‹ Le Catéchisme romain, ou, L'Enseignement de la doctrine chrétienneChapitre 17 sur 312 · LA VERTU ET LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LA VERTU ET LE BONHEUR

tote l'avait déjà remarquée. Analysant le plaisir, et l'on peut en dire autant du bonheur, dans son rapport avec l'acte humain, il avait dit profondément que « le plaisir n'est pas quelque chose de l'acte, mais quelque chose qui se surajoute à l'acte, comme à la jeunesse sa fleur. » C'est un surcroît, mais un surcroît qui ne fait jamais défaut. (( Si complet que soit le désintéressement, arrivct-on à se dépouiller si totalement de soi que, dans toute la rigueur des termes, on ne songe nullement à soi? Y peut-on, y doit-on arriver? Faut-il que l'amour du bien, pour n'être pas mercenaire, atteigne ce degré, chimérique, ce semble, de désintéressement? Sera-ce aimer encore que de ne trouver jamais dans l'amour le plaisir d'aimer ? Le bien pourra-t-il se montrer, se faire connaître, se faire aimer, se faire vouloir, sans se faire goûter et sans devenir ainsi le bien de qui le connaît, l'aime et le pratique ? Le sacrifice par lequel on lui immole tout, n*aura-t-il pas je ne sais qu'elle amère mais incomparable douceur ? Et les vertus héroïques ne produisent-elles pas de mâles, d'âpres joies, très profondes, j'allais presque dire très enivrantes ? Faut-il proscrire l'enthousiasme ? Faut-il, dans la vie ordinaire, interdire à l'homme de bien de se plaire au bien, et lui reprocher, comme une faiblesse qui entame sa vertu, cette ardeur, cette sorte d'allégresse qui semble augmenter sa vigueur morale et communiquer à ses démarches une plus heureuse souplesse et une aisance gracieuse? Mystérieuse alliance de ce qui semble se contredire et s'exclure, la douleur et la joie dans le sacrifice, l'oubli de soi et le contentement intérieur, le désintéressement de la vertu et le plus grand des biens, l'intérêt personnel, osons le dire, le plus élevé, mais le plus cher, le plus précieux, trouvé dans la vertu mêrae(i)r. »

L'homme étant fait pour le bonheur ne peut pas s'en désintéresser. S'il n'obéissait à la loi morale que dans l'espoir de la récompense ou dans la crainte du châtiment, il ferait alors de la sanction la Jîn de son acte et ne se servirait de la loi morale que comme d'un simple moyen,

i. Ollc-Laprune, La woraie d'Aristote, Paris, 1881, p. 284.

et la morale, très évidemment, serait avilie. Mais obéir à la loi morale parce qu'elle est la loi morale, c'est-à-dire la loi de Dieu, et en même temps vouloir et désirer les conséquences naturelles qui découlent de son accomplissement, ce n'est pas avilir la morale. Avant tout ce que l'on veut, c'est obéir ; et l'on veut aussi par concomitance, parce que ces deux choses se tiennent, le bonheur qui en est la suite, et, en voulant l'un et l'autre, on ne veut en définitive que l'ordre même établi par Dieu. Quoi déplus raisonnable et de plus conforme à la nature de l'homme et à l'ordre même des choses !

Ce fut l'erreur du quiétisme d'avoir voulu exclure absolument des actes de l'homme toute idée d'intérêt propre. Telle n'est pas la doctrine catholique (i). Elle marque une différence entre le plaisir, l'utile et l'honnête et veut que l'homme se conforme à Dieu. Or, Dieu n'a créé que pour sa gloire, comme nous l'avons rappelé, non parce que cela pouvait lui procurer quelque agrément ou lui être de quelque utilité, mais parce que cela lui était honorable, en le faisant connaître, aimer et louer à l'extérieur. A ce droit essentiel et inaliénable du Créateur correspond le devoir imprescriptible de la créature : elle est tenue de glorifier Dieu par là même qu'elle dépend de Dieu. Et dès qu'elle connaît sa dépendance, comme c'est le cas pour l'homme, il y a un devoir de conscience. L'être humain doit donc avant tout honorer Dieu par sa conduite : l'honnête, c'est-à-dire la conformité à l'ordre, s'impose à lui avant tout, même à défaut d'intérêt et de plaisir. En fait, l'honnête, l'utile et le délectable se trouvent unis dans l'accomplissement de la loi morale ; mais, dans l'orientation de l'activité, la première place et le dernier mot reviennent à l'honnête. Pourvu donc qu'il veuille d'abord l'honnête, l'homme n'est nullement tenu de faire abstraction de son utilité et de son agrément ; et il n'y a point d'égoïsme à agir de la sorte, attendu que Dieu luimême a placé le bonheur pour l'homme, dans l'accom-

I. Voir à la fin de la leçon une note de Mgr D'Hulstsur le désintéressement.

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plissement fidèle de la loi (i). Et du moment qu'il fait son devoir parce que c'est le devoir, l'homme n'a pas à s'interdire la joie de savoir qu'il va au bien, au bonheur (2). Et la sanction de la vie future, telle que l'enseigne la morale chrétienne n'est pas faite pour amoindrir « la majesté du devoir. » C'est Kant qui a outré la notion du devoir en déclarant dogmatiquement qu'il doit être pratiqué pour luimême, abstraction faite de toute considération intéressée.

