OBJECTIONS : LE MAL PHYSIQUE
constituer un mal. Ainsi, par exemple, la vie manque au minéral, la sensation au végétal, la liberté à l'animal ; ce sont pourtant là des biens. Dira-t-on que leur absence soit un mal ?
Le vrai mal physique, c'est donc la privation d'un bien ou d'une perfection exigés par la nature constitutive de tel être. Or, c'est un fait d'expérience que le mal, ainsi entendu, existe sur la terre. Dans le règne végétal et animal, que de germes disparaissent 1 que d'individus incomplets 1 combien qui périssent victimes de la voracité des autres 1 Herbivores et carnassiers vivent aux dépens d'autrui et ainsi la mort des uns sert d'alimentation aux autres. Or, loin d'accuser la Providence, cette loi qui fait que la vie s'entretient aux dépens de la vie, contribue à Tordre général, à la beauté de l'œuvre; elle maintient un juste équilibre dans le monde animé et justifie pleinement la sagesse de Dieu dans le gouvernement de la nature (i). Il n'y a pas jusqu'aux anomalies, et aux phénomènes monstrueux euxmêmes qui n'aient leur raison d'être. Cette raison peut échapper à notre courte vue, elle n'en existe pas moins, car Dieu a tout prévu et ordonné avec sagesse, poids et mesures. Aussi bien le sage entrevoit les desseins providentiels, tout mystérieux qu'ils paraissent. Et les Pères de l'Eglise, au lieu d'y trouver un argument contre la Providence, y découvrent au contraire sa justification. L'artiste mêle bien des ombres à son tableau ; pourquoi pas Dieu ? La loi des contrastes serait-elle donc interdite à l'Artiste suprême, à Dieu? Du reste, le bien général, objet de la Providence, exige parfois le sacrifice de quelques biens particuliers, c'est une nécessité pour l'harmonie ; et ce qui est un mal pour les uns est
i* Sum. theol., l, Q. xxu, a. a, ad a.
un bien pour les autres ; et ainsi l'ensemble de la nature conserve un cachet indéniable, qui prouve l'action providentielle de Dieu.
2. Le mal physique règne parmi les créatures raisonnables. L'homme, indépendamment des maux réels qui affligent son corps et son âme, a le triste privilège de s'en créer d'autres à la pensée des maux passés et dans la crainte des maux futurs, sans compter les maux imaginaires dont il ne cesse de remplir sa courte existence. Si bien que tous les échos retentissent de ses plaintes, qui sont comme le leitmotiv de l'humaine misère.
C'est là, pour le sensualiste et le jouisseur, une pierre d'achoppement, une source de scandales, de murmures et de blasphèmes, parce que l'homme, en définitive, est fait pour être heureux. Mais, aux yeux de la foi, combien différent est le spectacle, et comme tout s'illumine de radieuses et consolantes clartés 1
Tout d'abord, ces maux physiques, la douleur et la mort, qui donc les a introduits dans le monde ? Ne sont-ils pas la conséquence de la faute d'Adam et n'empruntent-ils pas aussi à nos fautes personnelles la raison d'être de leur caractère afflictif et pénal ? D'autre part, puisque nous sommes faits pour la félicité éternelle, ne jouent-ils pas un rôle utile et salutaire pour nous avertir que le séjour du vrai bonheur n'est pas ici-bas, pour nous rappeler avec à propos que nous sommes des passagers en marche vers la patrie future ? Ne nous offrent-ils pas l'occasion de satisfaire pour nos oublis et nos ingratitudes, de pratiquer la résignation et la pa* tience et d'accroître ainsi nos mérites ? Si éminemirient utiles pour les pécheurs, quelle source de grandeur morale ne deviennent-ils pas pour les justes? En vérité, Dieu les inflige au nom de sa