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III. Les droits du Démon

i. La théorie dune rançon à payer au diable et réellement soldée par le Sauveur se mêle, chez les Pères, à tout ce qu'ils ont dit au sujet de notre rédemption. Ce fut la pensée de beaucoup d'entre eux ; d'après Ritschl et Harnack, une pensée principale et dominante ; d'après Lichtemberger et Sabatier, la pensée unique et exclusive. En est-il réellement ainsi et ne faut-il pas, au contraire, considérer cette étrange théorie comme une végétation parasite, comme une excroissance de mauvais aloi?

2. Constatons tout d'abord que l'auteur responsable dune telle théorie est saint Irénée, non qu'il

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affirme que le Sauveur a dû donner son sang en rançon au démon, mais parce qu'il pose le principe des droits du démon et qu'il en tire ces deux conséquences, à savoir que le démon devait être vaincu par un homme et dédommagé de ses droits. Origène développe ces données ; il regarde le démon comme un vrai maître, un créancier, un marchand, auquel Jésus paye par son sang la délivrance du pécheur, ce qui est ainsi un rachat au sens littéral du mot. I/auteurduDe recta in Deumfide (i) combat cette théorie comme entachée de gnosticisme et par trop inconsistante.

3. Mais telle était l'autorité d'Origène que sa pensée fut recueillie par saint Basile (2) et saint Grégoire de Nysse (3). Entre Jésus et Satan, c'est un véritable traité, un contrat qui intervient ; Jésus paye, mais finalement le trompé c'est le trompeur. Grégoire de Nazianze s'est refusé à accepter une telle manière de voir et Fa vivement combattue (4). Et beaucoup plus tard, saint Jean Damasccne la réprouve comme absolument inacceptable (5).

4. Chez les Pères latins, saint Ambroise prend à la lettre la métaphore de vente et de rachat et la développe beaucoup plus qu'il ne convient. Saint Jérôme lui-même connaît la théorie, y fait allusion en passant, mais sans la marquer d'une note défavorable.

5. D'ailleurs une théorie semblable paraît bientôt sur la même base juridique, mais avec une explication différente. Celle-ci suppose entre le démon et Dieu une délimitation de pouvoirs, que le démon

1. Patr. gr., t. xi. — 2. In Ps., vu, 2 ; xlviii, 3 ; Patr. gr., t. xxix, col. 232, 437. — 3. Orat. catech. magna, xxii-xxiv ; Patr. gr., t. xlv, col. 60-66. — 4- Or. xl, 22 ; Patr. gr.t t. xxxvi, col. 653-654. — 5. De Fide orth., III, xxvn ; Patr. gr., t. xciv, col. 1096.

méconnaît et transgresse, en s'attaquant à Jésus, et dont il est châtié par la délivrance de ceux qu'il retenait captifs.

Cette explication se trouve, parmi les Pères grecs, dans saint Chrysostome (i), saint Cyrille d'Alexandrie (2), le pseudo-Denys (3), Théodoret (4) et saint Jean Damascène (5); parmi les Pères latins, dans saint Hilaire (6) et surtout dans l'Ambrosiastre (7). Le démon a outrepassé ses droits en faisant mettre à mort le Christ innocent; pour ce crime, Dieu a arraché le genre humain à son empire. Ces faits impliquent des principes, que saint Augustin a dégagés, sur les droits du démon et la justice divine. 6. Saint Augustin aurait-il regardé, lui aussi, la Rédemption comme une rançon payée au démon, et non à Dieu ? On l'en a accusé. Et, en fait, il décrit l'esclavage de l'homme sous l'empire du démon, auquel la créature humaine se serait vendue ; il affirme que le sang du Christ a été le prix de notre rachat ; il parle du piège tendu au démon sur la croix et dit que le corps du crucifié a été comme l'appât sur lequel il s'est précipité (8). Mais, dans ces images, il n'y a qu'une mise en scène pour dramatiser la défaite du démon et la délivrance des pécheurs. La vraie doctrine de l'évêque d'Hippone n'est pas seulement étrangère à la conception grossière d'une rançon payée au démon, mais elle peut

1. In Jo.. homil. lxviii, 3-3 ; Patr. gr., t. lix, col. 372-373 ; in Rom., homil., xm, 5 ; Patr. gr., 1. lx, col. 5i4-— a. In 1 Jo., vi; Patr. gr., t. lxxiii, col. 894. — 3. De eccl. hier., III, n ; Patr. gr.f t. m, col. 44i. — 4. De Prov., serm., x; Patr. gr., t. lxxxiii, col. 748. - 5. De fide orth., III, 1 ; Patr. gr. t. xciv, col. 984. - 6. In Matth., m, 2 ; in Ps. lxxvii, a3 ; Patr. ta*., t. îx, col. 46o, 929. — 7. Rom., v, 20 ; vu, 8 ; Patr. lat., t.xvn, col. 99, 109. — 8. Serm. cclxiii, i ; Patr. lat., t, xxxvm,

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donner la clef des expressions employées par certains Pères.

