IV. Convenances, valeur et fruits de la Rédemption
i° Convenances. — 1. L'homme, capable de pécher, était dans l'impossibilité de se relever par
1. Swn. theol, III, Q. xlix, a 2. — 2. Ibid., III, Q. 1. — 3. Ibid., III, Q. xlvi.
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ses seules forces. Comme Fange déchu, il pouvait être abandonné à son malheureux sort, sans la moindre injustice de la part de Dieu. Mais Dieu, par pure miséricorde et indulgence extrême, ne Ta pas voulu. Or, pour retirer l'homme du péché et le réintégrer dans Tordre surnaturel, les moyens ne lui manquaient pas. Il pouvait, par exemple, remettre le péché sans blesser aucunement les droits de la justice, puisque l'offensé n'était autre que luimême, et se contenter pour toute réparation, de la part de l'homme, d'un acte de repentir, d'humilité, de pénitence, d'un sacrifice quelconque. Il en a jugé autrement: il a décrété librement l'Incarnation du Verbe. Le Verbe, étant incarné, il va de soi que la moindre de ses actions, puisque toutes ont une valeur infinie à cause de l'union hypostatique, un geste, un mot, une larme, une prière, suffisait amplement à retirer l'homme du péché, à le purifier de ses souillures, à le placer de nouveau dans l'état de grâce, à rendre à Dieu l'hommage qui lui est dû, à réparer l'offense qui lui a été faite, et à sauvegarder ainsi les droits de sa justice outragée. Or, ici encore, Dieu a choisi un autre moyen, celui de la Rédemption par la passion douloureuse et la mort sanglante de son Fils.
Par là, Dieu n'abandonne aucune des légitimes exigences de sa justice. L'homme étant incapable, à cause de l'indignité de la condition où il s'était mis par le péché, de compenser équitablement l'injure faite à Dieu et de réparer l'honneur divin outragé, Jésus-Christ, par sa passion et sa mort, a satisfait dignement aux exigences de la justice divine.
Par là, Dieu met l'homme en présence d'un mystère déconcertant mais consolant, qui ne prouve pas seulement les rigueurs de la justice divine, mais qui
montre l'horreur que Dieu a pour le péché, et par suite l'idée vraie que l'homme doit s'en faire, la haine qu'il doit en concevoir, à raison de son extrême gravité et de son profond désordre moraL
Par là, l'homme pécheur est mis à même de sentir et de comprendre le triste état de sa déchéance, la nécessité d'un secours surnaturel, tout ce qu'un tel secours a coûté, tout ce qu'il lui vaut de grâces incomparables. En face d'un Dieu mourant pour lui, l'homme doit s'abîmer dans les sentiments de la plus vive reconnaissance, et le moins qu'il puisse faire c'est de s'essayer à répondre à tant d'amour par un amour aussi grand et généreux que possible. L'homme reçoit de tels exemples qu'il n'a plus de raison valable pour se soustraire à leur imitation. Toutes les vertus que Notre Seigneur avait recommandées pendant son apostolat, il les pratique héroïquement à l'heure de sa passion et de sa mort. L'homme racheté, pour si peu conscient de ses devoirs qu'il soit, ne peut dès lors que s'efforcer à son tour de marcher sur de telles traces et de pratiquer, lui aussi, l'humilité, l'obéissance, la patience*. la résignation, le courage en face des épreuves dont la vie est semée et des angoisses dont la mort est entourée.
2. Ce que les Pères de l'Eglise et les théologiens ont remarqué dans la passion et la mort du Sauveur, c'est la manière admirable dont elles ont répondu point par point aux causes du péché., L'homme a péché, en effet, par orgueil, par sensualité, par désobéissance, par la révolte de l'esprit,, des sens et de la volonté. Jésus, au contraire, « s'est anéanti lui-même, en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes; il s'est abaissé en se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. » Quel abaissement plus pro-
fond peut-on imaginer que rabaissement de Notre Seigneur, méprisé, outragé, mis en parallèle avec Barabbas, condamné et exécuté entre deux scélérats ? Et quelle obéissance plus héroïque que celle qui lui fait dire, en entrant dans le monde : « Vous n'avez voulu ni sacrifice, ni oblation, mais vous m'avez formé un corps ; vous n'avez agréé ni holocaustes, ni sacrifices pour le péché. Alors j'ai dit : « Me voici (car il est question de moi dans le rouleau du livre), je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté (1). » Abaissement et obéissance, qui aboutissent à cette série de douleurs indicibles, qui commencent à la grotte de Gethsémani, se poursuivent par la flagellation et le couronnement d'épines et s'achèvent par la crucifixion. Quelle opposition et quelle antithèse entre le péché de l'homme et sa réparation par le Sauveur 1 3. Mais c'est aussi l'instrument du supplice, le gibet d'infamie, la croix qui a fixé l'attention et l'étude : sa matière, sa forme, sa disposition, tout est devenu un sujet de réflexions et de rapprochements, où la raison théologique ne trouve pas moins son compte que la piété mystique. Voici, en effet, comment en parle saint Thomas, en rappelant quelques textes patristiques : « Nul genre de mort ne convenait mieux pour expier le péché de nos premiers parents, péché qui consista à méconnaître la volonté de Dieu en mangeant du fruit de l'arbre défendu. Pour réparer donc un semblable péché, il convenait que le Christ se laissât attacher à l'arbre de la croix, comme pour restituer ce qu'Adam avait enlevé. Ainsi se réalisait la prophétie : « Ce que je n'ai pas dérobé, il faut que je le rende (2). » Ce qui faisait dire à Saint Augustin : « Adam à méprisé le précepte en acceptant le fruit de l'arbre ; mais tout