LOIS DE LA PROVIDENCE
2. Ces lois sont immuables, sans remaniement, sans reprise, sans révision ; car la science infaillible de Dieu a vu d'un seul regard toutes les existences, tous les mouvements, toutes les relations des êtres vivants, sans qu'aucun détail ni aucune exception ait pu lui échapper; et par un seul décret de sa volonté souveraine, il a arrêté tout ce qui a été, est ou sera. Et si, à nos yeux, se présentent des phénomènes qui nous paraissent se produire en dehors ou à Fencontre de ces lois, ces phénomènes, de quelque nom qu'on les désigne, ont été prévus et voulus de Dieu comme tout le reste dans l'ordre physique et moral.
3. Ces lois sont infaillibles ; c'est dire qu'elles atteignent sûrement le but général que Dieu s'est proposé, en dépit des défections ou des défaillances que nous pouvons constater dans tel ou tel cas déterminé; défections ou défaillances, soit en dehors de nous, soit en nous, éternellement prévues, permises ou voulues, restent ordonnées en dernière analyse en vue de la fin générale, à laquelle elles se trouvent concourir et concourent infailliblement.
3° Dieu conserve et gouverne les créatures : sa Providence concourt à tous leurs actes, 1. D'abord vis-à-vis des créatures dénuées de raison. De même que Dieu est l'Etre premier, créateur et conservateur de tout ce qui est ou subsiste, de même il est Cause première, de laquelle dépendent toutes les causes secondes dans leurs opérations ; car toute opération, étant un passage de la puissance à l'acte, une réalité nouvelle, un nouveau degré d'être, rien ne saurait la soustraire sans contradiction à l'universelle causalité de Dieu.
Le mode d'agir, en effet, suit le mode d'être. Si donc la créature dépend toujours actuellement de Dieu quant à l'être, elle en dépend de même quant
à l'opération. Par suite, de même que Dieu fait être ou subsister toute cause seconde, de même il la fait agir. Or, vis-à-vis d'elle, il n'est pas seulement son principe d'opération, sous le rapport de la finalité, parce qu'il est le Bien suprême et que tout être tend naturellement au bien, mais encore sous le rapport de l'efficience ou de la causalité proprement dite. Il est à la créature comme l'agent principal est à son instrument ; la cause créée est subordonnée à la Cause première. Dieu donc n'agit pas seulement avec la créature, mais il la fait agir en la mouvant à l'acte. « Quand plusieurs agents sont subordonnés, dit saint Thomas, toujours le second agit en vertu du premier, carie premier meut le second à agir. C'est ainsi que toute cause créée agit en vertu de la Cause première, et que Dieu est cause de toutes les opérations des créatures (i) »
Par son concours, Dieu meut la créature a l'acte, et applique sa puissance active à opérer, la fait agir. C'est une prémotion physique absolument efficace et infaillible, à laquelle la créature ne peut résister ; et ainsi la motion divine est cause de l'opération et de l'effet.
Sous cette motion, la créature n'est pas purement passive, elle agit aussi réellement ; car la motion divine n'enlève pas aux causes secondes leur activité naturelle ; c'est la cause seconde, en effet, qui détermine le concours de Dieu à produire tel ou tel effet particulier, qui le spécifie. « L'effet propre du premier agent c'est l'être; les autres agents ne le produisent qu'en vertu de la molion de l'agent premier ; mais les agents seconds particularisent et déterminent l'action de l'agent premier et opèrent, comme leurs effets propres, les déterminations distinctives
i. S«m. theol, I, Q. cv, a. 5.
LE CONCOURS DE DIEU ig3
de l'être (i). » C'est pourquoi l'effet produit sous la motion divine porte la ressemblance spécifique de la cause créée.
