Le Messie dans l'Ancien Testament
L'Ancien Testament est rempli de promesses messianiques. À chaque page il est question de ce Sauveur annoncé dès l'origine, de ce personnage mystérieux, de ce descendant d'Abraham, de ce rejeton de Jucla, de ce fils de David, qui doit être un jour l'Oint par excellence, le Prophète, le Thaumaturge, le Roi pacifique, le Libérateur d'Israël, c'est-à-dire le Messie. Des esprits cultivés et réfléchis auraient pu l'identifier avec Y Ange de Jéhovah, la Sagesse et le Logos de Dieu, ces sortes d'hypostases divines qui semblaient des noms différents d'un seul et même personnage, et le regarder en conséquence comme un être plus qu'humain, comme un être divin. En tout cas, son rôle paraissait assez clairement caractérisé : c'était un rôle essentiellement moral et religieux ; le salut qu'il devait apporter était la libération du péché et du démon ; le royaume qu'il devait fonder était un royaume d'ordre spirituel, dont l'éclat triomphal se confondait avec le grand avènement de Dieu au dernier jour.
Malheureusement, depuis l'époque des Machabées, cette notion du Messie avait subi de singulières
i. Il va sans dire qu'en suivant la critique rationaliste sur le terrain qu'il lui a plù de délimiter ainsi, nous n'adoptons pas l'exclusive qu'elle prononce contre les écrits canoniques qu'elle écarte. Ces écrits conservent toute leur force pour le fidèle ; ^joutons que s'ils sont attaqués, ils sont aussi défendus. Au reste, leur justification, sur la divinité de Jésus, résulte de l'examen des Synoptiques eux-mêmes.
transformations chez le peuple juif. Les circonstances aidant et grâce à des productions littéraires étranges (i), Israël perdait presque complètement de vue le sens vrai de ses traditions messianiques. Conquis et asservi, sa fierté patriotique s'exaspérait d'avoir perdu l'indépendance nationale et d'être à la merci de l'occupation romaine. Il ne rêvait plus que d'être délivré de ce cauchemar et redoublait d'espoir, à la pensée que le Messie allait enfin paraître. Mais quel Messie ? Un grand conquérant, un altier dominateur, qui pour toujours devait secouer le joug de l'étranger, rendre la pleine liberté à Israël et lui assurer la maîtrise du monde, en fondant en faveur des juifs un royaume universel, dont les gentils feraient partie, mais dont la Palestine serait le centre et Jérusalem la capitale. De la sorte son rôle moral et religieux, le vrai, passait à l'arrière plan ; son rôle politique et guerrier, au
i. Cet état d'esprit, ce rêve nationaliste, cette attente enfiévrée d'une théocratie nouvelle et universelle se manifestent, avant l'avènement de Jésus, dans des livres profanes, tels que les Psaumes de Salomon, le Livre d'Enoch, les Oracles sibyllins, et après Notre Seigneur, dans Y Assomption de Moïse, le Livre, des Jubilés, Y Apocalypse de Baruch, le Quatrième livre d'Esdras, le Shemoneh Esreh et les Tanjums. Toute cette littérature apocalyptique entretenait les zélotes juifs dans l'espoir d'une revanche immédiate, en attendant comme perspective lointaine, le jour du jugement final, où les justes triompheraient au ciel De là les soulèvements populaires si fréquents chez les juifs, au premier siècle. La ruine môme de Jérusalem n'arrêta ni la confiance ni l'audace des Messies politiques, sous Hadrien comme sous Trajan. La dernière révolte, fomentée par Aquiba et conduite par Bar-Coziba, de i32 à i34, fut impitoyablement réprimée et noyée dans le sang par Hadrien. À partir de ce moment, il n'y a plus de nationalité juive ; le rêve messianique s'est envolé ; Israël condamné à errer, s'implante où il peut ; il emporte la Thora, s'enfonce dans un ritualisme étroit ; il fait le commerce de l'argent, se rend utile ou s'impose comme nécessaire ; sa domination actuelle est celle de l'or.