LA MORALE CHRETIENNE SERAIT INTERESSEE
ment impossible. Mais d'où vient ce sentiment de respect dont notre siècle se vante si fort ? De l'Evangile. Le christianisme est avant tout l'apotliéose de la moralité et par là même l'apothéose de la personnalité...
« On aspire à la pacification universelle ; on veut supprimer la guerre au nom de la fraternité humaine . Le but est noble et c'est une bien misérable nécessité que celle où nous sommes réduits de fusiller notre semblable, parce qu'il habite de l'autre côté de l'eau. Mais ne soyons pas ingrats jusqu'à l'injustice : rendons à chacun ce qui lui est dû. Qui donc est venu apporter à la terre la doctrine du « Père céleste » et affirmer que tous les hommes, Grœci et Barbari, en sont les enfants.^ Qui a prononcé sur le monde le premier Pax vobis ? C'est le Christ. Et l'on peut ajouter sans crainte d'excès que le sentiment d'universelle fraternité qui nous anime et fait effort pour vivre n'est que l'efflorescence historique de sa pensée.
« 11 n'est donc aucune grande idée, aucune aspiration généreuse de l'âme moderne, que le christianisme n'ait prévenue ou qu'il ne soit à même de faire sienne en vertu de cette plasticité indéfinie qui est un de ses traits dominants : il enveloppe tout ce que nous avons de grand, et quelque chose de plus qui en fait la force, à savoir la croyance à l'immortalité (i). »
III. La morale chrétienne est line morale intéressée. — i. La sanction future qu'elle comporte Vavilit : tel est le sophisme mis à la mode par Kant. (( La majesté du devoir, dit-il (i), n'a rien à faire avec la jouissance de la vie. » Cela revient à dire que l'idée de sanction avilirait la morale, en ferait un calcul, une spéculation, un placement, alors que le devoir doit être accompli pour lui-même, sans considération de bonheur, sous peine de n'être plus
I. M. Piat, La iradiiion chrétienne^ dans le Correspondant, lo mai 1905, p. 526-527 — 2. Critique de la raison pratique, trac^. franc., Paris, 1888, p. ï6o.
le devoir (i) ; le désintéressement absolu, telle est sa loi, son essence et sa grandeur.
Mais, d'abord, ce désintéressement absolu est-il possible dans la presque totalité des cas et pour tous les hommes en général ? N'est-il pas plutôt contraire à la nature même de l'homme et à l'ordre des choses ? Entre la vertu et le bonheur, la pratique du bien et la joie morale une relation existe, nécessaire et indépendante de nous. Aris-
I. Ce sophisme de Kantse retrouve, on le comprend, dans tous les manuels de morale laïque ou scientifique. Renan luimême ne l'a pas dédaigné. Le chrétien, dit-on, pratique dans un but égoïste ; sa morale est un placement à gros intérêts, un utilitarisme qui ne s'avoue pas ou qui s'ignore, grâce à quoi il n'y a plus de désintéressement absolu, ni respect pur du devoir, ni même de morale à proprement parler, rien que des calculs d'agents de change. Gela n'a pas empêché Renan lui-même d'être un utilitariste à sa façon. « Pour moi, a-t-il écrit, Dialogues philosophiques, p. \[\2, je ne réclame pas l'immortalité, mais je voudrais deux choses: d'abord n'avoir pas offert au néant et au vide les sacrifices que j'ai pu faire au bien et au vrai; je ne d3mande pas à être payé; mais je désire que cela serve à quelque chose ; en second lieu, le peu que j'ai fait, je serais bien aise que quelqu'un le sût ; je veux l'estime de Dieu, rien de plus, ce n'est pas exorbitant, n'est-ce pas "^ Reproche-t-on au soldat mourant de s'intéresser au gain de la bataille et de désirer savoir si son chef est content de lui. » « Dire que si ce monde n'a pas sa contre partie, l'homme qui s'est sacrifié pour le vrai et le bien doit la quitter content et absoudre les dieux, cela est trop naïf, écrivait-il dans Marc-Aurèle, p. 292. Pourquoi avoir mis en lui des instincts trompeurs dont il a été la dupe honnête ? Pourquoi cette prime accordée à l'homme frivole ou méchant?... Je veux que l'avenir soit une énigme, mais, s'il n'y a pas d'avenir, le monde est un affreux guet-apens. Remarquez, en effet, que notre souhait n'est pas celui du vulgaire grossier. Ce que nous voulons, ce n'est point de voir le châtiment du coupable, ni de toucher les intérêts de notre vertu. Ce que nous voulons n'a rien d'égoïste: c'est simplement d'être, de rester en rapport avec la lumière, de continuer notre pensée commencée, d'en savoir davantage, de jouir un jour de cette vérité que nous cherchons avec tant de travail, de voir le triomphe du bien que nous avons aimé, rien de plus légitime. »