‹ Le catéchisme romainChapitre 89 sur 230 · LA THEORIE DE M. HARNAGX · texte numérisé non relu

LA THEORIE DE M. HARNAGX

qu'une relation de nature, une génération, qui fait de Dieu le Père du Verbe et du Verbe le Fils de î)ieu.

8. Vouloir, en outre, que le Père seul appartienne à l'Evangile, et non le Fils, c'est oublier de parti pris îant d'autres enseignements de Jésus contenus dans les Synoptiques; c'est faire de Jésus un personnage qui passe et s'efface, sans imposer ni sa personne ni sa doctrine, mais dont la doctrine et la personne s'imposent quand même, si bien que son nom est devenu le nom propre de ses fidèles, les chrétiens, et de sa religion, le christianisme. Mais, vraiment, cet Evangile sans Jésus, et ce christianisme sans le Christ est-ce un oubli ? et n'est-ce pas plutôt un « paradoxe ? » Oui, c'est un paradoxe; car ce Jésus qu'on exclut de l'Evangile n'en reste pas moins, de l'aveu même de M. Harnack, un personnage dont le rôle est très déterminé : il est la Voie, le Médiateur, le Maître, le Juge; et malgré cela, prétend-on, Jésus n'a pas donné de doctrine sur sa personne. Mais tout cela se trouve bien dans les Synoptiques ; et par suite le Fils appartient, lui aussi, à l'Evangile. Après avoir fait une sélection parmi les livres du Nouveau Testament, M. Harnack, en retenant les Synoptiques, y fait encore une sélection nouvelle : il écarte tout ce qui ne cadre pas avec l'idée qu'il a de la religion et du christianisme ; il écarte, en particulier, tout ce qui tend à prouver et prouve la divinité de Notre-Seigneur. Son œuvre est le résidu d'un résidu; elle ne répond même pas à l'intégralité des documents qu'il lui a plu de retenir.

^9. D'autre part, M. Harnack a constaté que Jésus s'était dit le Fils de Dieu et le Messie, mais il conclut : « Jésus n'a pas fait entrer dans son Evangile la phrase : « Je suis le Fils de Dieu ; »

celui qui la met au rang des dogmes y ajoute quelque chose (i). » Le coupable d'une addition si importante et si catégorique serait saint Paul. « Conduit par la dogmatique messianique et impressionné par la personnalité du Christ, Paul émit la théorie que non seulement Dieu était dans le Christ, mais qu'il possédait lui-même une nature céleste (2). » L'idée d'un tel dogme et d'un tel dogmatisme ne convient pas à M. Harnack. Pourquoi donc? Tout simplement au nom d'un autre dogme et d'un autre dogmatisme. Car M. Harnack dogmatise, mais au rebours de saint Paul; son dogme, à lui, c'est que Jésus-Christ n'est pas Dieu. Fils de Dieu ? Oui, sans doute. Mais dans quel sens ? Dans ce sens tout spécial qu'il connaît Dieu le Père, son Père. Ce genre de filiation n'a rien à voir avec une filiation naturelle, constituée par la génération. Et tandis que saint Paul, mieux à même, selon toute apparence, de savoir quelle était la foi de l'Eglise primitive, l'exprimait dans ses Epîtres au lieu de la créer, M. Harnack se refuse à la voir dans les Synoptiques, qui sont pourtant postérieurs aux Epîtres du grand Apôtre; mais, ce faisant, ce ne sont pas les textes qui s'imposent à lui avec tout ce qu'ils impliquent, c'est lui qui prête aux textes le sens très spécial que lui dicte son opinion préconçue. Par « un coup hardi de mysticisme kantien,')) selon l'expression du P. Lagrange (3), il relègue les questions dogmatiques, qui le gênent, au second plan, sous le faux prétexte que l'Evangile n'est

1. L'essence, p. i56. — 2. Ibid., p. 195. « Il semble donc, note le P. Lagrange, que pour M. Harnack la déformation du pur Evangile commence à saint Paul ! Elle est antérieure aux Evangiles écrits. Mais il faut lui savoir gré de nous avoir débarrassés du Paulinisme et du Pétrinisme. » Revue biblique, 1901, p. 116. — 3. Revue biblique, p. n5.

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pas une doctrine sur le Christ. Mais supprimer ainsi les questions ou les préjuger, n'est pas les résoudre.

