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I. Les dons prêternaturels et surnaturels

A considérer l'homme dans son état présent, abstraction faite de ces grands faits qui dominent l'histoire du monde, son élévation gratuite à l'ordre surnaturel au moment de sa création, sa chute au paradis terrestre et sa rédemption par Notre Seigneur, on constate qu'il est essentiellement constitué dans sa nature par l'union substantielle de l'âme et du corps (i). L'âme intelligente et

i. BIBLIOGRAPHIE : P. de Ravignan, Conférence liV; P. Félix, Conférences de i864, Le mystère du péché originel et la science de l'homme; Monsabré, Conférences xxvi-xxvm ; Méric, La chute originelle et la responsabilité humaine; Didiot, art. Péché originel, dans le Dictionnaire apologétique de Jaugey ; Scheeben, La dogmatique, t. iv ; De Broglie, La vie surnaturelle, Le surnaturel, 2* édit., Paris, 1905 ; Bellamy, La vie surnaturelle, Vannes, 1891 ; Mercier, Le surnaturel, dans la Revue thomiste, 1902 ; Terrien, La grâce et la gloire, Paris, 1897 ; La mère de Dieu et la mère des hommes, Paris, 1900 ; Le Bachelet, art, Adam, dans le Dict. de Théologie ; Le péché originel, Paris»

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libre, faite pour la vérité et le bien, tend par la connaissance du vrai et la pratique de la vertu à une fin qui lui est proportionnée, c'est-à-dire à la possession d'un bonheur purement naturel. Mais, unie au corps et dépendant de lui dans l'exercice de son activité, elle est sujette du côté de l'intelligence à l'erreur et à l'ignorance, parce que les images sensibles l'abusent ou lui cachent la vérité, et, du côté de la volonté, à la faiblesse et au péché, parce que les appétits sensibles l'inclinent par la concupiscence vers ce que la conscience réprouve et ce que Dieu condamne. Le corps, en effet, n'est pas toujours un instrument docile ; il fait sentir trop souvent son action tyrannique, ce qui rend l'acquisition de la vérité difficile, l'accomplissement du devoir pénible et la conquête du bonheur aléatoire. Et comme il n'est que de la matière organisée, il doit nécessairement aboutir un jour ou l'autre à la décomposition finale, à la mort, tandis que l'âme, par sa spiritualité, échappe à la destruction.

i. Mais l'homme, tel qu'il est par sa nature, n'est pas tel qu'il doit être selon le plan de Dieu. Car Dieu, d'après l'enseignement révélé, ne s'est pas contenté d'en faire un animal raisonnable, une créature intelligente et libre, la plus grande et la plus belle du monde visible, le roi et le pontife de la création, il lui a plu d'ajouter à ce bienfait de la nature humaine d'autres bienfaits, à savoir des dons auxquels il n'était pas en droit de prétendre, quelques-uns d'une nature si élevée qu'il n'aurait même pas pu en soupçonner l'existence ; il lui a plu de l'appeler gratuitement à une vie supérieure, à la vie même de Dieu, de lui marquer une destinée absolument transcen-

1900 ; Bainvel, Nature et surnaturel, Paris, igo3 ; Souben, La création selon la foi et la science, Paris, igo3; Palis, art. Adam, dans le Dictionnaire de la Bible.

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dan te, celle de voir un jour son Gréa leur, de le posséder et d'en jouir éternellement. Et c'est dans ce dessein qu'il lui a donné dès ici-bas tous les moyens indispensables pour réaliser ce plan et atteindre cette fin.

2. L'Ecriture, la tradition, l'Eglise nous garantissent que c'est là le plan que Dieu a réalisé dans la personne du premier couple humain. Au paradis terrestre, en effet, Adam et Eve jouissaient de faveurs extraordinaires et exceptionnelles. C'est ainsi par exemple, qu'ils ne devaient subir ni la douleur, nî la mort : ils étaient impassibles , ils étaient immortels. Car Dieu, dit la Sagesse, a créé l'homme pour Vimmortalité (i) ; ce ri est pas lui qui a fait la mort (2); là mort nest entrée dans le monde que par le péché (3); et c'est le démon qui a été cause du péché (l\). Donc, sans le péché, pour Adam et pour Eve il n'y eût eu ni souffrances physiques, ni séparations déchirantes par la mort.

