LES ANGES
plus certain, les Pères sont unanimes à le reconnaître. Que chaque homme ait un ange gardien, ce n'est pas un dogme de foi catholique, mais une vérité qui a pour elle renseignement des Pères et des théologiens.
Pour les autres questions, qui concernent les anges, l'Ecriture et la tradition sont à consulter; nous n'y reviendrons pas. Saint Thomas offre à ce sujet une doctrine détaillée et précise qui est de nature à satisfaire les plus difficiles ; on peut y joindre celle de Suarez : ce sont deux bons guides.
La chute des anges. — « Dieu n'a besoin ni de foudre, ni de la force d'un bras indomptable pour atterrer ces rebelles ; il n'a qu'à se retirer de ceux qui se retirent de lui, et qu'à livrer à eux-mêmes ceux qui se cherchent eux-mêmes. Maudit esprit laissé à toi-même, il n'en a pas fallu davantage pour te perdre. Esprits rebelles qui l'avez suivi, Dieu, sans vous ôter votre intelligence sublime, vous l'a tournée en supplice ; vous avez été les ouvriers de votre malheur ; et dès que vous vous êtes aimés vousmêmes plus que Dieu, tout en vous s'est changé en mal. Au lieu de votre sublimité naturelle, vous n'avez plus eu qu'orgueil et tentation; les lumières de votre intelligence se sont tournées en finesse et artifices malins ; l'homme que Dieu avait mis au-dessous de vous, est devenu l'objet de votre envie ; et dénués de la charité qui devait faire votre perfection, vous vous êtes réduits à la basse et malicieuse occupation d'être premièrement nos séducteurs, et ensuite les bourreaux de ceux que vous avez séduits. Ministres injustes de la justice de Dieu, vous l'éprouvez les premiers ; vous augmentez vos tourments en leur faisant éprouver vos rigueurs jalouses. Votre tyrannie fait votre gloire* et vous n'êtes capables que de ce plaisir noir et malin, si on le peut appeler ainsi, que donne un orgueil aveugle et une basse envie. Vous êtes ces esprits privés d'amour, qui ne vous nourrissez plus que du venin de la jalousie et de la haine. Et comment
s'est fait en vous ce grand changement ? Vous vous êtes retirés de Dieu, et il s'est retiré : c'est là votre grand supplice, et sa grande et admirable justice. Mais il a pourtant fait plus encore : il a tonné, il a frappé ; vous gémissez sous les coups incessamment redoublés de sa main invincible et infatigable. Par ses ordres souverains 3a créature corporelle, qui vous était soumise naturellement, vous domine et vous punit : le feu vous tourmente ; sa fumée, pour ainsi parler, vous étouffe ; d'épaisses ténèbres vous tiennent captifs dans des prisons éternelles. Maudits esprits, haïs de Dieu et le haïssant, comment êtes-vous tombés si bas ? Vous l'avez voulu, vous le voulez encore, puisque vous voulez toujours être superbes, et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre malheur.
Créature, quelle que tu sois, et si parfaite que tu te croies, songe que tu as été tirée du néant ; que de toimême tu n'es rien. C'est du côté de cette basse origine que tu peux toujours devenir pécheresse, et dès là éternellement et infiniment malheureuse.
Superbes et rebelles, prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l'orgueil ; et voyez, et considérez, et entendez ce qu'un seul sentiment d'orgueil a fait en lui, et dans tous ses sectateurs.
Fuyons, fuyons, fuyons-nous nous-mêmes ; rentrons dans notre néant ; et mettons en Dieu notre appui comme notre amour. Amen, amen. » Bossuet, Elévations sur les mystères, ive sein., élev., m\
Leçon XXI0
Création de la matière et de la vie
I. Le Monisme. — IL Le Monde inorganique. — III. Le monde organique : la vie. — IV. La cosmogonie biblique.
Un triple problème se dresse devant nous : un problème de cosmologie, ou l'origine du monde inorganique ; un problème de biologie, ou l'origine et le développement de la vie ; et un problème d'anthropologie, ou l'origine de l'être humain. La foi y répond par le dogme de la création ; la science par quelques données positives et beaucoup d'hypothèses aventureuses (i).
