III. Les Anges, d'après saint Thomas
Quand, au xne siècle, le scolastique commença son enquête et ses travaux sur les données scripturaires et patristiques pour en dégager l'enseignement catholique et pour l'organiser en un système lié, la question des anges fut Tune de celles qui exerça le plus la sagacité. Honorius d'Autun, Rupert, abbé de Deutz, saint Anselme, s'occupent plus particulièrement de l'épreuve des anges. Les livres des Sentences et les Sommes, qui commencent à paraître avec le cardinal Robert Pullus, Roland Bandinelli, qui devint pape sous le nom d'Alexandre III, Hugues de
1. In Mattfi., xvm, 10 ; Patr. lat., t. xxvi, col. i3o. — 2. Il resterait à dire un mot du culte des anges et à examiner si pendant les cinq premiers siècles les Pères ont réprouvé tout culte des anges. La question sera traitée dans la dernière partie du Catéchisme, à propos des fêtes consacrées à honorer nos célestes protecteurs. Cf. Notre article du Dictionnaire, t. 1, col. 1219-1223; G. Bareille, Le culte des anges à V époque des Pères de l'Eglise, dans la Revue thomiste, mars 1900.
saint Victor et Pierre Lombard, renferment tous les éléments d'un traité des anges. On y examine, en particulier, dans quel état étaient les anges soit avant leur chute, soit avant leur glorification ; comment les vaincus ont été endurcis dans le mai et les vainqueurs fixés dans le bien. On y examine également la question de la spiritualité et celle de Tange gardien, mais sans l'épuiser et surtout sans la trancher d'une manière définitive.
Sous l'influence de la philosophie aristotélicienne, tout ce qui concerne les esprits célestes est étudié plus à fond par Guillaume d'Auvergne, Alexandre de Haies, Albert le Grand et saint Bonaventure, qui mettent plus de méthode dans leurs travaux et apportent plus de précision dans leurs conclusions. Saint Thomas n'a pour ainsi dire qu'à récolter la moisson déjà prête. Mais il imprime à son œuvre le sceau de son immortel génie, et il mérite assurément le titre de Docteur angélique autant pour son traité des anges que pour le triomphe de sa chasteté. Combattue par Duns Scot, arrangée par Suarez, l'œuvre de l'Ange de l'Ecole reste une admirable synthèse, fortement liée et parfaitement une, des données les plus sûres de l'Ecriture et de la tradition. Nous allons très brièvement la résumer.
i° Création et élévation. — i. L'ange a été créé par Dieu, mais non de toute éternité, car l'éternité n'appartient qu'à Dieu (i). Il a été créé dans le temps, au commencement, en même temps que la matière, mais avant son organisation définitive par l'œuvre des six jours ; car les anges sont une partie de l'univers ; ils ne forment point à eux seuls un système complet de l'œuvre divine ; ils ne
i. Sixm. theol., I, Q. lxi, a. a.
ÉPREUVE ET BÉATITUDE DES ANGES 5g
font qu'un seul monde avec les êtres matériels (i). L'ange a été créé dans l'état de perfection naturelle et non dans la béatitude surnaturelle, que donne la vision de l'essence divine (2) ; et plus probablement il a reçu l'état de grâce sanctifiante au moment même de sa création ; car saint Augustin a dit : « Qui a fait la bonne volonté des anges, sinon celui qui les a créés, avec cette volonté pure, avec ce chaste amour qui les attache à lui, en constituant tout à la fois leur nature et en leur donnant la grâce (3). »
2. V épreuve. — Cette épreuve n'a pu consister que dans la possibilité, pour l'ange, d'aimer son propre bien d'une manière qui n'était pas conforme à la volonté de Dieu ; car, n'ayant pas de passion, l'ange ne pouvait s'attacher qu'à un bien. Ce bien qu'il pouvait désirer d'une façon désordonnée, c'était la ressemblance avec Dieu, non une ressemblance par égalité de nature, car il voyait que c'était impossible. Les mauvais anges ont péché, soit en préférant prendre pour fin dernière la béatitude à laquelle ils pouvaient arriver par leurs forces naturelles, soit en voulant atteindre la fin surnaturelle seuls et sans le secours de la grâce. Dans l'un ou l'autre cas, ils ont voulu arriver à la béatitude de la fin, par leur vertu personnelle, ce qui est le propre de Dieu (4). Les bons ont triomphé par un acte de charité, qui leur a assuré la possession immédiate de la béatitude (5).