10. À la fin de ses conférences, M. Harnack écrit : « C'est la religion, l'amour de Dieu et du prochain qui prêtent un sens à la vie ; la science ne le peut. Je parle ici de ma propre expérience, comme un homme qui, pendant trente ans, a appliqué son esprit à l'une et à l'autre. La science pure est une chose merveilleuse, et malheur à celui qui l'amoindrit ou chez qui s'affaiblissent les facultés de la connaissance ! Mais à ces questions : « D'où viens-tu ? où vas-tu ? pourquoi es-tu ici bas ? » la science aujourd'hui ne donne pas plus de réponse qu'elle n'en donnait il y a deux ou trois mille ans. Elle nous instruit lorsqu'il s'agit des faits, elle nous explique ce qui semblait être des contradictions, elle coordonne des phénomènes et rectifie les illusions de notre imagination. Elle ne nous apprend pas où commence la courbe du monde, ni celle de notre propre vie, et non plus où cette courbe nous conduit (i). » Mais, à défaut de la science, reste la religion ; et grâce à sa méthode, grâce à l'idée qu'il a de la religion comme d'un rapport intime entre l'âme et Dieu, M. Harnack espère arriver à la certitude que Dieu existe, ce Dieu que Jésus-Christ appelait son Père, et qui est aussi « notre père. »

Une telle confiance honore le professeur de Berlin ; mais ne serait-elle pas chimérique? « En réduisant le christianisme à un seul point, écrit son critique français, à une seule vérité que la conscience de Jésus aurait perçue et révélée, on protège bien moins qu'on ne croit la religion contre toute attaque, attendu qu'on la prive à peu près de tout contact avec la réalité, de tout appui dans

i. L'essence, p. 317.

l'histoire, et de toute garantie devant la raison. Le Christ qu'on nous présente n'aura eu qu'une seule idée vraie parmi beaucoup de fausses, et celles que l'on regarde comme erronées et de nulle valeur ne sont pas celles dont il a été le moins préoccupé. Si l'on vient à ne pas sentir la vérité unique dont il est dit révélateur, on n'attendra plus rien de lui. Et pour sentir cette vérité incomparable, pour la trouver plus vraie que le reste, seule vraie dans le reste, pour y voir la religion absolue, il ne suffît pas de la contempler ; il faut une sorte d'entraînement intellectuel et moral qui prépare à ne voir qu'elle et à s'en contenter.

« On dirait que le Dieu de M. Ilarnack, chassé du domaine de la nature, chassé aussi de l'histoire en tant qu'elle est matière de fait et mouvement d'idées s'est réfugié sur les hauteurs de la conscience humaine, et n'est plus aperçu que là de ceux qui l'aperçoivent encore. Est-il bien certain qu'on ne puisse le voir d'ailleurs, et que, si on ne le voit pas ailleurs, on le trouve là infailliblement ? Ne pourrait-il pas, si l'on ne faisait effort pour le retenir, être chassé aussi bien de ce dernier retranchement et identifié à « la catégorie de l'Idéal » ou à « l'Activité imparfaite aspirant au Parfait, » ces fantômes de divinité dont la raison s'amuse quand elle s'est égarée en se cherchant elle-même, et qui ne sont rien pour la religion ? La conscience pourra-t-elle garder bien longtemps un Dieu que la science ignore, et la science respectera-t-elle toujours un Dieu qu'elle ne connaît pas ? Dieu sera-t-il bonté s'il n'est d'abord être et vérité ? Ne le conçoit-on pas aussi facilement, et aussi nécessairement, comme source de vie et de vérité que comme bonté indulgente? Aurons-nous besoin de lui pour rassurer nos consciences, si nous n'avons pas eu besoin de lui

pour affermir nos intelligences ? N'est-ce pas avec toute son âme et toute son activité que l'homme peut chercher Dieu et le trouver (i) ? »

M. Loisy, dans sa critique de Y Essence du christianisme, a reproché avec raison à M. Harnack d'avoir apporté dans son étude une idée préconçue qui lui a suggéré une exégèse très particulière et lui a tout fait subordonner à un point de vue étroit et exclusif ; l'essence du christianisme ainsi réduite est par trop chétive. Ce n'est point là l'œuvre objective d'un historien, c'est plutôt le travail d'un théologien intéressé qui, au lieu d'écrire une histoire, a soutenu une thèse, la thèse du subjectivisme religieux, comme il convenait à un disciple de Kant, de Schleiermacher et de Ritschl.

Un reproche semblable ne pourrait-il pas être adressé à M. Loisy lui-même ? Lui aussi n'a-t-il pas obéi à quelque idée préconçue ? Est il donc si difficile de voir sous sa plume ce qu'il emprunte à X. Weiss sur Peschatologie, à Wrede sur le messianisme, à Jùlicher sur la transformation des paroboles en allégories ? N'est-ce pas sous l'influence de ces infiltrations qu'il a recouru à des procèdes d'exégèse tout aussi exclusifs et tout aussi répréhensibles que ceux de M. Harnack ? A-t-il fait réellement œuvre d'historien, comme il s'en flatte et comme il tient à le souligner ? Est-ce l'historien ou l'exégète qui opère un triage dans les témoignages» frappant les ans d'exclusive, interprétant les autres dans un sens déterminé, au nom d'un principe ott

i. L'Evangile et V Eglise, p. xxvi.

