THÉORIE DE RENAN
Mais, devant les dificultés qu'une telle identification lui suscite, devant l'impossibilité de réaliser immédiatement ce qu'un tel rôle comporte et exige, car il n'a pas pu ne pas se rendre compte de l'idée que ses contemporains et ses compatriotes se font du Messie de leurs rêves, il se contente, tout en retenant cette conception grandiose, d'en transporter la réalisation dans un avenir lointain au jour du jugement, sauf à faire entendre que le triomphe final doit avoir pour préface nécessaire et pour condition obligatoire les souffrances et la mort du Messie humilié.
Ainsi donc, aux yeux de Renan, Jésus part d'une erreur : il se croit en relations intimes avec Dieu le Père. Le critique ne se demande pas à quoi répond et d'où vient une telle conviction ; ou plutôt il la suspecte et la qualifie d'erronée. C'est prêter gratuitement à Jésus le rôle d'un névrosé qui s'éprend d'une idée et d'un rôle, qui s'y attache sous l'influence convergente des idées régnantes avec sa propre exaltation , qui s'y livre totalement et courageusement, s'abusant ainsi lui-même et abusant les autres jusqu'à croire et faire croire que les humiliations de la mort donnent accès au triomphe inévitable de l'avenir.
2. On voit trop bien ce qu'un tel essai d'explication psychologique a de fantaisiste. Il prouve combien Renan possédait l'esprit inventif et ingénieux ; il ne répond nullement à la réalité des faits et reste sans proportion avec toutes les données évangéliques ; il ne réussit pas surtout à donner une raison plausible de ce qu'il y a d'absolument unique dans la conscience messianique de Jésus. Il nous place, en définitive, en présence d'un fou ou d'un halluciné. Un fou, ce serait beaucoup trop dire, et Renan se garde d'aller jusque là, car le fou,
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dit-il, ne réussit jamais, et il se trouve que Jésus a réussi. Reste donc un halluciné, et n'est-ce pas encore beaucoup trop ? Car où trouver dans l'histoire un cas comparable à celui-là? Et comment légitimer les éloges dithyrambiques qu'il ne cesse de prodiguer à Jésus ? Renan a fait une gageure et il a essayé de la tenir.
3. Aussi est-ce à raison de l'insuffisance notoire d'une telle explication que M. Stapfer, professeur de théologie protestante, a repoussé la théorie de Renan. Non, Jésus n'est pas un fou ; il n'est même pas un halluciné, car il apparaît avec une absence complète d'illusion, une clairvoyance souveraine, une pleine possession et une entière maîtrise de soi-même. Jésus, quoi qu'on en ait dit, appartient à l'histoire, à la réalité vivante ; il est un personnage qu'il n'est pas possible d'englober dans le mythe et la légende. Strauss, en i835, Baur, en i853, s'y essayèrent : leurs tapageuses théories ont dû être abandonnées devant un examen plus objectif et plus sincère des Evangiles. Et si, malgré la marche en avant, le rationalisme tient encore à récuser et à éliminer tout ce qui a un caractère miraculeux et surnaturel, ce qui est une question à débattre, il n'en est pas moins vrai que, sur le terrain do l'histoire, il récuse aujourd'hui non moins épergiquement toute tentative qui repousserait comme non avenu le témoignage des Evangiles.
Les protestants libéraux acceptent donc le témoignage historique des Synoptiques. Mais ils estiment qu'il prouve simplement que Jésus a été un Messie d'ordre humain, bien que dépassant, et de beaucoup, le niveau ordinaire de l'homme. Ils croient en outre que la conscience messianique de Jésus est le fruit d'une élaboration psychologique compliquée et progressive ; mais, à la différence de