LA DÉVOTION
à s'écarter de l'orthodoxie, doit s'appuyer sur une foi éclairée. Or, le fidèle livré à ses seules lumières peut facilement errer en matière si délicate ; il doit recourir aux lumières de son confesseur ou de son directeur ; et c'est assez dire l'obligation étroite qui incombe à ceux-ci de connaître les principes et les règles de l'enseignement traditionnel et de la doctrine la plus autorisée des maîtres de la vie spirituelle. D'autre part, ayant sa source première dans la charité et devant tendre finalement à Dieu comme à sa fin dernière, la dévotion est d'autant plus parfaite qu'elle fait mieux pratiquer un attachement résolu à la volonté divine et un détachement complet de soi-même. Non certes que ce détachement de soi et cette soumission à Dieu soient absolument incompatibles avec la recherche ou la demande humble et résignée des faveurs divines ; car lorsqu'on est décidé à ne pas s'arrêter à ces faveurs, mais au contraire à y voir un motif de plus pour resserrer les liens qui unissent à Dieu et pour s'exciter à de nouveaux progrès dans la vertu, il est parfaitement licite de demander à Dieu des faveurs spirituelles et même sensibles, bien qu'elles ne soient pas indispensables pour le salut (i).
3. Ses causes. Il est une cause extrinsèque de la dévotion, c'est Dieu, auteur de la grâce ; mais il en j est une autre, intrinsèque et propre à l'homme, c'est la méditation ou la contemplation (2). Que l'homme applique son esprit à la méditation ou à la contemplation des perfections divines, des effets de la toute-puissance et de la miséricorde de Dieu, de sa majesté souveraine et de son suprême do-
I . Innocent XI a condamné une proposition de Molinos qui prétendait le contraire. Prop. 27 ; Denzinger, n. 1247 (iii4). — 2. Su??i. theoL, 11^ IP»,Q. lxxxii, a. 3.
maine, ou bien à la constatation de la faiblesse, de l'indigente et de la dépendance de l'homme, pour peu qu'il le fasse avec le recueillement voulu, qu'il s'aide de la prière et que, par delà la science qu'il peut y trouver, il tende à une charité vraiment effective, il ne pourra pas ne pas être porté à se dévouer de mieux en mieux au service divin. Telle est la doctrine des Pères et des auteurs ascétiques, condensée en quelques propositions substantielles par le Docteur angélique (i).
4- Ses effets. « Cet acte de totale donation et application de soi-même au service de Dieu est dynamique au suprême degré, en matière de religion. Il n'est pas seulement le plus sublime et le plus ample de tous les mouvements religieux, leur modèle et leur complément à tous : il est aussi leur moteur et leur source, non pas chronologiquement mais ontologiquement, non pas en les précédant nécessairement tous mais en les inspirant et les excitant dès qu'il commence d'apparaître dans la vie morale. Sans lui les autres resteraient inachevés, dispersés, languissants. Il est leur centre, leur foyer, leur principe d'unité et de vitalité. Quand il agit fortement sur nos facultés sensibles à l'état normal, il nous procure de bonnes et saintes passions de joie, de consolation, ou même de tristesse surnaturelles, selon qu'il nous fait goûter la promptitude et la facilité du service divin, ou qu'il nous fait déplorer la lenteur et la difficulté que nous y pouvons encore éprouver. C'est par là que se forme en nous cette dévotion habituelle ou acquise, résultat de nos œuvres intérieures et extérieures de religion fréquemment réitérées, inclination fort utile à les reproduire et à les multiplier, complément naturel
î. Sam, theoL, II» II*% Q, lxxxii, clxxx.
de nos puissances et impulsions surnaturelles, dans rexercice de, nos devoirs religieux (i). «
II. — Adoration. — i. Sa nature. La dévotion et la prière constituent les actes principaux et intérieurs de la vertu de religion, l'adoration est l'un de ses actes secondaires et extérieurs. Saint Thomas la définit l'acte par lequel l'homme emploie son corps à vénérer Dieu (2) ; et il la justifie sans peine en disant que l'homme, conformément à sa nature qui est d'être un composé d'âme et de corps, doit rendre à la majesté suprême un double culte religieux, l'un spirituel et intérieur par la dévotion, l'autre corporel et extérieur, par l'attitude ou les gestes du corps ; ce dernier culte doit être ordonné au premier et s'y rapporter nécessairement, sans quoi il serait de nulle valeur et passerait pour de l'hypocrisie. Bien qu'on ne puisse pas atteindre Dieu par les sens, observe le Docteur angélique, les choses sensibles n'en sont pas moins la traduction extérieure de la dévotion intérieure ; elles peuvent même solliciter l'esprit à s'appliquer aux choses de Dieu (3). Ainsi nous fléchissons les genoux pour témoigner notre petitesse devant la grandeur infinie de Dieu, et nous nous prosternons jusqu'à terre pour protester de notre néant en présence de l'Etre souverain.