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plutôt d'un postulat, qu'on tient pour certain, mais qui est purement arbitraire ? Et si M. Harnack est subjectiviste, M. Loisy ne serait-il pas agnostique ? N'aurait-il aucun lien mystérieux qui le rattache à H. Spencer ?

i° Postulats et conjectures. — i. A la conception étroite de M. Harnack sur l'essence du christianisme, M. Loisy oppose la théorie d'un développement organique. « Pourquoi l'essence de l'arbre devrait-elle être censée contenue dans une particule du germe d'où il est sorti, et pourquoi ne seraitelle pas aussi véritablement et plus parfaitement réalisée dans l'arbre que dans la graine ? Le procédé d'assimilation par lequel se fait la croissance est-il à regarder comme une altération de l'essence virtuellement contenue dans le germe, et n'est-il pas plutôt la condition indispensable de son être, de sa conservation, de son progrès, dans une vie toujours la même et incessamment renouvelée (i) ? »

Rien de plus correct, semble-t-il, et de plus conforme à l'enseignement catholique; l'illusion est d'autant plus grande que M. Loisy a soin de déclarer que ce développement est normal, légitime ; malheureusement, il n'a que son point de départ dans l'Evangile et il se compose d'éléments surajoutés du dehors.

Il est entendu que de tout le Nouveau Testament M. Loisy retient les Synoptiques, à titre de documents historiques sur la vie et la pensée de Jésus; mais il déclare qu'il faut les consulter avec « discernement.» Car ils sont une œuvre « de prédication chrétienne et non des histoires proprement dites (2). » « Je

x. L'Evangile et l'Eglise, p. xxvi. — a. Autour d'un petit livre, p. 89.

prends dans les Synoptiques l'histoire de Jésus (i); » « j'emploie les trois premiers Evangiles pour raconter le Sauveur (2). »

Voici en quoi consiste ce ((discernement» dans la consultation des sources. Les Synoptiques rapportent des miracles, les acclamations des possédés, la théophanie du baptême et de la transfiguration, etc.; mais on nous fait remarquer que ce sont là des arguments. On ajoute que ces arguments expriment sans doute la foi grandissante, mais qu'ils interprètent les faits primitifs et les données réelles (3); que ces faits et ces données prennent un nouvel aspect dans la perspective de la gloire messianique comme s'ils s'adaptaient maintenant à la condition du Christ immortel, mais que cette perspective nouvelle diffère de l'impression produite sur les témoins immédiats ; que c'est là une idéalisation spontanée, légitime et vraie à sa manière, mais inévitable, qu'elle a dû affecter jusqu'à un certain point la forme d'un développement légendaire (4).

2. Tout cela plaît à dire à M. Loisy, mais où sont les preuves qui autorisent un tel « discernement ? » On n'en donne pas, on ne saurait en donner. On affirme simplement qu'il en est ainsi parce qu'il a dû en être ainsi. Mais cela, c'est partir d'un postulat, tabler sur une conjecture, projeter sa propre pensée sur les documents, opérer un triage arbitraire dans les textes pour suspecter ou condamner ceux qui, en particulier, déposent en faveur de la divinité de Jésus-Christ ou qui l'impliquent nécessairement.

On a recours, il est vrai, à un expédient, celui de mettre tout ce qui gêne sur le compte de la tradition; c'est la tradition, paraît-il, qui a fait le Christ.

1. Autour d'un peit livre, p. 107. — 2. Ibid.> p. 108.— 3. V 'Evangile et l'Eglise, p. 19. — 4- Ibid., p. 21-22.

L'élaboration messianique des souvenirs primitifs -est dominée par la foi qui recherche et qui retrouve le Messie dans toutes les œuvres et les péripéties de la carrière terrestre de Jésus. Elle s'en tenait d'abord à. la notion du Messie promis à Israël, mais elle tend bientôt à la dépasser en la traduisant. Et puis la spéculation s'en môle, et celle-ci interprète tout au gré d'une théologie plus savante (1). Et la première théorie christologique se trouve formulée dans saint Paul; car Paul, n'ayant pas connu le Christ, n'a pu le raconter, il a dû l'expliquer à cause des gentils, auxquels le Messie n'aurait rieu dit, mais qui étaient plus a môme de comprendre ou d'accepter le Fils de Dieu. Or, la préexistence du Christ, son identification avec la Sagesse, son rôle cosmologique dans la création, son rôle sotériologique dans le rachat de l'humanité, tout cela se retrouve plus ou moins indiqué dans les Synoptiques, développé dans î'Epitre aux Hébreux et comme parachevé dans saint Jean.Eta ainsi, nous dit-on, se forme peu à peu, dans l'atmosphère de la foi, au-dessus de ce qu'on peut appeler la réalité historique de l'Evangile, ai dessus môme de son idéalisation messianique, le dogme qui veut en déterminer le sens providentiel, la portée universelle, la transcendante efficacité (2). » On nous avertit, en outre, que celle transformation due à la tradition, opérée par la foi et la spéculation est un ((développement normal de la christologie, » mais dont l'objet n'est à aucun moment perceptible pour l'historien, comme une réalité de fait. Le critique n'a pas à décider si Jésus est ou non le Verbe incarné, s'il préexislait à sa manifestation terrestre, s'il a été consacré Messie dès sa conception, s'il l'a été au jour de son baptême, si l'idée messianique,

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