LA CORRECTION FRATERNELLE
remarqué les défauts ou les péchés d'autrui ; il faut encore, par crainte d'un zèle indiscret et intempestif, dont l'intervention serait plus nuisible qu'utile, pouvoir compter, sans présomption, sur quelques chances favorables de succès ; car la charité ellemême permet parfois de s'y soustraire (i).
Mais quand la correction fraternelle s'impose manifestement comme un devoir rigoureux et inéluctable, y renoncer par crainte ou par un motif intéressé de cupidité serai#t une faute. « Si quelqu'un remet la réprimande et la correction des pécheurs à un temps plus favorable, dans leur propre intérêt, de peur qu'ils ne deviennent pires, ou qu'ils n'empêchent l'initiation des faibles aux pratiques de la piété et de la vertu, en les opprimant, en les détournant de la foi, ce n'est plus ici instinct de cupidité, c'est prudence et charité... Mais les fidèles mêmes sacrifient trop souvent à leur réputation, à leur sécurité, lorsque, pour décliner les ruses ou les violences des méchants, ils s'abstiennent de les reprendre... Peut-être en eussent-ils sauvé plusieurs en accomplissant ce devoir de réprimande qu'ils font céder à la crainte d'exposer leur réputation et leur vie ; et ce n'est plus ici cette prudence qui garde l'une et l'autre en réserve pour l'instruction du prochain, mais plutôt cette faiblesse qui se complaît aux paroles flatteuses, aux faux jours des jugements humains, qui redoutent l'opinion du monde, les meurtrissures et la mort de la chair; faiblesse enchaînée par des liens de cupidité et non par un devoir de charité (2). »
Rien n'est donc délicat comme la pratique de la correction fraternelle, surtout si l'on est pécheur soi-même et coupable de ce que l'on voudrait cor-
i. Sum, theoUy W W\ Q. xxxiii. — 2. De civ, DeU I, ix.
riger en autrui. Ici s'applique ce que dit l'Evangile de la paille et de la poutre. Plus délicate encore, quoique non interdite, est la correction fraternelle à l'égard des supérieurs ; ceux-ci sont hommes et sujets aux misères humaines comme leurs inférieurs; et les inférieurs, qui leur doivent le respect et l'obéissance, ne peuvent user envers eux de la correction fraternelle qu'avec un sentiment de respectueuse déférence et uniquement en vertu de la charité, sans présomption ni orgueil.
Tout autre est le devoir des supérieurs à l'égard de leurs subordonnés : ils sont préposés à l'ordre général et au bien commun. De leur part, la correction fraternelle n'est pas seulement commandée par la charité, elle est encore un devoir de justice, dans l'accomplissement duquel ils doivent apporter autant de bonté et de mansuétude que de fermeté sage et prudente (i).