2. Signification du mot adoration, La même vertu de religion nous commande à l'égard du prochain des actes extérieurs comme l'expression sensible de nos sentiments intimes. Or, on donne parfois à ces actes extérieurs le nom impropre d'adoration. Ce terme sert aussi à exprimer deux sens bien différents, celui d'un culte de latrie qu'on ne peut ren-
1 . Didiot, Vertu de religion^ n. 286, p. 174. — a. Sum. theoL, II* II«e, Q. Lxxxiv, a. I. — 3. Ibid., a. a.
dre qu'à Dieu, et celui d'un culte de dulie qu'on rend aux saints. Si l'on n'y prend pas garde, l'emploi d'un tel mot peut prêter à de fâcheuses équivoques, à des incorrections de langage et à des méprises regrettables. Entendu au sens restreint et précis d'un acte latreutique, ce mot ne doit s'appliquer qu'aux actes par lesquels on rend un hommage sensible au souverain domaine de Dieu ; entendu, au contraire, dans un sens large, il peut désigner les actes par lesquels on honore les saints. Cette distinction est capitale pour répondre aux accusations mensongères des protestants et des libres penseurs, qui traitent trop facilement les catholiques d'adorateurs de la Vierge et des saints, de la croix et des images.
3. Uadoratio chez les Latins. Adoratio, chez les Latins, servait à traduire les deux mots grecs de Xa-rpsia et de npoaxjvTrja'.c;. Or, irpojxûvTiatç avait un double sens : il signifiait tantôt des actes latreutiques, tantôt certains actes qui appartiennent au simple culte de dulie. Chez les païens, en effet, particulièrement en Egypte, en Assyrie et en Perse, quand on voulait honorer un personnage, on s'agnenouillait devant lui, on se prosternait à terre jusqu'à baiser ses pieds ou à toucher le sol de son front : c'était une irpoaxjviriaïc; (i). Et l'ou appelait de même l'acte de vénération rendu à Dieu. Chez les Hébreux, le même terme servait aussi à désigner ces deux actes si différents. Il est raconté, en effet, que Joseph fut adoré
I. AdoratiOt de ad os, littéralement porter à sa bouche, exprimait le geste de celui qui porte la main à la bouche pour envoyer un baiser en signe de respect. Tel est le geste d'Alexamènes, dans le célèbre graffîte de Palatin en face du Christ odieusement représenté par une tète d'âne. C'est aussi celui de Cécilien en face de la statue de Sérapis, dans VOdavius, Octav. II.
par ses frères (i), David par Joab et Absalon (2). Mais si Nathan adora David pour lui témoigner le respect qui est dû aux personnages constitués en dignité, Mardochée refusa d'adorer Aman pour ne pas accorder à un simple mortel l'hommage qui n'est dû qu'à Dieu. Il est dit aussi qu'Abraham et Josué adorèrent les anges, mais c'était par respect pour l'excellence de leur nature créée ou pour le Dieu dont ils étaient les représentants et les mandataires. On sait, par contre, que l'ange défendit à Jean de Vadorer et que saint Pierre refusa Vadoration du centurion Corneille. Des esprits simples et sans culture pouvaient ignorer la difTérence profonde qui distingue le double sens du même mot grec et latin et confondre facilement le culte latreutiqueavec l'acte de dulie. Mais d'ordinaire les chrétiens des premiers siècles ne s'y trompaient pas. Aussi refusaient-ils non seulement de sacrifier aux idoles, ou de prendre part aux sacrifices païens, ou même de brûler de l'encens devant les statues des fausses divinités et des empereurs, mais encore d'esquisser le moindre geste, de proférer la moindre parole, qui aurait pu passer pour une sorte d'apostasie. Et ceux qui, devant les menaces de mort et les tortures, avaient la faiblesse de succomber, se regardaient comme gravement coupables et n'étaient admis au pardon qu'après les rudes épreuves de la pénitence. En fait, cependant, l'Orient chrétien continua à ! employer le mot de Trpoaxjvr^cr'.ç dans sa double acception (3), et l'Occident continua à le traduire par le mot d'adoratio. Quand éclata, chez les Grecs, la guerre faite aux images par les iconoclastes, sous prétexte d'abolir une superstition ou un culte idolâ-
I. Gen., xLiii, a6. — a. II Reg., ix, 6, 8; xiv, 28, 33. — 3. Cf. Théodore Studite, Antirrheticus, II, xxxviii; Pair, gr.» t. xcix, col. 38o sq.