2. La prédétermination physique de Dieu s'étend jusqu'aux créatures libres. Car « tous les mouvements, tant des corps que des esprits, procèdent du premier Moteur, Dieu. Ainsi, quelque parfaite que soit une cause, corps ou esprit, elle ne peut passer à l'acte que par la motion de Dieu... Il s'ensuit que Faction d'une créature quelconque dépend de Dieu à deux titres, et parce que toute créature tient de lui son énergie et son activivité, et parce qu'il meut toute créature à agir (2) »
C'est le cas de la volonté humaine, qui passe de la puissance à l'acte ; elle aussi est subordonnée, dans son être et dans ses opérations, à l'influence de l'Etre premier, à l'action de la Cause première, à la motion du premier Moteur ; elle aussi est mue, appliquée, déterminée à l'acte; mais, sous cette influence, elle aussi ne perd rien de sa nature, qui est la nature d'un être intelligent et libre.
On lit dans l'Ecriture : « Toute notre œuvre, Seigneur, c'est vous qui V avez faite pour nous (3). » Sans moi, disait Jésus, vous ne pouvez rien faire (4) ; et saint Paul enseignait que c'est «Dieu qui opère en nous le vouloir et le parfaire (5). » D'après saint Thomas, «Dieu est cause de toute action en tant qu'il donne la vertu active, qu'il la conserve, qu'il l'applique à l'acte et qu'elle agit par lui. Mais comme l'activité de Dieu c'est Dieu même, comme il est présent au plus intime de l'être, non à titre de partie essentielle, mais par son influx conservateur, il s'ensuit que lui-même opère immédiatement dans
t. ConL GenL, III, 66. — 2. Sam. theol, I» II* , Q. cix, a. 1. •r 3. Is., xxvi, 12. — 4. J*an., xv, 5. — 5. Philip., 11, i3.
Il CATÉCHISMH. — T. II. Tl
chaque agent sans exclure l'activité de l'agent naturel ou volontaire (i). »
Ici encore, ce n'est pas seulement d'une simple influence qu'il s'agit, Dieu s'offrant à la volonté comme le Bien universel et la fin suprême, mais aussi d'une motion agissant comme cause efficiente et appliquant la volonté à l'acte. Car le velle ou le vouloir que Dieu aide, c'est sans doute la faculté, mais c'est aussi l'acte.
Toute mue qu'elle est par Dieu dans sa faculté et dans son acte, la volonté conserve sa nature : elle se meut librement. De même, en effet, que, dans les actions et les effets des créatures, on doit attribuer l'être à Dieu, et les déterminations particulières de l'être aux causes secondes, de même, dans tout acte de volonté, l'inclination au bien universel est de Dieu, et ce qui détermine cette inclination à tel ou tel bien particulier est de la volonté : inclination au bien et production d'un effet ne constituent qu'une seule opération, qui procède tout entière et de Dieu et de la liberté; si la volonté détermine l'espèce de l'acte produit, c'est le premier Moteur, Dieu, qui donne l'impulsion dans l'intime de la volonté et détermina efficacement le passage de la puissance à l'acte. ((Certaines gens, dit saint Thomas, ne comprenant pas comment Dieu peut causer en nous le mouvement de la volonté sans nuire au libre arbitre, ont voulu exposer les textes (celui de saint Paul entre autres) à contre sens. Ils disaient donc que Dieu cause en nous le vouloir et le faire, en nous donnant la faculté de vouloir, mais non pas de telle manière qu'il nous fasse vouloir ceci ou cela. Mais l'Ecriture
i* De potent., Q. m, a. 7 ; cf. Sam. theol., I, Q. cv, a. 5 ; cvi^ a. 2 ; exi, a. 2.
LE CONCOURS DE DIEU Iû5
prouve évidemment que nous tenons de Dieu et la volonté et V opération, et la puissance et l'acte (i). » Ainsi donc Dieu, cause première, meut réellement la volonté, cause seconde, à l'acte, même à l'acte libre ; c'est une motion physique, puisque Dieu agit physiquement ; c'est une prémotion, puisqu'il est cause du mouvement de la volonté ; c'est une prédétermination, puisqu'il applique la volonté à l'acte et la fait vouloir ceci ou cela. Encore une fois, sous cette motion, la volonté se meut d'elle-même et se détermine : son domaine sur son acte n'exclut pas l'influence de la cause première ; celle-ci respecte sa nature, car Dieu agit dans les causes secondes suivant la nature et les conditions propres à chacune d'elles (a).
