LA LOI MORALE
non pour subir ses exigences, mais pour lui imposer celles de l'esprit (i). » La liberté a donc un rôle capital dans la vie humaine ; bien employée, elle conduit l'homme à la conquête de sa fm dernière ; mal employée, elle le jette dans le désordre et le prive du bonheur pour lequel il est fait. Est-ce à dire qu'elle sott complètement autonome et sans autre règle qu'elle même ? Non certes ; car, de toute nécessité et comme toute chose créée par Dieu, elle doit être ordonnée, et ordonnée conformément à sa nature, donc d'une manière différente de celle qui régit les êtres dépourvus de raison, c'est-à-dire par une loi morale.
IV. La loi morale. — i. L'homme libre est soumis à une loi. « En créant les natures, la Sagesse infinie leur a assigné des fins proportionnées, les a douées de facultés capables de les mener à la conquête de ces fins, a mis à leur disposition les objets utiles ou nécessaires à Texercice de ces facultés dans leur ascension vers la perfection. De sorte que la Raison éternelle a établi l'ordre des essences et, en conformité avec l'ordre des essences, Tordre des fins, puis l'ordre des facultés et des mouvements ; puis, répondant à l'ordre des facultés, des mouvements, des natures et des fins, l'ordre des objets et des êtres par lesquels il faut passer, comme par les degrés d'une échelle sacrée, pour arriver à la coïisommation absolue. C'est donc cet art suprême, cette intelligence souveraine qui décident en dernière analyse du chemin que chaque créature doit prendre pour arriver au but marqué. D'où il suit que la raison humaine ne fait la loi à la liberté que dans la mesure où elle promulgue en nous, elle notifie à notre âme la loi et l'ordre de la Raison éternelle, ordre que par son propre travail, par le secours des intelligences supérieures à elle-même, ou
ï.p'Hulst, Conf, de N. /)., Carême de 1 891, Paris, igoS, p.i38.
par la révélation de la vérité première, elle découvre dans la réalité naturelle ou surnaturelle qui remplit le monde...
(( La règle de notre liberté, c'est la raison, mais la raison saine, mais la raison droite, mais la raison d'accord avec ce qui est, c'est-à-dire éclairée par la vérité, miroir fidèle et resplendissant de cet ordre admirable qui resplendit dans les choses, la raison présentant le vrai bien, qu'elle connaît, et par dessus tout, la raison, le vrai, le bien conformes à cette perfection de bonté et de beauté qui se nomment l'idéal divin. L'idéal divin, voilà la vraie règle qui communique aux autres règles leur autorité, car les autres règles ne commandent que dans la mesure où elles sont un rayonnement de ce pouvoir suprême qui est en Dieu. Nous voilà encore revenus à Dieu. Oh ! dans la morale de la sagesse comme dans hi morale de l'Evangile, il est impossible de faire un pas sans le rencontrer : il est partout. Si nous cherchons la fm dernière, c'est Lui ; si nous cherchons le moteur tout puissant et souverainement délié de notre liberté, c'est encore Lui ; si nous cherchons la loi vivante, c'est toujours Lui. Il est au principe, au milieu et au terme de notre être, comme de nos efforts, de nos vertus et de notre liberté.
« Nous nous mouvons de l'Infmi à l'Infini, et, sous la direction de l'Infini, de l'Infini qui nous pousse à l'Infini qui nous attire, et sous l'Infini qui nous maintient dans la sphère du bien que nous devons traverser pour arriver au bonheur. En dehors de lui, rien n'est assez puissant pour nous mouvoir, rien n'est assez grand pour nous satisfaire, rien n'est assez haut pour nous commander, car, en dehors de lui, rien n'a été assez grand pour nous créer.
