SAINT ANSELME ET LA THEORIE DE LA SATISFACTION 36 I
et groupé les explications patristiques, en les approfondissant, sur la malice infinie du péché, sur l'incapacité de toute créature à le réparer et sur la pleine suffisance de la satisfaction rédemptrice. On a prétendu, à la suite de Ritschl, qu'il avait puisé sa théorie de la satisfaction dans les principes du droit germanique, d'après lesquels les amendes et les peines sont taxées selon la nature et la gravité des offenses, ou encore dans une combinaison de ces principes avec ceux du vieux droit romain. La prétention est historiquement insoutenable. Car ce les meilleurs critiques protestants, les plus étrangers aux préoccupations dogmatiques, comme Loofs (i), Harnack (2) ont montré tout ce qu'il y a d'étrange dans une assertion qui donne la coutume germaine du Wehrgeld pour origine à une croyance longuement étudiée par saint Augustin et même formulée par les Pères antérieurs, comme Tertullien et Cyprien (3). » Saint Anselme a tout simplement fait la théorie des idées courantes dans la tradition et a mieux mis en relief la notion de la satisfaction vicaire ; sa tentative a été couronnée de succès et restera un point acquis de l'enseignement catholique. On peut l'appliquer à l'idée de substitution pénale, car Jésus-Christ a sauvé l'homme en satisfaisant pour le pécheur à la justice divine et en subissant à sa place la peine qu'il avait méritée. Mais on peut l'appliquer aussi à l'acte généreux par lequel Notre Seigneur a accepté de sauver l'homme par l'Incarnation et la Rédemption, mettant le sceau final à sa mission par la mort sanglante de la croix, et
1. Leitfaden zum Stadium der Dogmengeschichte, 3# édit.. Hall, 1893, p. 272. — 2. Dogmengeschichte, t. ni, p. 357. — 3. E. Portalié, article saint Augustin, dans le Dictionnaire de Théologie, t. 1, col. 2369 ; cf. art. saint Anselme, col. 133g ; Rivière, ouvr. cité, p. 3o8.
compensant ainsi magnifiquement notre révolte par son obéissance, notre orgueil par son humiliation, notre sensualité par sa passion douloureuse. ^ Mais ce que l'on peut et ce que l'on doit reprocher a saint Anselme, c'est sa rigueur de logique qui le pousse à soutenir la nécessité de l'Incarnation et de la Rédemption, par suite à laisser croire qu'il n'y avait point d'autre moyen de sauver l'humanité déchue. « Il a insisté trop, dit le P. Bainvel, sur la nécessité pour Dieu de donner des remplaçants aux anges déchus, et sur l'impossibilité du pardon pur et simple, accordé non pas sans repentir, comme il semble l'entendre, mais au repentir. L'Incarnation, en effet, n'est nécessaire qu'à cette double condition (i). »
La doctrine de sainl Anselme, à peine connue, fut utilisée, notamment par Honorius d'Autun (2), Hermann, abbé de Saint-Martin de Tournay (3), et Hervé de Bourg-Dieu (4). Honorius la résume fidèlement: le péché est grave, plus grave que tous les maux de la terre. Pour être sauvé, il faut rendre à Dieu son honneur et satisfaire pour l'injure faite. Le péché étant plus grand que le monde, le pécheur devait offrir à Dieu quelque chose de plus grand que le monde ; et c'est ce qu'il ne pouvait pas. Dieu a eu pitié de lui pour ne pas détruire son plan divin. Faire abandon de son honneur, eut été impuissance; glorifier l'homme impuni, eut été injustice. Ni un homme ni un ange ne pouvant satisfaire, Dieu a envoyé le Sauveur. Le Verbe s'est fait chair ; sa mort imméritée et sainte a payé la dette de l'homme pécheur ; mais, cette mort, Dieu ne l'a pas exigée,
1. Article saint Anselme, dans le Dict. de Théol., 1. 1. col. i346. — i.Eliicidariiim, Pair. M., t. clxxii.-3. De Incar.; Patr. lal.t t. clxxx. — 4. in Rom., Pair, lat, t. clxxxi.
il n'a fait que la permettre ; et Jésus, en l'acceptant par amour, a acquis un mérite qui rejaillit sur nous.
Après saint Anselme, c'est Pierre Lombard qui traite de la Rédemption, sans omettre l'idée de substitution pénale, et c'est Alexandre de Haies qui introduit dans les Ecoles les idées de l'évêque de Cantorbéry. Le premier classe les textes patristiques ; le second dispose en thèses les arguments de saint Anselme : nécessité de la satisfaction ; nécessité de la passion pour satisfaire ; valeur et effets de cette passion: c'est le cadre d'un traité de la Rédemption, et le traité lui-même n'est pas loin. Saint Bonaventure corrige les excès de la thèse ; là où saint Anselme et Alexandre de Halès parlent de nécessité, il ne parle que de convenance ; c'est un sage tempéramment dont use à son tour saint Thomas dAquin. Mais, avant de voirl'aboutissement de tant d'efforts et de travaux, il reste à examiner ce que les Pères ont entendu parles droits du démon.