EXISTENCE DE LA PROVIDENCE
IL Nature et Existence de la Providence
i° L'enseignement du Catéchisme romain. —
« En reconnaissant Dieu pour l'auteur et le créateur de toutes choses, dit le Catéchisme romain (i), il ne faut pas s'imaginer que son ouvrage, après avoir été achevé et fini par lui, ait pu subsister en dehors de sa puissance infinie. Car, de même que, pour exister, toutes choses ont eu besoin de la sagesse, de la puissance et de la bonté du Créateur, de même elles retomberaient immédiatement dans le néant si la Providence ne les soutenait constamment et ne les conservait par la force même qui leur a donné l'existence. C'est ce qu'enseigne l'Ecriture, quand elle dit : « Quel être pourrait subsister si vous ne le vouliez, et être conservé si vous ne laviez appelé à V existence (2) ? » Et non seulement Dieu conserve et gouverne toutes choses par sa Providence, mais encore il pousse aw mouvement et à l'action, par une force intime, les êtres qui sont mus et qui agissent, de telle sorte que, sans nuire à l'activité propre des causes secondes, il la prévient cependant par une vertu très secrète qui atteint chaque chose, qui va avec force d'un bout à l'autre, disposant tout avec suavité (3). Voilà pourquoi l'Apôtre disait aux Athéniens : u Dieu n'est pas loin de chacun de nous ; c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous existons (4). »
A son tour, le concile du Vatican achève le chapitre de la Constitution Dei Filius, consacré au Dieu créateur de toutes choses, par cette déclaration aussi nette que succincte : « Par sa Providence, Dieu garde et gouverne tout ce qu'il a produit, atteignant avec force d'une extrémité jusqu'à l'autre, et disposant tout avec douceur. Car toutes choses sont à
i. Cat. rom.t I, i, 24. — a, Sap., xi, 26. — 3. Sap., vin, u. — 4. Act., xvii, 27-28.
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nu et à découvert devant ses yeux (i), même celles qui se produiront à l'avenir par la libre action des créatures (2). »
Ces quelques lignes signalent le fait de l'action providentielle deDieu, indiquent sa nature, ses effets, son étendue, la manière dont elle s'exerce, et en donnent une preuve scripturaire. C 'est une action qui comprend la conservation, le gouvernement et le concours, qui s'étend à l'ensemble des êtres créés et à chacun d'eux, et qui s'exerce avec force et suavité.
20 Nature de la Providence. — Le mot de Providence est un terme qui, dans notre langue, ne s'applique qu'à Dieu et indique un rapport particulier du Créateur vis-à-vis de ses créatures. Chez les latins, ce mot était synonyme de prévoyance et de prudence dans la conduite humaine. D'après saint Thomas (3), la providence est l'élément principal de la prudence, vertu qui consiste à ordonner les choses à leur fin. Avec le souvenir du passé et la connaissance du présent, la prudence prépare l'avenir d'une façon prévoyante.
En Dieu, et vis-à-vis de lui-même, il ne saurait être question de providence : il n'a ni passé ni avenir, et tout, dans sa vie intime, est la perfection absolue. La providence divine ne peut donc s'entendre que d'un acte spécial de Dieu vis-à-vis de ses créatures. Comme la création, c'est une œuvre de sagesse, de bonté et de puissance ; au même titre, elle procède de la science infinie de Dieu et de sa volonté toute-puissante. Elle a pour but le bien qu'il veut à ses créatures ; elle consiste, en vue de
1. Hebr., iv, i3. — 2. Const. Dei Fllius c. I, S 3. — 3. Sum, theol, I, Q. xxii, a. 1,
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ce bien, dans le soin qu'il prend des êtres créés, dans le but qu'il leur assigne, dans les moyens de l'atteindre qu'il leur donne, dans la direction qu'il leur imprime et le concours qu'il leur fournit pour réaliser son plan éternel. C'est, en un mot, la raison de l'ordre vis-à-vis de la fin, raison qui est éternelle, tout comme la pensée et le plan du monde.
