‹ Le catéchisme romainChapitre 207 sur 230 · Cat. rom., I a, ix · texte numérisé non relu

Cat. rom., I a, ix

2. Telle qu'elle est sur la terre, l'Eglise a la prétention justifiée de pratiquer, dans l'ordre spirituel, cette loi de physiologie générale. Plus, en effet, les liens d'union se resserrent entre ses membres, plus se pratique la charité, plus on vit de la vie surnaturelle, plus on correspond à l'action vivifiante du Saint-Esprit, plus on s'efforce de réaliser l'idéal de sainteté que nous a proposé le Christ, et plus aussi, et dans la même mesure, éclate la solidarité et s'opère la réversibilité des biens et des mérites. Il n'y a là rien que de très normal et de très légitime. Pour le nier, il faut nier le surnaturel, comme font les rationalistes, ou réduire le christianisme, comme le font les protestants, à n'être qu'un rapport purement subjectif et individuel entre l'âme et Dieu.

3. Là, toutefois, ne gît pas la plus grande difficulté ; on la voit surtout dans les relations entre les vivants et les morts, entre les chrétiens de l'Eglise militante et les élus de l'Eglise triomphante ou les âmes de l'Eglise souffrante.

Le protestantisme, en effet, ne veut pas entendre parler du purgatoire. Car toute âme qui sort de ce monde en état de grâce reste, prétend-il, jusqu'au jugement dans l'attente de la gloire, séparée du ciel et de la terre, à l'abri de toute inquiétude et de toute souffrance ; ou bien c'est l'alternative : le ciel immédiatement pour les saints, l'enfer pour les pécheurs.

4. Si c'est l'attente, à quoi bon s'occuper de ces âmes et que pouvons-nous pour elles ? Elles sont hors de notre atteinte ; les regretter, prier pour elles, chercher à les secourir est complètement inutile ; ni nos regrets, ni nos prières, ni nos secours ne sauraient leur profiter. Vis-à-vis d'elles nous sommes désarmés et condamnés à une impuissance radicale. <

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5. Si c'est le ciel, inutile encore de s'en préoccuper ; les bienheureux n'ont rien à nous donner : ils ne nous entendent pas. Les honorer, les invoquer, solliciter d'eux un souvenir, une attention, un secours quelconque, c'est faire injure à Dieu, c'est méconnaître qu'il n'y a qu'un seul médiateur, qui est le Christ, c'est tenter l'impossible et tomber dans la superstition (i).

Se peut-il imaginer un égoïsme plus brutal, une doctrine plus contraire aux sentiments les plus indestructibles du cœur humain? Ce serait donc qu'en entrant au ciel les saints auraient rompu toute attache avec les survivants, tout souvenir de ceux qu'ils ont aimés et servis, toute puissance de les aimer et de les servir encore ? Ce serait donc qu'en s'enrichissant le ciel appauvrirait la terre, et

i. « Les grands chrétiens, dont la vie fut remplie de vertus et de bonnes œuvres, n'ont pas le droit de précéder les oublieux, les indifférents, les vicieux, dont la dernière heure fut une surprise, dont le suprême repentir est un problème. Pas de lieu moyen entre le ciel et la terre pour recevoir ces épaves douteuses de la vie naufragée, pas de place dans yos cœurs chrétiens pour un autre sentiment que la confiance impudente qui offense la justice de Dieu, ou l'abandon désespéré qui ou* trage sa miséricorde. Tous ceux que vous avez aimés sont, ou immédiatement sauvés, bien qu'ils ne vous aient donné aucune assurance formelle de leur salut, ou immédiatement damnés, bien que vous ignoriez ce qui s'est passé entre leur âme et Dieu à l'heure de la mort... Ecoutez bien encore, c'est toujours le protestantisme qui parle : ceux qui furent saints en ce monde, ceux dont le cœur fut si riche en amour et la main si féconde en bienfaits, n'ont plus à votre service que la froide lumière de leur gloire ; ne leur demandez rien, ils ne vous entendent pas ; n'attendez rien de leur intervention, Us ne peuvent plus rien pour vous ; la perfection consommée a tari dans leur sein l'admirable pouvoir de faire du bien à ceux qui les aimaient ; un père n'est plus père, une mère n'est plus mère, un frère n'est plus frère, un ami n'est plus ami. Versez des pleurs sans espoir. » Monsabré, Gonf. lx*.