« Ainsi donc la raison règle la volonté, les choses règlent la raison, et la sagesse éternelle est la règle créatrice des choses. De sorte qu'en dernier ressort notre vie morale et libre n'a de loi que dans la Raison suprême, la Raison divine et éternelle. La nature, la révélation, la raison individuelle, la loi ne tiennent notre liberté que
LE DEVOIR, REGLE MORALE DE l'hOMME lï
dans la mesure où elles nous traduisent en une expression saisissable cette loi souveraine. Puisque, comme tous les êtres, nous- sommes obligés d'accepter une loi, pouvions-nous aller la chercher dans un monde plus haut et plus lumineux que la Raison divine, la Raison par essence et la Sagesse infinie ? Il y a une règle ; elle a une valeur, parce qu'elle est conforme à l'ordre des choses ; une valeur éternelle, car les essences sont immuables et éternelles ; une valeur souveraine, car elle atteint le pouvoir absolu de Dieu (i). »
2. La règle de l'homme , c'est le devoir, u La vraie liberté humaine, la liberté dans son grand sens, consiste à pouvoir préférer le bien au mal. A ce pouvoir est lié inséparablement le devoir de choisir le bien. Et voilà la morale fondée. Le libre arbitre la commence ; l'obligation l'achève. Si je n'étais pas libre, le devoirne m'atteindrait pas. Si le devoir n'existait pas, ma liberté se perdrait dans le vide (2). » Mais le devoir, parce qu/il s'impose à un être 'libre, ne ressemble pas à la loi qui régit les êtres sans raison : il oblige, il ne force pas. a Qui dit devoir, obligation, dit à la fois deux choses en apparence inconciliables : nécessité et contingence. Nécessité : il faut adorer Dieu ; il faut respecter la vie, les biens, l'honneur de son semblable. Contingence : je puis refuser à Dieu mon hommage ; je puis tuer, dépouiller, diffamer l'homme que je n'aime pas. La synthèse de ces deux termes opposés constitue la moralité. Une nécessité qui admet dans le sujet le pouvoir de s'y soustraire, est une nécessité morale. Dans l'ordre physique, vous ne trouverez rien de pareil. Pourquoi ? Parce que la liberté manque. Si la pierre qui tombe avait le pouvoir de s'arrêter au milieu de sa chute, la loi de gravitation n'existerait pas. Une seule résistance constatée suffirait à détruire la prétendue nécessité. Dans l'ordre moral, c'est tout autre chose : la loi de la volonté est de préférer le bien ; parce qu'elle est libre, la volonté peut frustrer la loi ; mais ses révoltes ne
I. Janvier, Conf. de N.-D., Carême de 1904, cinquième conférence. — 2. D'Hulst, Conf. de N.-û., Carême de 1891. Paris, 1903, p, 143.
peuvent rien pour l'abolir. Après mille refus de service, elle n'a pas entamé le devoir ; il reste ce qu'il était, il redit son commandement, il revendique l'obéissance, il demeure solidaire de l'ordre éternel. On pourrait comparer la nécessité physique à une barrière rigide, de fer ou de bois : tant qu'elle subsiste, vous ne pouvez la forcer ; si vous passez outre, c'est qu'elle est abattue ou brisée. Le devoir, l'obligation morale, c'est une barrière aussi, mais une, barrière éthérée : vous pouvez la traverser comme on traverse un rayon de soleil. Sa ligne éclatante vous trace nettement la limite qu'il ne faut pas franchir ; si vous la violez, elle vous laisse passer, mais, derrière vous, elle se referme et continue de marquer entre le bien et le mal une frontière de lumière (i). »
3. Le fondement du devoir, c'est Dieu. Il y a un ordre idéal des actes raisonnables, c'est celui qui veut que le moyen soit rapporté à la fin, la fin secondaire à la fin supérieure, et toutes les fins à la fin dernière, u Renverser cet ordre, préférer le moyen à la fin, se constituer une fin dernière inférieure à celle pour laquelle on est fait, c'est violer la loi de l'être, c'est pécher (2). )> Caries fins sont voulues et réglées par Dieu, hiérarchisées entre elles et aboutissant finalement à Dieu, terme de tout ce qui devient comme il est le type et la cause de tout ce qui est. Et c'est Dieu qui justifie le caractère obligatoire du devoir. « En Dieu, toutes les essenses trouvent leur support, toutes les existences, leur origine. Quand il crée, c'est pour réaliser hors de lui ce qu'il voit en lui-même. Et comme la pensée divine est la raison de l'ordre, la volonté divine est la cause qui l'actualise. Dieu veut que l'ordre soit respecté; Dieu fait prévaloir cette volonté par la contrainte dans la création inférieure ; dans le domaine du libre arbitre, il entend qu'elle se fasse obéir par l'intimation du devoir. Si donc vous me demandez: le fondement de l'obligation morale est-il une raison ou un précepte ? Je répondrai : c'est d'abord une raison, car un précepte sans raison serait un caprice, une tyrannie ; c'est une raison éternelle, car le devoir est de tous les temps,
l^ D'Hulst, p, i45-î46. — a. Jbid,, loc, cU,, p, ï5o,
NECESSITE D*UNE SANCTION l3
il est antérieur au temps ; mais'cette raison idéale est mise en rapport avec moi par une volonté vivante et souveraine qui m'intime la loi. L'entendement divin, lieu des essences, est la source du devoir; le vouloir divin, principe des existences, est l'agent efficace qui me place, en me créant, sous la domination du devoir (i). »
4. Le devoir a pour caractère d'être une chose due, un debitum, comme a dit saint Thomas (2). C'est une dette, ce qui implique un créancier et un débiteur ; un créancier qui a donné ou prêté, en gardant la souveraine maîtrise de son bien ; un débiteur qui n'est qu'un détenteur responsable, obligé par conséquent de reconnaître et d'acquitter sa dette envers son créancier. Or, l'homme est ce débiteur-né visà-vis de Dieu ; créature, il dépend de son Créateur, il est sous son autorité ; il a l'intelligence pour constater sa dépendance étroite ; il a la liberté pour se soumettre et obéir. Son refus, toutours possible, ne détruit pas la relation nécessaire dans laquelle il se trouve par rapport à Dieu ; sa soumission est un acte raisonnable, conforme à l'ordre, l'acquittement d'une dette parfaitement justifiée.