3. La béatitude. — Le degré de la béatitude de chaque ange est proportionnel à sa perfection
1. Ibid., a. 3. — 2. Ibid., Q. lxii, a. 1. — 3. Ibid., a. 3. — 4. Ibid., Q. Lxm, a. 3. — 5. Ibid., Q. lxii, a. 5.
naturelle. Car aucun obstacle n'empêchait les anges de se porter vers Dieu de toutes leurs forces. Et dès lors ceux qui possédaient une nature plus parfaite ont aimé Dieu plus parfaitement et mérité une plus grande béatitude. Cette béatitude n'augmente pas dans ce qu'elle a d'essentiel (i). Toutefois, jusqu'au jour du jugement, elle peut s'accroître accidentellement, par exemple par la joie qu'éprouvent les anges en voyant leur ministère réussir dans le salut des hommes ; mais il est plus probable qu'ils ne méritent pas cette augmentation (2).
4. La grâce qui a fait triompher les bons anges ne leur a pas été méritée par le Christ, pas plus que ce qu'il y a d'essentiel dans leur félicité (3). Mais le Christ est leur chef et son influence s'exerce sur eux (4) ; il leur a mérité la récompense accidentelle, qui leur vient de leur ministère près de nous (5) ; il les a jugés à la suite de leur épreuve et par rapport à l'essentiel de leur récompense ou de leur péché, comme Verbe de Dieu ; il ne les jugera comme Christ fait homme que sur ce qu'ils font dans le monde et sur ce qu'il y a d accidentel dans leur récompense ou dans leur châtiment (6).
20 Nature. — 1. Spiritualité absolue. — Saint Thomas distingue l'objet de l'intelligence humaine, qui est l'essence des choses matérielles, de l'objet de l'intelligence angélique, qui est l'essence des choses et l'universel ; il admet donc une différence absolue de nature entre Fange et l'homme. Les anges sont incorporels et sans aucun mélange de matière et de forme (7) ; donc des esprits purs,
1. Ibid., Q. lxii, a. 9. — 2. Ibid., ad 3. — 3. De veril., Q. xxix, a. 7, ad 5. — 4. Sam. theol., III, Q. lix, a. G. — 5. De veriL, Q. xxix, a. 7, ad 5. — 6. Sam. theol., III, Q. ux, a. 6. — 7. Sam. theol, I, Q. l, a. 1, 2.
SPIRITUALITÉ DES ANGES 6l
sans matière ni comme sujet, ni comme accident, ni d'aucune façon ; ils agissent par eux-mêmes, indépendamment de tout organe : ce sont des formes subsistantes. Et du moment qu'ils ne sont pas composés de matière et de forme, saint Thomas conclut que chacun d'eux a une forme différente, une essence distincte et par conséquent qu'il y a autant d'espèces d'anges que d'individus. Ils ne peuvent, en effet, être plusieurs dans une même espèce, puisqu'ils n'ont ni matière ni quantité, et que le principe d'individuation, dans une même espèce, est la matière étendue (i). De la spiritualité absolue des anges, saint Thomas conclut encore à leur incorruptibilité : iJs sont immortels par nature. Seuls, les composés de matière et de forme perdent leur être par la séparation de ces deux principes ; les formes subsistantes échappent à cet inconvénient.
2. Rapport avec les corps et l'espace. — Poussant ses principes jusqu'aux dernières conséquences, saint Thomas détermine le rapport de l'ange avec le corps et l'espace. L'ange, substance intellectuelle, n'étant pas uni à un corps comme notre âme, peut cependant prendre un corps étranger, par lequel il agit, dans lequel il ne vit pas, mais qu'il meut de façon que ce corps le représente (2). N'ayant ni étendue ni dimensions, il ne saurait être dans un lieu à la manière des corps ; il n'y est que par l'application qu'il fait de sa puissance à tel ou tel lieu. Et comme sa puissance est limitée, il ne peut l'appliquer à tous les lieux, ni être en plusieurs lieux en même temps. Plusieurs anges ne peuvent occuper le même lieu, parce que le même