C'est ainsi encore qu'ils possédaient la pleine maîtrise d'eux-mêmes et des créatures. L'harmonie régnait en eux et autour d'eu^ : les animaux, les plantes, le monde inorganique étaient à leur service ; dans leur personne, les appétits sensibles étaient soumis à leur raison, le corps à l'âme, comme ils étaient soumis eux-mêmes à Dieu. Ils étaient parés d'innocence et de chaste pudeur, étrangers par là à toute convoitise charnelle, à tous ces assauts de la concupiscence qui jettent aujourd'hui tant de troubles dans Fintelligence et tant de désordres dans la volonté ; autant d'avantages supprimés par le péché, car, s'étant révoltés contre Dieu, leur bienfaiteur, la création se mit en révolte contre eux, et leur chair lutta désormais contre l'esprit.

1, Sap.t 11, a3. — a. Sap,9 1, i3. — 3. Rom., v, 12. — 4. Sap., xi, M.

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C'est ainsi enfin que, remplis de grâce et de sainteté, ils étaient les enfants bénis de Dieu, vivant de sa vie, héritiers de ses promesses, orientés vers la vision béatifique, dont ils auraient joui à un signal donné : ce sont tous ces biens, tous ces dons que le péché a détruits, puisque Jésus-Christ est venu nous les rendre. « Quel bonheur, s'écrie Bossuet, quelle perfection de l'homme ! Fait à l'image de Dieu par un dessein particulier de sa sagesse ; établi dans un paradis, dans un jardin délicieux où tous les fruits abondaient, sous un ciel toujours par et toujours bénin, au milieu des riches eaux de quatre fleuves ; sans avoir à craindre la mort, libre, heureux, tranquille, sans aucune difformité ou infirmité, ni du côté de l'esprit, ni du côté du corps ; sans aucun besoin d'habits, avec une pure et innocente nudité ; ayant mon salut et mon bonheur en ma main ; le ciel ouvert devant moi pour y être transporté quand Dieu voudrait, sans passer par les ombres affreuses de la mort I Pleure sans fin, homme misérable qui as perdu tous ces biens, et ne te console qu'en Jésus-Christ qui te les a rendus, et encore dans une plus grande abondance (i) ! »

3. Ces merveilleux privilèges, cette amitié divine, cette parure de grâce et de sainteté, cette exemption de toute peine, cette immortalité, cette royauté sur la nature, cette harmonieuse soumission du corps à l'âme, étaient-ils, dans Adam et Eve, au paradis terrestre, un apanage de leur nature, des dons naturels, si bien que Dieu eût manqué de bonté, de sagesse et de justice, s'il les en avait privés ? N'étaientils pas plutôt de dons absolument gratuits, des privilèges d'un ordre supérieur, ajoutés par pure libéralité aux dons naturels ? La réponse à ces questions

x. Elévations sur les mystères, v° Sem., élév. v#.

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n'appartient pas au philosophe ; car le philosophe, en étudiant l'homme dans sa nature, dans ses lois, dans ses exigences légitimes, ne saurait les y découvrir, de même qu'il ne saurait prétendre que Dieu n'a point pu les y ajouter. La réponse appartient au théologien, éclairé par la foi. Or, la foi enseigne que tous ces dons de Dieu ont été libéralement octroyés., à l'origine, au premier homme, pour passer ensuite à ses descendants. Elle nous apprend aussi qu'il les a perdus pour lui-même par sa faute et qu'en même temps il n'a pu les transmettre, car un p^re en se ruinant ruine du même coup toute sa famille. Elle nous apprend enfin qu'après cette perte fâcheuse et irréparable de la part de l'homme, l'homme a été réduit à sa seule nature, dont il a conservé intacts tous les éléments essentiels, c'est-à-dire tout ce qui constitue son intégrité et sa perfection normales.