que Dieu, en récompensant ses élus, nos frères d'hier, en ferait désormais des étrangers pour nous ? Ce serait donc que la nature, enrichie par la grâce et comblée par la gloire, cesserait d'être cette nature que nous connaissons et qui, chez; nous, s'obstine malgré tout à se croire, même par delà la tombe, en relations continues avec ceux qui nous ont devancés? «L'Eglise militante, dit très bien le P. Monsabré, est, par rapport à l'Eglise triomphante, dans des conditions analogues à celles d'une armée qui combat en pays lointain par rapport à la patrie, où tout est ordre, repos et prospérité. Est-ce que l'armée n'a pas sans cesse les yeux tournés vers la patrie, d'où elle attend les subsides et les renforts dont elle a besoin pour mener à bonne fin une laborieuse campagne? Est-ce que la patrie se désintéresse, pour jouir d un bonheur égoïste, des fatigues et des souffrances des vaillants qui soutiennent l'honneur de son drapeau ? Est-ce qu'il n'y a pas, entre l'armée et la patrie, une solidarité intime, s'exprimant par un généreux et confiant échange de prières et de sollicitude, de vœux et de bienfaits, jusqu'au jour où les victorieux traversent en triomphe la foule émue des citoyens, dont le cœur était avec eux sur la terre étrangère (i)? »

Le bon sens proteste contre la doctrine des protestants. Le chrétien a raison d'attendre de ses frères élus les effets d'une assistance effective ; car ces élus ne peuvent avoir perdu ni la connaissance des besoins qu'ils eurent, des épreuves qu'ils ont traversées et qui restent nos besoins et nos épreuves ; ni l'amour, ni la générosité, qui les faisaient se dépenser si allègrement au service des âmes, et

i. Gonf. lx .

qui, dans le ciel, sont portés à leur plus haute valeur. En possession de la gloire, aimés de Dieu et aimant Dieu, ils ne peuvent que nous aimer aussi, et leur dévouement ne peut pas avoir plus changé que leur puissance. Le ciel n'est pas le séjour de l'égoïsme oublieux et stérile ; il est le séjour de l'amour et, par l'amour, le triomphe d'une connaissance plus nette de nos besoins, d'un pouvoir plus étendu, d'une bienveillance plus entière.

D'accord avec le bon sens, la foi proteste : le ciel ne nous prend pas nos frères, il les met complètement à notre service ; unis à Notre Seigneur, ils sont pour nous des médiateurs en même temps que des intercesseurs. « Dieu les aime et les honore trop pour ne pas leur donner la joie d'être euxmêmes les ministres des grâces que nous vaut leur prière. Ils deviennent tous ainsi lespassages vivants et volontaires par où l'amour se précipite vers nous, les nuées aimantes d'où nous pleuvent les rosées célestes (1). »

6. Tout aussi inacceptable est la doctrine des protestants sur le purgatoire (2). Car l'état de grâce qui assure, après la mort, l'entrée immédiate d'une âme dans le ciel n'est pas le privilège de tous ceux que Dieu rappelle à lui. La plupart des baptisés, au contraire, doivent sans doute à la miséricorde divine d'échapper à l'éternelle damnation ; mais combien qui, en même temps, à cause de leurs défaillances, de leurs négligences dans le service de Dieu, du paiement incomplet de la dette de leurs péchés pardonnes, ne possèdent pas cette parfaite sainteté qui leur assurerait l'immédiate possession

2. Gay, De la vie et des vertus chrétiennes, 6e édit., Paris, 1878, t. m, p. 378. — 1. Nous aurons à revenir sur ce point pour justifier pleinement, contre l'erreur du protestantisme, la doctrine catholique du purgatoire.

de la récompense ! D'où, pour eux, la nécessité d'un complément d'expiation et de purification, avant d'entrer en pleine jouissance du bonheur éternel.

ce Epave sauvée des fureurs d'une mer féconde en naufrages, recrue certaine des bataillons de l'armée céleste, portant dans sa physionomie, à la fois profondément triste et profondément tranquille, l'empreinte de l'Eglise d'où elle sort et de l'Eglise où elle va entrer, l'Eglise souffrante est l'objet des tendresses de la terre et du ciel. Comme l'infortuné Job, elle crie vers nous : « Pitié ! Pitié I mes amis ! » Nous prions pour elle, les élus mêlent leur grande voix à la nôtre, et nous offrent, dans le trésor de la miséricorde divine, qu'ils ont enrichi de leurs mérites, la consolation, l'apaisement, la délivrance. L'amour promène ainsi ses biens, des abîmes de la gloire aux abîmes de la douleur, en les faisant passer par la région agitée de nos combats. Et plus l'amour est vif, plus les biens se précipitent et se multiplient ; plus l'amour s'accroît, plus l'unité devient parfaite, plus la communion grandit. On ne peut rien concevoir de plus merveilleux et de plus touchant (i). »

C'est pourquoi l'œuvre de miséricorde accomplie par les vivants à l'égard des défunts est exceptionnellement belle et féconde ; elle hâte l'entrée dans la patrie des âmes du purgatoire ; elle fait tressaillir les saints d'allégresse à la délivrance de chacune de ces âmes ; et elle n'est point sans récolter pour ellemême des fruits abondants d'un tel apostolat. « Or, je cherche s'il y a dans le christianisme un ordre d'idées plus efficacement sanctifiantes. Quelle théologie, en effet, que l'état de ces âmes ! Quels miroirs pour voir Dieu, le bien, le mal, la fin, la voie,

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