu avait décrété la peine de mort contre le pécheur. Donc, de deux choses Tune : ou Dieu, fidèle à sa parole, nous ferait touspérir ; ou, touché de miséricorde, il retirerait sa sentence. Mais admirez la sagesse de Dieu : il a concilié le maintien de la sentence avec les besoins de son amour. Jésus-Christ a pris nos péchés dans son corps sur la croix, afin que, étant morts par sa mortà. nos péchés, nous vivions dans la justice (2).)) Cyrille indique de plus la surabondance de la satisfaction : u L'injustice des pécheurs n'était pas aussi grande que la justice de celui qui est mort pour nous ; nous n'avions pas péché autant que valait la justice de celui qui, pour nous, a livré son âme (3). » Ainsi, plus que personne, saint Cyrille a insisté sur ce fait que Jésus a souffert la mort librement et par amour ; et il a ajouté que la dignité du Sauveur a donné un prix infini à son sacrifice. C'est la meilleure de toutes les réponses données jusqu'ici au problème de la Rédemption.

Le réalisme traditionnel, ébauché par Origène et formulé par Eusèbe et Cyrille, domine chez saint Basile (4), saint Grégoire de Nazianze (5), et surtout saint Chrysostome (6). Saint Epiphane résume ainsi le but général de l'Incarnation et le rôle spécial de

1. Dem. evang., IV, i-xiv ; X, 1 ; Pair, gr., t. xxn, col. 249- 289, 724-720 ; Serin, de Theoph., ni; de sol. pasch., 1 ; Palr.gr. 9 t. xxiv, col. 6i3-6i6, G96. — 2. Cat. XIII, xxxm ; Pair, gr., t. xxxiii, col. 8i2-8i3. — 3. Ibld. — 4- In Ps., xlviii, 3-4 ; Pair» gr., I. \.\t\, col, 437~44o. — ■ 5. Oral, xlv ; Pair, gr., t. xxxvi, col. Oi 4-064. — 6. Dans ses divers commentaires ; Cf. Rivière, loc. cit, p. iSi-i85

la passion : « Aucun homme ne pouvait nous sauver C'est pour cela que le Seigneur a pris une chair de notre chair et que le Verbe s'est fait homme semblable à nous, afin de nous donner le salut par sa divinité et de souffrir pour nous dans son humanité, détruisant la passion par sa passion et mettant à mort la mort par sa mort (i). »

Et comme le dit M. Rivière (2), c'est toujours la même efficacité rédemptrice reconnue à la mort du Christ. S'il s'agit de l'expliquer, Eusèbe y voit surtout une satisfaction pénale ; saint Cyrille, un sacrifice volontaire et infiniment méritoire ; saint Basile en montre la providentielle nécessité. Saint Chrysostome réunit toutes ces idées avec quelque chose de la précision théologique de saint Grégoire de Nazianze, ce qui en fait, de tous les Pères que nous avons étudiés, le plus complet, le plus vivant et le plus moderne,

4. Au V siècle, saint Cyrille d'Alexandrie fait la somme de la théologie grecque touchant l'Incarnation et la Rédemption. Il réunit ces deux idées : l'Incarnation est la condition indispensable du salut, mais c'est la passion qui en est la cause efficiente. Aux docètes, on avait répondu : Le Christ possède une vraie nature humaine. Aux ariens et apollinaristes : Le Christ a une nature humaine complète. Et Cyrille dit: Si le Christ n'est pas Dieu, nous ne sommes pas sauvés. S'il est vrai, au contraire, que nous soyons sauvés, c'est que le Christ est Dieu. Ainsi, chez lui, le fait de la Rédemption sert de point d'appui pour l'Incarnation (3).

Sans ignorer le point de vue mystique de la Rédemption, il insiste sur le point de vue réaliste.

1, AncoraL, xcm; Patr. gr„ t. xliii, col. i85-i88. — a. Loc. cit., p. 186.— 3. Pour les textes à l'appui, voir Rivière, loc. cit., p. 188 sq.

La mort du Christ est un sacrifice expiatoire, une rançon efficace, une substitution pénale, équivalente et rigoureuse, une propitiation par le sang. Si Jésus n'est qu'un homme, pas d'équivalence ; s'il est Dieu, équivalence et au-delà. Ainsi notre Rédemption vient et des souffrances du Sauveur, qui sont le châtiment de nos péchés subi à notre place, et de la personne du Sauveur, de qui elles tiennent tout leur mérite et toute leur efficacité. Pour avoir l'idée de la satisfaction, comme l'exposeront les scolastiques, il n'y a plus qu'à rapporter tout cela à Dieu et à sa justice.

Que reste-t-il, après cela, des allégations de Ritschi et de M. Ilarnack ? « Une enquête impartiale, conclut M. Rivière, nous a révélé deux tendances : lune spéculative, qui considère surtout le salut comme la restauration surnaturelle de l'humanité à une vie immortelle et divine ; l'autre réaliste, qui l'envisage plutôt comme l'expiation de nos péchés par la mort du Christ. Elles se développent côte à côte, et d'abord non sans quelque confusion ; mais jamais l'une n'a complètement absorbé l'autre et, avec le temps, c'est le réalisme qui se fortifie et qui l'emporte (i). »

2° Chez les Pères latins. — i. Après avoir noyé la théorie grecque dans l'idéalisme, en s'arrêtant uniquement aux synthèses spéculatives d'Athanase et de Grégoire de Nysse, et sans tenir compte des autres Pères ni des autres données patristiques, les historiens rationalistes du dogme ont enfermé la théologie latine dans un moralisme pratique. Et tandis que, chez les Grecs, tout se serait transformé en vague spéculation mystico-philosophique, tout, chez les Latins, se concrétiserait en réaii-és précises,

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