[\. C'est donc que ces privilèges n'appartiennent pas de droit à la nature humaine. Car, par sa nature qui est d'être un composé d'âme et de corps, l'homme est destiné à s'user, à se décomposer, à mourir, et, avant de mourir, à souffrir. La souffrance est tout à la fois la rançon de ses plaisirs et l'expiation de ses fautes ; elle est aussi un stimulant, un principe éducateur, une source d'activité, de progrès et de mérites; la convoitise est la conséquence de sa nature animale. Mais si tous ces dons n'appartiennent pas en droit à la nature humaine, quelques-uns d'entre eux n'appartiennent-ils pas à quelque autre nature créée? Et, par exemple, l'exemption de la concupiscence, l'impassibilité et l'immortalité, ne sont-elles pas la propriété de la nature angélique qui, à raison de sa spiritualité, échappe par là même aux inconvénients inhérents à la matière organisée ou charnelle ? Ces dons-là ne sont par suite supérieurs à l'homme que parce qu'ils dépassent çç

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qu'il est en droit d'exiger au nom de sa nature ; mais comme, d'autre part, ils appartiennent en propre à d'autres créatures, on se contente de les désigner par le nom de dons préternalurels : vis-à-vis de l'homme, ils ne sont surnaturels que relativement.

5. Quant aux autres, c'est-à-dire quant à la participation à la vie divine avec tout ce qu'elle entraine de conséquences de la part de Dieu en faveur de l'homme pour l'introduire dans cette vie, pour l'y maintenir et l'y développer, pour lui faire atteindre la vision béatifique, il n'est aucune nature créée ou possible qui puisse les revendiquer comme un bien propre : ils dépassent absolument l'ordre de toutes les natures créées, de leurs exigences et de leurs forces ; ils appartiennent à l'ordre surnaturel absolu et le constituent ; ce sont les dons surnaturels proprement dits.

6. Par là se distinguent l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. \J ordre naturel comprend l'ensemble des natures créées, prises en elles-mêmes, avec tout ce qu'elles exigent normalement pour le maintien de leur intégrité et de leur perfection, pour l'exercice de leurs forces régulières. De telle sorte que, était t données les créatures telles que Dieu les a constituées, il y aurait eu de sa part imprévoyance, contradiction ou injustice à leur refuser ce qui constitue l'essence même de leur nature.

L'ordre surnaturel est relatif ou absolu. Il est relatif, lorsqu'il comprend, pour telle ou telle créature, un don, un privilège, que sa nature ne postule ni par elle-même, ni en elle-même, mais qui appartient à la nature d'une autre créature supérieure, et dont elle peut dès lors être privée sans le moindre détriment pour sa propre nature. Il est absolu, lorsqu'il comprend un don, un privilège, au dessus de toute nature, dépassant toutes les forces

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et exigences créées, tel qu'aucune créature existant ou possible ne saurait le revendiquer comme un bien propre, et qui n'est autre en définitive, comme nous l'expliquerons plus au long au sujet de la grâce et des sacrements, que la participation de la créature intelligente et libre à la vie même de Dieu, sa sanctification et sa déification. De la sorte ni la création, ni la conservation des êtres parleur Créateur, ni le concours divin aux diverses activités de ce monde, ne sont surnaturels au sens que nous venons de dire.

7. Or, qu'Adam et Eve aient joui, au paradis terrestre, des dons préternaturels et surnaturels, dont nous venons de parler, c'est une vérité de foi. L'erreur de Luther, de Baius, de Jansénius et de Quesnel a été de les regarder comme autant de propriétés de la nature et non comme des dons gratuits, surajoutés ; d'estimer que, dans la condition primitive de l'homme, la vision béatifique était sa fin unique et nécessaire ; de prétendre que Tétat de grâce était l'état essentiel de sa nature non encore viciée par le péché, et que l'intégrité, l'impassibilité eU'immortalitéen étaient la conséquence nécessaire. On comprend que de telles prémisses on ait pu conclure que l'homme déchu est un monstre et que la nature humaine actuelle est mutilée dans ses attributs essentiels.

Mais ce sont là des principes erronés et de fausses conséquences, dont l'Eglise a dû faire justice. Qu'il suffise, pour le moment, de signaler la condamnation des erreurs de Luther par le concile de Trente ; de celles de Baius par saint Pie V, en 1567, par Grégoire XIII, en 1579, et Urbain VIII, en i64i (1); de celles de Jansénius par Innocent X, en i653, par

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