i. BIBLIOGRAPHIE : De Lapparent, Traité de géologie, 3e édit., Paris, i8g3 ; Faye, Sur l'origine du monde, 2e édit., Paris, i885 ; Vigouroux, Les livres saints et la critique rationaliste, 4e édit., Paris, t. ni, p. 235-265 ; Mélanges bibliques. La cosmogonie mosaïque d'après les Pères, Paris, 1882 ; A. Arrîuin, La religion en face de la science, Lyon, 1877-1883 ; Moigno, Les livres saints et la science, Paris, 1884 ; Motais, Moïse, la science
i° Observation préliminaire. — i. Rien de plus légitime que de contrôler les réponses de la foi par les réponses de la science et d'examiner sans parti pris s'il est vrai, comme on le prétend, que le résultat en soit contradictoire.
Pour un catholique, renseignement défini de l'Eglise esta accepter dans toute sa rigueur comme l'expression infaillible de la vérité sans crainte que les vrais résultats de la science puissent dans aucun cas l'infirmer. Pour un savant, les résultats scientifiques ont leur valeur ; mais encore faut-il qu'ils soient vérifiés rigoureusement. Car plus d'une fois, à côté de véritables certitudes et de conclusions démontrées et dès lors définitivement acquises, se rencontrent de simples hypothèses, basées sur de fortes probabilités et de sérieuses analogies, mais qui n'ont droit à être admises que lorsqu'elles sont expérimentalement confirmées. Trop souvent, en effet, on fait état de conclusions hâtives, prématurées, d'hypothèses séduisantes, mais incomplètement justifiées. D'où un danger réel ; danger d'autant plus grand que la foi avec tout ce qu'elle suppose Ou implique, comme le surnaturel et le miracle par exemple, est tenue en suspicion par la science moderne, et qu'il a été de mode, chez certains savants,
et V exégèse, Paris, 1882 ; L'origine du monde d'après la tradition, Paris, 1888 ; J. d'Estienne, Comment s'est formé l'univers, 2e édit., Paris, 1882 ; G. Braun, Ueber Kosmogonie, Munster, i8g5 ; J. Guibert, Les origines, Paris, 1896; P. Hamard, Cosmogonie mosaïque, de la Dict. de la Bible ; Mgr Gliftord, The days of the Week, dans la Dublin Review, avril 1881 ; Mgr Duilhé de Saint-Projet, Apologie scientifique, édit. Senderens, Paris, 1903 ; Stoppani, Sulla cosmogonia mosaica, Milan ; Semeria, La cosmogonie mosaïque, dans la Revue biblique, Paris, 1893, t. 11, p. 486-5oi ; 1894, t. in, p. 182-199 ; Ch. Robert, La création d'après la Genèse et la science, dans la Revue biblique, Paris, 1894, t. m, p. 387-^01 ; Monsabré, conférences xm, xiv.
de la déclarer incompatible avec la connaissance positive. Il y a là un préjugé très fort que l'allemand Virchow, l'anglais Tyndall, le français Paul Bert, et tant d'autres avant ou après eux ont exploité contre le catholicisme, sans s'apercevoir ou du moins sans convenir qu'en agissant de la sorte, ils commettaient une faute de méthode contraire à leurs principes, qu'ils sortaient indûment de leur rôle pour s'aventurer sur le terrain de la métaphysique qui n'est point le leur. Et l'on sait ce qu'un tel préjugé a de prise sur les masses qui acceptent, les yeux fermés, tout ce que proclame la science, estimant que la science a le monopole de la certitude, et entretenant ainsi à côté d'un scepticisme religieux, que rien ne justifie, une sorte de fétichisme scientifique, que rien ne déconcerte, même les déconvenues les plus retentissantes.