Ainsi donc, conserver les créatures, marquer à chacune une fin particulière et subordonnée à l'ensemble, ordonner des moyens appropriés pour que chaque créature arrive à sa fin et pour que l'ensemble de l'univers atteigne sa fin générale, régler par des lois la mise en branle de ces moyens, coopérer effectivement et d'un bout à l'autre du monde créé à leur pleine exécution, c'est l'action de la Providence.
Or, il y a deux fins : la fin naturelle, à laquelle le monde créé tend naturellement en vertu même de sa création, et la fin surnaturelle, qu'aucune créature ne saurait atteindre par ses seules forces, et que Dieu a voulu librement surajouter. Par suite, il y a deux ordres : l'ordre naturel, qui est l'ordre des créatures, tendant à leur fin naturelle en vertu de leur nature, et l'ordre surnaturel, qui est Tordre des créatures tendant à leur fin surnaturelle, en vertu de leur vocation à cet ordre. L'ordre surnaturel se surajoute à l'ordre naturel sans le détruire, de sorte que la créature, introduite dans l'ordre surnaturel, n'en reste pas moins soumise aux lois naturelles, c'est-à-dire à la Providence. Mais, dans l'ordre surnaturel, la Providence prend le nom de Prédestination : il en sera question plus tard.
3° Existence de la Providence. — i. Que la Providence existe dans l'ordre naturel, c'est une
mérité qui se lit presque à chaque page de nos saints Livres. L'action providentielle, en effet, se manifeste sous mille formes et de mille manières, vis-à-vis des êtres les plus humbles comme envers le roi de la création, vis-à-vis de certains hommes en particulier comme à l'égard de l'humanité tout entière. Dieu, lisons-nous, continue à agir après avoir créé: il conserve, il anime, il dirige tout ce qui est et vit; il prend soin de tout, même des plus petites choses. Aux textes déjà cités par le Catéchisme romain et le concile du Vatican, ajoutons les suivants :
h II est le créateur des grands et des petits,
Et il prend soin des ans comme des antres (1). »
u Si vous aviez haï une chose, vous ne i auriez pas faite ;
Et quel être pourrait subsister, si vous ne le vouliez,
Etre conservé, si vous ne laviez appelé à l'existence (2)? »
<( // n'y a pas d'autre Dieu que vous,
^ui prenez soin de toutes choses (3). »
« 0 Père, c'est votre Providence qui le gouverne (le vaisseau) ,
Vous qui avez même ouvert un chemin dans la mer
Et une route sûre au milieu des jlots (4). »
C'est surtout à l'égard de l'homme qu'éclate la sollicitude divine, a Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ; ils n'amassent rien dans des greniers, 4t votre Père céleste les nourrit. Ae valez-vous pas beaucoup plus qu'eux (5) ? » « Cinq passereaux ne se vendent-ils pas deux as? Et pas un d'eux n'est en oubli devant Dieu. Mais les cheveux même de votre tête sont tous comptés. Ne traignez point : vous êtes de plus de prix que beaucoup de passereaux (6). »
Déjà, dans Isaïe, le Seigneur comparait sa tendresse à celle d'une mère.
x. Sap., vi, 8. — 2. Sap., xi, 24-25. — 3. Sap. xn, i3. — 4. Sct[)., xiv, 3. — 5. Matlh., vx, 26. — 6. Luc, xn, 6-7.
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« Une femme oubliera-t-elle son nourrisson, Qu'elle n'ait pas pitié da fruit de ses entrailles ? Quand les mères oublieraient, Moi, je ne t'oublierai point (i). »
Dans l'Evangile, Jésus nous a appris à appeler Dieu : Notre Père. Quel nom plus beau ? Quel titre plus expressif pour marquer les soins délicats que Dieu prend de nous ?