I. Cont. gent., ni, 89. — 2. Telle est la manière dont les thomistes, à la suite de saint Thomas, expliquent le Concours divin. Le point de départ, le principe de cette théorie, c'est la causalité divine souverainement efficace et la condition essentiellement subordonnée de toute cause seconde, même de la volonté. Dieu meut chaque être par le dedans, au plus intime de lui-même, et toujours d'une manière conforme à sa nature et à ses dispositions actuelles ; il fait produire des actes nécessaires aux créatures purement passives et des actes libres aux créatures libres. Dieu produit en nous tout ce que nous sommes, notre liberté et les actes de cette liberté, c'est-à-dire notre liberté en puissance et en exer dce, d'où il suit que notre acte libre lui-même est un don de Dieu. C'est la théorie admirablement formulée par Bossuet dans son Traité du libre arbitre. On voit qu'elle sauvegarde Jalousement la causalité divine sans toutefois supprimer corn* plè terne nt le mystère et sans y prétendre.
De leur tôté, les molinistes ont essayé de résoudre le problème, en partant des données de l'expérience et en prenant pour principe le libre arbitre de l'homme. Us expliquent l'action de Dieu par le concours simultané. D'après Molina, l'homme et Dieu, dans la production de l'acte humain, pourraient se comparer à deux hommes tirant ensemble une barque : aucun des deux n'est la cause totale de l'effet produit, mais leur
ig6 LE CATÉCHISME ROMAIN
Quant à la question de savoir comment, en dernière analyse, le libre arbitre se détermine de luimême sous cette motion divine, comment la détermination de l'acte est laissée au pouvoir de la raiunion. Par là Dieu n'agirait pas dans les créatures, mais avec elles ; au lieu de les mouvoir, il les aide. 11 n'y a pas subordination dans les deux agents, mais union : chacun tire de son côté, sans être cause que l'autre the pour sa part. Mais dans ce cas, observent les thomistes, l'action totale de la créature échappe à la causalité divine : tout l'être, ou tout surcroît d'être de l'action ne provient pas de Dieu. En outre la créature parait indépendante de Dieu, qu'elle place en quelque sorte dans sa dépendance, puisque, dans celte théorie, c'est elle qui détermine l'intervention et le concours de Dieu à l'acte.
Pour échapper à ces graves inconvénients, les néo-molinistes ont substitué à ce concours simultané la théorie de la prémotion indéterminée. Dieu intervient d'une manière générale ; l'homme utilise cette intervention dans un but précis. Soit, par exemple, un navire poussé par le vent vers un but indéterminé; le pilote le dirige sûrement vers le port. Mais ici encore, observent les thomistes, l'acte propre de la créature se trouve soustrait par un côté à la dépendance nécessaire de Dieu ; de même que la direction précise du navire échappe a. la causalité indéterminée du vent, de même l'application directe du libre arbitre à tel ou tel acte échappe à la causalité indéterminée de Dieu. Et c'est pourtant une réalité, une perfection que cette direction déterminée du libre arbitre. De plus le concours nécessaire de Dieu se trouve en fait déterminé par le libre arbitre de l'homme ; et les thomistes demandent comment l'homme peut seul déterminer le concours divin, alors qu'il ne peut produire aucun acte sans ce concours. La liberté est sauve sans aucun doute, mais la causalité divine est compromise. C'est donc encore le mystère.
« Contentez-vous de peser dans votre estime les deux systèmes (Thomisme et Molinisme) : l'un plus divin, l'autre plus humain ; l'un fièrement assis sur les hauteurs de la métaphysique, et de là contemplant tous les êtres et leurs relations, l'autre plus humblement appliqué à la connaissance expérimentale du jeu des facultés humaines et de leurs actes ; l'un plus audacieux et plus ferme dans la marche logique de ses conceptions, Tauti» plus prudent et plus souple à l'encontre des difficultés ; l'un plus grandiose par son unité, l'autre plus accessible à notrs