V. La sanction. — i. Nécessité d'une sanction. C'est parce qu'il est libre et que librement il obéit ou désobéit à la règle du devoir, que l'homme doit être soumis à une sanction de sa conduite. Il y a là toute une série d'idées qui s'appellent et s'impliquent : « De la liberté au devoir, du devoir à la responsabilité, de la responsabilité au mérite, du mérite à la sanction, l'enchaînement ne se laisse pas rompre (3). » Si je suis libre, je puis être obligé ; si je suis obligé, je suis responsable ; si je suis responsable, je mérite ou je démérite ; si je mérite, je dois être récompensé ; si je démérite, je dois être
I. D'Hulst, loc. cit., p. i54.— 2. Sam. theoL, IP 11^^, Q. xliv, a. I. — 3. D'Hulst, loc. cit., p. i83.
l4 LE CATECHISME ROMAIN
puni. Ainsi le veut la notion de justice distributive : l'observation fidèle de la loi me rend créancier à mon tour et me donne droit à la récompense; la violation de la loi me rend débiteur à un titre nouveau et me soumet au châtiment.
La sanction n'est pas simplement, vis-à-vis de la loi, dans le rapport des moyens à la fin, c'est-à-dire quelque chose d'extérieur à la loi elle-même pour en assurer l'exécution, mais dans le rapport de conséquence à principe ; car ce n'est point pour que la loi s'accomplisse que la sanction doit exister, mais une sanction s'impose parce que la loi a été obéie ou violée. Reste à savoir quelle est cette sanction et quand elle s'applique dans toute sa rigueur. De toute évidence, elle se déduit de la nature même de l'homme et aussi de celle de Dieu, et elle dépasse, quant à son application, les bornes étroites de la vie terrestre, pour être vraiment efficace et complète.
2. Nécessité d'une sanction d' outre-tombe. Assurément, la vie présente comporte, dans la conscience, une sanction intime, par la joie ou le remords qui suit nos actes, et, dans l'opinion, une sanction extérieure, par l'estime ou le blâme de nos semblables, et môme parfois, dans la société, une sanction légale qui réprime certains crimes. Mais combien tout cela est insuffisant ! Et quel scandale, ou plutôt quelle injustice criante, n'offrirait pas le monde présent, s'il était l'unique lieu où le mérite et le démérite, la vertu et le vice, devaient recevoir la légitime sanction qui leur revient ! Que d'honnêtes gens maltraités et malheureux ! Que de coquins favorisés par la fortune et jouissant insolemment de leurs méfaits !
Or, u on n'empêchera pas la conscience humaine de crier que le bonheur sans la vertu est un bonheur volé ; que la vertu sans le bonheur est une vertu frustrée ; que
SANGTlOr^S DE LA VIE FUTURE l5
la fortune de l'impie est un larcin commis sur la destinée ; que l'infortune du jusle est une créance qui fait Dieu son débiteur. La conscience crie tout cela, et toutes les religions le répètent, et, après les religions, la grande moitié des philosophes. C'est quelque chose qu'un tel témoignage, et il faut beaucoup d'audace pour le récuser (i). »
Non, la vie présente, au point de vue de la juslice distributive, ne met pas les choses au point ; nécessairement, c'est à la vie future qu'il appartiendra de rétablir l'équilibre rompu ou mieux d'instituer pour l'éternité les compensations nécessaires.
'6. La vie future consacrera Véiat moral de Vhomme au moment de sa mort. En effet, au seul point de vue philosophique et abstraction faite de la Révélation, les sanctions de la vie future ne peuvent être que la conséquence inévitable de l'état dans lequel l'âme se trouve librement placée, au dernier moment de sa vie terrestre, par rapport à l'ordre éternel. Tant mieux, si, par sa fidélité à la loi du devoir, l'homme se trouve alors conforme à la volonté divine : il meurt dans l'ordre, et il est créancier du Juge suprême. Mais si, au contraire, il meurt infidèle à la loi morale, il reste débiteur. La Justice veut que le premier, atteignant régulièrement sa fin dernière, jouisse pour toujours du bonheur parfait, et que le second, qui a délibérément refusé de remplir son devoir, subisse le juste châtiment de sa désobéissance ; dans l'un et l'autre cas, c'est finalement le triomphe nécessaire de l'ordre.
Pourquoi Dieu m*a-t-il créé, demande Mgr d'Hulst ? (' Est-ce pour se jouer de moi, pour me livrer sans but aux aventures de ma liberté défaillante ? Non, il m'a créé pour me rendre heureux. Gomme tous les êtres vivants, je suis fait pour vivre ; mais, à la différence des