2. Il y a donc lieu d'une part, en face des prétentions de la science, d'opérer un triage nécessaire, de distinguer soigneusement les conclusions certaines des hypothèses non encore justifiées, des systèmes prématurés ou évidemment faux, et, d'autre part, en face des données révélées, de ne pas confondre ce qui est de foi catholique avec des interprétations purement humaines, susceptibles de méprises et sans garantie officielle d'orthodoxie. Sous le bénéfice de ces observations, aussi sages que nécessaires, il sera facile de constater que les certitudes scientifiques ne sont pas en opposition avec les certitudes révélées, et que les prétendues antinomies, dont on a fait un argument qu'on croyait irrésistible contre la foi, ne reposent en définitive que sur des hypothèses ou des malentendus.
a* Le Monisme. — Nous écarterons tout d'abord
•y 6 LE CATÉCHISME ROMAIN
le Monisme qui a été si en vogue chez certains savants depuis un demi siècle, et si populaire dans les milieux de culture intellectuelle modérée (i).
i. Inauguré vers le milieu du xixe siècle, en terre allemande, le Monisme, comme son nom l'indique, a cherché une explication du monde dans une loi unique, fondamentale, universelle, en écartant toute explication dualiste, surtout l'explication religieuse et chrétienne. Cette loi n'est autre que la loi de substance qui nie l'existence de deux substances distinctes, celle de l'esprit et celle de la matière, et qui affirme qu'il n'y en a qu'une seule, à la fois esprit et matière.
2. Soutenu à grands renforts d'arguments scientifiques et avec une ostentation prestigieuse, le Monisme a vite connu, après une éphémère apogée, h moment du désenchantement et de la désillusion. Au lieu du triomphe complet et définitif, qu'il s'était flatté de remporter, il a vu la plupart de ses partisans et de ses preneurs de la première heure Fabandonner tour à tour et le désavouer. Virchow, Buchner, G. Vogt, Dubois-Reymond, Baer, Wundt, pour ne citer que les principaux, ont pour la plupart fait volte face. Le vieux Hœckel, qui demeure son irréductible soutien, le constate avec quelque amertume et attribue ces défections retentissantes à une dégénérescence sénile (2). Ne serait-ce pas plutôt aux leçons de l'expérience et aux réflexions de l'âge mûr ?
Virchow s'était déjà prononcé, en 1877, dans son discours célèbre de Munich, devant une assemblée
1. Cf. Duilhé de Saint-Projet. Apologie scientifique, nouvelle édition par Senderens, Paris, 1903 ; Baudin, Une somme du Monisme, dans la Revue du clergé, 1902, t. xxx, p. 449-467. — 2. Hœckel, Les énigmes de l'univers, 1901, trad. franc., Paris, 1902.
de naturalistes. Trois ans plus tard, à Berlin, en pleine Académie des sciences, le secrétaire d'alors de cette Académie, Dubois Reymond, dans un discours encore plus célèbre, « le discours de V Ignorabimus, » dressa la liste de sept énigmes qui lui paraissaient ou insolubles ou très difficiles à résoudre, savoir : i. Nature de la matière et de la force ; — 2. Origine du mouvement; — 3. Première apparition de la vie; — l\. Finalité dans la nature; — 5. Apparition de la simple sensation et de la conscience ; — 6. Raison et pensée avec l'origine du langage; — 7. Libre arbitre. Puis ce furent l'embryologiste Baer et le psychologue Wundt qui déclarèrent ne pouvoir pas ne pas accepter la distinction radicale du corps et de l'âme, de la matière et de l'esprit.
3. Pour une théorie, c'est déjà, on en conviendra, une fâcheuse prévention et une attitude significative que son abandon par ceux qui en furent les protagonistes, les apôtres. Mais Hœckel ne s'est pas laissé abattre et, dans son isolément, il a publié en 1901, Les énigmes de V univers, où il résume sa pensée et sa foi. De même que le chimiste Berthelot s'est vanté d'avoir délivré le monde de l'obsession du mystère, de même le naturaliste d'Iéna se flatte d'avoir dissipé les énigmes de l'univers. Son procédé est simple. Des sept qu'avait signalées Dubois-Raymond, il nie la dernière parce que, en tant que dogme, le libre arbitre ne repose que sur une illusion et en réalité n'existe pas ; il supprime celles de la matière et de la force, de l'origine du mouvement, de l'apparition de là sensation et de la conscience, en déclarant que tout cela est propriété constitutive de la substance ; et quant aux énigmes de l'apparition de la vie, de la finalité de la nature, de la raison, de la pensée et du langage, il prétend les avoir résolues.