Jamais, en effet, comme le note le P. Portalié (i), Augustin n'a exprimé la pensée que le Christ ait traité avec le démon, qu'il soit médiateur entre l'homme et le démon, ni que son sang ait été offert au démon. Il ne connaît qu'une seule Rédemption proprement dite, celle qui nous rachète de la colère de Dieu, et il place l'idée centrale de cette Rédemption dans l'expiation des péchés par le sacrifice offerte Dieu. Quant à notre délivrance du démon, elle est partout présentée comme la pure conséquence de l'expiation et de la réconciliation avec Dieu. Au lieu d'un trafic quelconque avec le démon, partout le démon est montré vaincu, précisément parce que Dieu a reçu satisfaction et a pardonné.

La théorie de saint Augustin sur la défaite du démon exclut positivement toute idée de rançon (2). Ledémon n'avait aucun droit sur les hommes : ce qu'on appelle ainsi n'est qu'une permission de Dieu de châtier les pécheurs : il était le hourreau, non le maître. Aucune rançon ne lui était donc due ; mais la rémission des pqfchés par Dieu entraînait la liberté de l'homme. Ce pardon pouvait être gratuit sans réparation ; mais il convenait mieux que la justice divine fût satisfaite, et que le démon perdît son empire par suite de son injustice, et c'est le plan de la passion : Jésus meurt pour les coupables, le démon est le meurtrier injusle de cet innocent, il est puni et perd son empire sur ses victimes ; son rôle est uniquement celui d'un vaincu et d'un châtié ; et c'est en ce sens que la croix a été pour lui un piège. Et lorsque saint Augustin affirme que Jésus nous a rachetés du démon, c'est dans le même sens

i. Didionn. de Théol. t. 1, col. 2371-2372. — 2. De Triait XIII, xn, 16 ; Pair, lut., t, xlii, col. 1026.

que lorsqu'il dit qu'il nous a rachètes du péché, de l'enfer, de la mort, sans qu'on en puisse induire que Jésus, dans sa pensée, ait payé une rançon au péché, à la mort, à l'enfer. Telle est, aux yeux d'Augustin, la théorie de l'abus de pouvoir commis par le démon.

7. Théorie de la rançon payée au démon ou d'un abus de pouvoir commis par le démon, tout cela passe, plus ou moins embelli par l'imagination de saint Grégoire le Grand, aux scolastiques. Mais ceuxci, en recevant le legs du passé, le soumirent à la critique et condamnèrent, en particulier, la théorie de la rançon.

8. Celui qui lui porta les premiers coups fut saint Anselme. Il s'indigne, en effet, qu'on ait pu prêter à Dieu le but de tromper le démon ; car le démon n'a aucun pouvoir si ce n'est celui que Dieu lui tolère. Au démon, le Sauveur ne doit que le châtiment, et l'homme une revanche. Il rejette en conséquence les deux postulats de la théorie, celui qui reconnaît au démon un certain droit sur l'homme, et celui d'après lequel Dieu se devrait d'en tenir compte. Saint Anselme avait raison, mais il ne réussit pas a imposer ses vues.

Abélard critique également cette théorie ; mais sa critique fut englobée dans la même réprobation que ses erreurs sur d'autres points dogmatiques ; et ses adversaires Guillaume de Saint-Thierry et saint Bernard soutinrent encore la théorie des droits du démon.

9. Saint Thomas lui donna le coup de grâce. Par sa faute, l'homme contracte une double servitude, la servitude du péché qui le rend esclave de son vainqueur, le démon, et la servitude delà délie, qui l'oblige envers la justice de Dieu. Quanta la coulpe, il offense Dieu et se soumet au démon puisqu'il lui

donne sa préférence ; quant à la peine, il est principalement obligé envers Dieu, comme envers son juge, et envers le démon comme envers son bourreau. Etainsi, dit saint Thomas, quoiqu'il fût injuste de la part du diable, et quant à la coulpe et quant à la peine, de retenir en son pouvoir l'homme qu'il avait asservi en le trompant, l'homme néanmoins méritait son sort, Dieu le permettant quant à la coulpe, et l'ordonnant quant à la peine. Donc, conclut il, par rapport à Dieu, la justice exigeait que l'homme fût racheté, mais il n'en est pas de même par rapport au diable (i). Dès lors pas de prix à payer à ce dernier ; ce n'est pas à lui que Jésus a offert son sang, c'est à Dieu (2). Et par sa passion, le Sauveur délivre à la fois de la coulpe et de la dette, et affranchit de la puissance du démon. « Il y a trois choses à considérer touchant la puissance qu'exerçait le démon sur les hommes avant la passion du Christ : l'une par rapport à l'homme, qui avait mérité par son péché d'être livré au pouvoir du démon, dont la tentation l'avait vaincu. L'autre, par rapport à Dieu, que l'homme avait offensé en péchant et qui, dans sa justice, avait abandonné au pouvoir du démon son sujet rebelle. La troisième, par rapport au démon lui-même, qui cherchait, dans sa malice, à empêcher le salut de l'homme. Sous le premier rapport, la passion du Christ nous a délivrés de la puissance du démon, autant qu'elle est la cause de la rémission des péchés; sous le second, elle nous a délivrés, autant que par elle nous avons été réconciliés avec Dieu. Sous le troisième, elle nous en a délivrés, en ce que le diable, dans la passion du Christ, a dépassé la mesure du pouvoir qu'il tenait de Dieu, en conspirant la

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