28o LE CATECHISME ROMAIN
trique, les partisans déterminés du culte des images soutinrent avec raison sa parfaite orthodoxie (i), et le second concile de Nicée, qui fut le VIP concile œcuménique, sanctionna de son autorité infaillible le culte rendu aux images, en l'appelant une Trpodxjvr^a'.ç, qu'il distinguait nettement de la XaTpeîa (2). Ce mot traduit comme toujours par celui d'adoratio
I. Cf. s. Jean Damascène, De imag., orat. iii,.4i; Pair, gr., t. xcix, col. i357 sq. ; Nicéphore, patriarche de Gonstantinople, Antirrheticus, III, lx; Patr. gr., t. c, col. 485 sq. Ils remarquent que les images du Christ Sauveur sont plus dignes d'adoration que les images des empereurs et des princes. Sous Léon l'Isaurien, empereur d'Orient de 717 à 741, les iconoclastes firent décréter l'interdiction et la destruction des images saintes. On sait avec quelle rage furieuse ils s'appliquèrent à en proscrire le culte. — 2, Le pape Hadrien, dans sa lettre à Irène et à son fils Constantin, disait : « Nous adorons... les princes quoiqu'ils soient pécheurs, pourquoi n'adorerions-nous pas les saints serviteurs de Dieu ? » Hardouin, t. iv, col. 90. Le mot adoration était pris au sens impropre. Et le concile de Nicée disait : « Nous définissons que l'image de la croix, du Sauveur, de la Vierge et des saints est digne du culte qui se traduit par le baiser et la TrpoaxjvTjaiç d'honneur, mais non du vrai culte de latrie selon la foi, qui ne convient qu'à Dieu ; car ce culte d'honneur rendu à l'image s'adresse au personnage qu'elle représente et est de nature à exciter la piété. » Act. vu; Denzinger, n. 3o2 (243). Il condamnait en conséquence comme des ennemis de la tradition et des novateurs hérétiques ceux qui réprouvaient le culte rendu aux images. Denzinger, n. 3o4 (245). — Serenus évéque de Marseille, ayant fait briser les Images des saints pour que le peuple ne leur rendît pas un culte latreutique, fut blâmé par le pape saint Grégoire, Epist. IX, 52 ; Patr, lat., t. lxxvii, col. 991. Devant Témotion causée par la traduction des actes du concile de Nicée, Charlemagne consulte ses théologiens. Les livres carolins, où est consignée cette consultation, blâmèrent toute assimilation entre le culte rendu aux images des saints et celui qu'on rendait aux images des princes et qu'on estimait chose impie. Le pape Hadrien dut réfuter les arguments excessifs des théologiens francs et dissiper le malentendu.
donna lieu de croire aux Latins que le concile avait autorisé un culte latreutique. Il n'en était rien cependant et le malentendu ne pouvait tarder à être dissipé. Car les deux Eglises d'Orient et d'Occident étaient complètement d'accord sur le fond de la doctrine et ne confondaient pas le culte de dulie avec celui de latrie.
4. Précisions scolastiques . Les docteurs du moyen âge fixèrent les distinctions nécessaires, et saint Thomas, tout en revendiquant Tadoration proprement dite comme l'un des actes extérieurs de la vertu de religion, eut soin de justifier le culte des saints. Nous vénérons les créatures autrement que Dieu, disait-il (i) : à Dieu nous rendons le culte de latrie, aux créatures nous accordons la simple vénération de dulie. Comme les actes extérieurs sont les signes de la révérence intérieure, nous rendons aux créatures éminentes certains honneurs dont le plus grand est celui de l'adoration ; mais il est une marque de révérence qui n'est donnée qu'à Dieu, et c'est le sacrifice. Le sacrifice, en effet, est l'acte caractéristique et propre de l'adoration latreutique, ainsi que l'avait déjà remarqué saint Augustin (2). L'Eglise n'offre pas des sacrifices aux saints, elle ne les offre qu'à Dieu, à l'occasion et en l'honneur des saints.
5. U adoration dans la liturgie. — L'Eglise, dans sa liturgie, a conservé le mot d'adoration pour
I. Sum. theol., IP IP^, Q. lxxxiv, a. i. — a. « Quel homme oserait prétendre que le sacrifice soit dû à un autre qu'à Dieu ? Soit bassesse profonde, soit flatterie pernicieuse, l'homme a empiété beaucoup sur le culte de Dieu pour honorer l'homme ; et ils ne cessent pourtant de passer pour des hommes ceux à qui Ton défère honneur, respect religieux, quelquefois même adoration. Mais quel homme sacrifie jamais qu'à celui qu'il sait, qu'il croit ou <|u'il fait Dieu ? » D& civ, Del, X, iv.
désigner le culte qu'elle présenta l'égard de la vraie croix, des reliques et des images des saints, mais c'est au sens large. La génuflexion devant les évoques qui célèbrent pontificalement n'a rien de latreutique ; il en est de même de l'acte d'encenser les officiants, les images, les reliquaires, les fidèles, le corps même des défunts et certains objets du culte. Vouloir y voir un acte de latrie, serait se tromper du tout au tout et prêter à l'Eglise, par ignorance ou mauvaise foi, une pensée qui lui est étrangère; car l'Eglise n'adore latreutiquement que Dieu.