LA THÉORIE DE M. HARNACK
de notre temps. Encore faut-il, quand on consulte les textes, n'en négliger aucun et ne pas faire une sélection qui prête le flanc à la critique et qui reste suspecte.
6. Deux textes seuls, nous l'avons dit, sont retenus par M. Harnack, où il voit toute l'essence du christianisme; c'est bien peu, et cela paraît invraisemblable à première vue (i). Mais sans discuter ici cette idée amoindrie d'un royaume spirituel et intérieur qui consiste dans la connaissance du Père céleste et qui consacrerait l'idée que beaucoup de protestants se font de la religion et du christianisme, qu'il suffise de remarquer que les deux textes allégués ne sont pas les seuls que contiennent les Synoptiques, qu'il en est d'autres, et tout aussi
i. « M. Harnack ne conçoit pas le christianisme comme une semence qui a grandi... mais comme un fruit mûr, ou plutôt avarié, qu'il faut peler pour arriver jusqu'au noyau incorruptible. Et M. Harnack enlève la pelure avec tant de persévérance qu'on peut se demander s'il restera quelque chose à la fin. Cette façon de dépecer un sujet ne convient pas à l'histoire, qui est une science d'observation sur le vif, non de dissection sur le mort... Ce n'est pas en épluchant le christianisme qu'on trouvera la loi de sa vie. Un pareil découpage aboutit nécessairement à une théorie particulière, qui peut avoir sa valeur philosophique, mais qui ne compte guère au point de vue positif de l'histoire. Il n'appartient pas à un critique de saisir la religion au passage, de la mettre en morceaux, d'en extraire un élément quelconque et de le déclarer unique en disant : « Voilà l'essence du christianisme. » Loisy, V Evangile et V Eglise, p. xxrx-xxxi. « C'est sa propre religion, non celle de l'Evangile, que M. Harnack expose et défend quand il proclame que « Dieu et l'âme, l'âme et son Dieu sont tout le contenu de l'Evangile. » L'Evangile historique n'a pas cette couleur mystique et individualiste. Pour le contraindre à prendre cette forme, le théologien protestant peut avoir ses motifs ou plutôt il a sa foi, plus puissante que tout motif, et qui le dispensé d'en chercher. L'historien ne voit pas la raison de cette violence. » Ibid., p. 94.
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formels, d'où il résulte qu'entre l'âme et Dieu il y a autre chose qu'une simple relation de connaissance. Sans aucun doute le royaume, dont parle Notre- Seigneur, consiste dans une conversion du cœur, dans une renaissance spirituelle, dans l'accomplissement de la justice, dans l'amour de Dieu et du prochain, dans une vie religieuse et morale, intérieure et actuelle, dans le règne immanent de Dieu dans les âmes ; mais la pensée de Jésus va plus loin : elle vise la création d'un organisme vivant, dans lequel ses apôtres, groupe déjà choisi en vue de cet organisme essentiel, doivent jouer le rôle de pasteurs. Et cette pensée de Jésus s'exprime pendant son ministère galiléen. De toute nécessité cette vue s'impose et doit entrer en ligne de compte ; elle fait partie essentielle de l'enseignement de Jésus. L'écarter, c'est mutiler l'Evangile. Les âmes seront donc en relation étroite avec le Père qui est au ciel, non pas à l'état isolé, mais à l'état de corps organisé et visible, dûment constitué et hiérarchisé, c'est-à-dire à l'état d'Eglise (i).
7. L'explication que donne M. Harnack du texte : « Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, » et dans lequel exclusivement il voit la filiation divine, est insuffisante (2). On lui a reproché d'être artificielle et superficielle. En réalité, comme nous l'avons dit, il y a dans ce texte l'expression d'un rapport permanent entre le Père et le Fils, et qui n'est autre
1 . Nous aurons à revenir sur ce point particulier en traitant de l'Eglise. — 2. « Il suit du parallélisme que Dieu est le Père parce qu'il connaît le Fils. La conclusion est ridicule, mais elle est nécessaire. M. Harnack qui admire des Grecs la morale et l'art ne devrait pas mépriser leur logique. Et ce paralogisme est tout ce que renferme la vne conférence sur une question que tant d âmes jugent capitale. » Lagrange, Revue biblique, jgoi, p. u4.