De la loi de Lavoisier : « Rien ne se perd et rien ne se crée, » il fait la loi suivante : « La masse de matière qui remplit l'espace infinie est constante. » De la loi dé la conservation de L'énergie de R. Mayer et d'IIclmholtz, il fait celle-ci : « La somme de force qui agit dans l'espace infini et produit tout les phénomènes est constante. » Puis, les unissant dans un tout indivisible, il en fait sa loi, la loi fondamentale, la loi de substance. Il n'y a qu'un malheur, ou plutôt deux: c'est que la matière n'est pas infinie, car un nombre infini d'atomes répugne à la raison, qui en démontre mathématiquement l'impossibilité, et est contraire à l'expérience; et c'est que l'énergie n'est pas plus infinie que la matière, puisque la matière et l'énergie, d'après Ilœckel, forment un tout indissoluble. Et dès lors cette loi fondamentale, où il a introduit la notion de l'infini, est fausse.
Faisant résolument de la force, du mouvement et de la sensation autant de propriétés de la substance, Hœckel explique l'origine de la vie par une combinaison chimique, celle de l'atome du carbone avec les atomes de l'hydrogène, de l'oxygène et de l'azote, qui donne une albuminoïde complexe, premier pas vers le protoplasma de la cellule et vers la vie. Malheureusement, ici encore, Pasteur se trouve avoir ruiné définitivement la théorie des générations spontanées, le vivant ne vient que d'un vivant, et les chimistes « sont unanimes à déclarer qu'ils n'ont jamais effectué que la synthèse des produits de la vie, c'est-à-dire de matières inertes rentrant par conséquent dans le règne minéral, et qu'ils se sont arrêtés au seuil de la substance vivante sans avoir eu jamais la prétention ni même l'espoir de la franchir (i). »
i. Duilhé de Saint-Projet, Apologie scientifique, p. 4io.
Croyant ainsi posséder légitimement la première cellule vivante, douée de sensation et de quelque volonté, l'apparition de la conscience, de la raison, de la pensée, du langage, n'est plus qu'une affaire de temps et d'évolution, ce n'est pas plus difficile. L'inorganique s'explique tout seul ; par une réaction chimique il organise une première cellule vivante, et tout le reste suit fatalement ; Dieu est inutile.
4. Cette théorie générale et uniformément appliquée par Hœckcl consiste à ramener la psychologie à la physiologie, l'organique à l'inorganique, et tous les phénomènes sans exception à la loi physicochimique de la conservation de la matière et de l'énergie. Mais quoi qu'elle en ait, elle reste impuissante à légitimer le passage du moins au plus, de l'inorganique à la vie, de la sensation à la pensée. En outre elle repose sur cette hypothèse fausse que toute analogie n'est qu'une identité, que la continuité se confond avec la genèse et la ûliation, et que dans le monde il n'y a que de l'homogène.
Du moment que Hœckel se flatte d'avoir dissipé l'énigme de Dieu, de l'âme et de la vie future, inutile de se demander ce que peut bien être la morale, et même s'il y en a une : mince détail que celui-là ; Hœckel n'en a cure. Et si l'on prétend que son système n'est au fond que de l'athéisme, il ne lui en coûte pas de l'avouer ingénument, en approuvant ce mot de Schopenhauer : « Le panthéisme n'est qu'un athéisme poli. La proposition panthéiste : (( Dieu et le monde ne font qu'un, » n'est qu'un détour poli pour signifier à Dieu son congé. »
5. Dans Les énigmes de l'univers, la science de Hœckel reste fort sujette à caution, à raison de ses postulats, de ses hypothèses bizarres, de ses affirma**