2. Tendresse maternelle, bonté paternelle, deux caractères augustes de la divine Providence, qui ont fait tressaillir les Pères de l'Eglise et leur ont inspiré les plus belles pages. Ils sont inépuisables dès qu'il s'agit de décrire les admirables industries de Dieu vis-à-vis de nous, ses soins, ses attentions, ses secours constants, que l'ingratitude même réussit difficilement à rebuter. A notre grand regret, nous devons passer sous silence les passages des Pères pour ne nous en tenir qu'à de brèves et sèches indications.
Saint Cyrille d'Alexandrie appelle Dieu le Surveillant et le Directeur de toutes choses. Clément compare Notre Seigneur à un Pédagogue, qui nous prend par la main, nous conduit sûrement vers la vérité, la vertu et le bonheur. Nier la Providence, dit-il, c'est nier le christianisme (2). Il regarde -comme une impertinence outrecuidante de poser certaines questions. Demander, par exemple, des preuves de la Providence, c'est mériter une correction (3). Lactance traitait d'athées ceux qui niaient un tel dogme. Car, disait-il, croire à l'existence de Dieu et révoquer en doute la Providence, c'est une contradiction manifeste. Si Dieu existe, il est nécessairement vigilant ; prétendre qu'il n'y a pas de
1. Is., xlix, i5. — a. Strom., I, xi ; Patr. gr., t. vm, col. ^49. — 3. Strom., V, 1, ; Patr. gr., t. ix, col. 16.
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Providence, c'est prétendre qu'il n'y a pas de Dieu. Un Dieu sans Providence ne peut ni exister ni se concevoir (i).
Nous avons dit cependant que païens et hérétiques fatalistes ne se faisaient pas faute d'attaquer la Providence. La plupart se contentaient de ramasser les objections courantes ; quelques-uns profitaient des persécutions, dont les chrétiens étaient l'objet et les victimes, pour se moquer ironiquement de ce prétendu Dieu qui ne savait ou ne pouvait protéger ses serviteurs (2). D'autres, quand parurent les
i.De iraDei, ix ; Pair., Int., t. vu, col. 98-99. — 2. Voici, à titre d'exemple, ce que dit Gécilius, dans l'Octavius de Minucius Félix. ]1 ne se contente pas d'emprunter des arguments à Epicure età Lucrèce, il reproduit en partie le réquisitoire que Cicéron place sur les lèvres de Colla, dans son De naturel Deorum, et s'inspire des circonstances historiques de la fin du n° siècle. « Le tonnerre mugit, les éclairs brillent, la foudre éclate, tombe sivr les montagnes, renverse les arbres, frappe indistinctement les Lieux sacrés et profanes, le juste et le coupable. Que dire de ces tempêtes diverses et inattendues, qui bouleversent tout indifféremment ? de ces naufrages qui confondent la destinée des bons et des méchants, sans égard pour leurs mérites ? de la peste qui fait périr tout un peuple sans distinction ? de la guerre où souvent les braves succombent les premiers ? Dans la paix même, non seulement le crime va de pair avec la vertu, mais il est encore en honneur, de sorte que vous ne savez le plus souvent si vous devez détester le méchant ou envier sa félicité. Si le monde était gouverné par une providence divine et par l'autorité d'un Dieu, eut-on jamais vu Phalaris et Denys sur le trône, Rutilius et Camille en exil, Socratc contraint à boire la ciguë? Certes, ou la vérité nous est cachée, ou, ce qui doit être plus croyable, c'est le hasard qui, affranchi de toutes lois, exerce un empire absolu sur le monde. » « Que de monstruosités et d'absurdités les chrétiens n'ont-ils pas imaginées ? Ne nous affirment-ils pas que leur Dieu, qu'ils ne peuvent ni voir ni définir, voit tout, entend tout, pénètre les plus secrètes pensées, qu'il est partout et qu'il préside à tout... Comment ce Dieu, qui est en tous lieux, peut-il s'occuper de chacun, et comment, occupé de chacun, peut-il être en tous lieux?»
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Barbares, quand l'empire fat envahi, quand Rome succomba, rendirent le christianisme responsable de ces fléaux: et de ces calamités inouïes. Ce n'est point l'abandon da paganisme qui est la cause de tels malheurs, répondit saint Augustin dans son célèbre ouvrage De la cité de Dieu. Le paganisme est une erreur ; c'est Dieu qui mène le monde ; c'est Jésus-Christ et sa religion qui forment le centre de l'histoire ; deux amours se partagent l'humanité : l'amour de Dieu, poussé jusqu'au mépris de soi, forme la cité de Dieu ; l'amour de soi, poussé jusqu'au mépris de Dieu, forme la cité terrestre ; ici bas ces deux cités sont mêlées ; mais la Providence divine, qui mène tout, les choses et les hommes, tolère leur mélange passager, car elle sait tirer le bien du mal et fait sentir son action vivante en conduisant malgré tout la cité de Dieu, celle de ses enfants et de ses serviteurs, vers ses éternelles destinées.
« Vous attribuez à votre Dieu toutes nos actions, comme d'autres les attribuent au destin. Aussi n'est-ce pas volontairement que vos prosélytes embrassent votre secte, mais parce que Dieu les a choisis. Par là vous faites de Dieu un juge inique qui punit, dans les hommes, le destin et non la volonté. » « Le plus grand nombre des partisans de votre secte est, de votre aveu, en proie à mille maux, plongé dans l'indigence, dévoré par la faim, dénué de tout. Et votre Dieu le souffre et vous néglige à ce point ! De deux choses l'une : ou il ne veut pas venir au secours de ses enfants ou il ne le peut pas : impuissant ou injuste... (Et quand les vôtres sont poursuivis jusqu'à la mort dans de cruels tourments) où est ce Dieu qui ne peut secourir les vivants ? » Octavius, v, x, xi, xn.
Entre tant d'autres traits que Gelse aiguise contre les disciples de Jésus, ce ramassis de déclassés, de misérables et de scélérats, comme il les appelle, il décoche celui-ci : « Leur Dieu n'a point protégé les juifs, comme ils s'en flattent, il ne protège pas davantage les chrétiens : c'est un impuissant ou un indifférent. » Voir Origène, Contra Celsum, ri, i ; Patr. gr., t. xi, col. 1289.
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Après l'évêque d'Hippone, c'est le gaulois Salvien. qui entreprend, lui aussi, la justification de la Providence. Aux yeux des gallo-romains, absolument déconcertés par tant de calamités, Dieu passait pour ne point se soucier des affaires de ce monde ; les épicuriens pensaient ainsi ; quelques chrétiens croyaient, estimaient que Dieu attend, pour tout remettre en ordre, le jour du jugement dernier. Mais Salvien insiste avec raison sur l'action d'une justice immanente et actuelle de Dieu qui n'a livré le monde romain aux coups des Barbares que pour le châtier de ses crimes et de sa corruption (i). Bossuet recueillera plus tard et utilisera ces vues profondes sur le gouvernement providentiel de Dieu dans son Discours sur F histoire universelle.
3. L'Eglise, sans se laisser déconcerter par toutes ces objections et ces clameurs de colère, ne cesse de proclamer l'existence du dogme de la Providence. Elle traduit sa foi dans les cérémonies de son culte, dans ses prières officielles, dans tous les monuments de sa liturgie. Elle convie ses enfants à tendre leurs mains suppliantes vers Dieu, soit pour le remercier, dans des élans de reconnaissance, de tant de bienfaits connus et inconnus qui s'épanchent de son cœur bon et miséricordieux, soit surtout pour intercéder, par la pénitence, les jeûnes et les mortifications , afin qu'il daigne ne pas donner suite à ses menaces, afin qu'il arrête les rigueurs de sa justice outragée, afin qu'il fasse éclater aux yeux du inonde incrédule les preuves manifestes de son action providentielle. Et, en vérité, c'est là un spectacle peu ordinaire que celui de l'Eglise dans les manifestations incessantes de sa foi inaltérable au dogme de la Providence.
i. Salvien, De gubernatione mundi