2. La sanction fature n'a pas déplace dans le domaine de la conscience : telle est l'opinion erronée de Guyau (3). C'est une idée, dit-il, qui est empruntée à la justice sociale. Dans la société, en effet, une loi non accompagnée de sanction serait inefficace ; et la loi civile ayant pour but de protéger les droits, doit être absolument efficace. Et ainsi l'idée de justice et de répression serait née de l'instinct social. Les fondateurs de religion n'auraient fait que transporter dans l'idéal cette donnée positive, rêvant d'une justice absolue qui survivrait aux conditions de l'existence présente et ferait du vice et de la vertu, pris en eux-mêmes, des titres au bonheur ou au malheur individuel, en dehors de tout intérêt social.

Est-il vrai que l'idée de sanction dérive de l'instinct social ? Et d'abord qu'est-ce que l'instinct social ? Est-ce l'instinct d'équité ? On pourrait alors admettre le mot instinct comme synonyme de raison spontanée; il signifierait que la raison, spontanément, sans détours, verrait que la société doit être fondée sur l'idée de justice. Mais ce n'est pas dans ce sens qu'on l'entend de nos jours. Pour les évolutionnistes contemporains, l'instinct est un je ne sais quoi, qui d'abord n'est rien, se crée, se transforme et devient, grâce au temps et au milieu, quelque chose de précis. Malheureusement, l'évolution telle qu'on l'entend n'est qu'une idée contradictoire : ex nihilo nihil, disent les philosophes. Admettons pourtant que l'expérience ait appris aux sociétés naissantes cjue sans des

I. Cf. Didiot, Morale surnaturelle fondamentale, Paris, 189G, n. II 3, p. 79. — 2. Voir, à ce sujet, une noted'Ollé-Laprune, à la fin de la leçon. — 3. Dans Esquisse d'une morale sans obli* galion ni sanction ^ Paris, 1890,

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sanctions leurs lois resteraient inefficaces. A-t-on par là même la justice sociale? Nullement. Les sociétés font des lois : de quel droit ? Si elles sont dépositaires d'une autorité qui vient de plus haut qu'elles, c'est-à-dire de Dieu, alors elles ont le droit de légiférer et de sanctionner leurs lois. Mais cette autorité supérieure n'existe pas, ainsi que le prétendent les évolutionnistes ; il n'y a plus dès lors de lois et par conséquent de sanction. L'idée de sanction, en défuiitive, n'a pas dans les sociétés d'autre source que dans les religions ; et, par conséquent, celles-ci ne l'ont pas empruntée à celles-là ; elle repose sur l'idée de justice et, en dernière analyse, sur l'idée de justice suprême, c'est-à-dire sur l'idée de Dieu.

Encore une fois, dans la morale chrétienne, tout se tient, harmonieusement et fortement lié : l'homme a des devoirs parce qu'il est lihre ; ses obligations sont réglées, conformément à sa nature, parla loi divine ; s'il est fidèle, il doit atteindre sa fin dernière, qui est le bonheur ; s'il refuse d'obéir, il se condamne à être puni, mais sans se soustraire pour autant à la nécessaire glorification de Dieu, car le dernier mot doit rester à Dieu, créateur, législateur et juge souverain. La foi s'ajoute à la raison pour certifier, fortifier et perfectionner ces vérités d'ordre naturel. On peut, hélas ! refuser ses lumières, mais ce n'est pas sans aller du même coup contre la raison elle-même et sans s'exposer, comme Texpérience en fait foi, à divaguer et à errer. Aussi, en dehors des certitudes de la foi, que d'explications embarrassées, Incohérentes et pitoyables! L'horizon se rétrécit, la vérité s'échappe ; et plus se multiplient les systèmes, plus aussi s'accuse, malgré les plus puissants efîbrls, linfériorité de la raison réduite à ses seules forces. Et c'est là le spectacle singulièrement instructif que vont nous offrir, dans la leçon suivante, les divers essais tentés pour constituer une morale indépendante.

LE DESINTERESSEMENT DANS LA MORALE CHRETIENNE Oî

I. Le désintéressement dans la morale chrétienne. — « Sans doute, en attachant le bonheur à la pratique du-bien, Dieu a tenu compte de la faiblesse de notre volonté qui a besoin d'être encouragée ; mais il a surtout voulu satisfaire les exigences de l'ordre absolu, qui veut que le bien cherché conduise au bien trouvé. Et sous ce rapport la doctrine chrétienne ouvre à l'espérance en même temps qu'à l'amour dos horizons d'une merveilleuse beauté. Plus l'amour, au temps de l'épreuve, aura empiété sur l'espérance, plus grande sera, au jour de la récompense, la part méritée du bonheur ; en sorte que, si Ton supposait une vie d'homme livrée toute entière et pondant toute sa durée à la pratique de l'amour désintéressé, c'est à celle-là qu'on pourrait promettre à coup sûr le premier rang dans la béatitude. C'est ainsi que la piété chrétienne aime à se représenter la vierge Marie, entièrcmont désoccupée d'elle-même ici-bas, plus sacrifiée à Dieu que toute autre créature et, à cause de cela, élevée dans la gloire au-dessus de toute créature. La hiérarchie de la sainteté qui classe les élus au ciel, n'est pas autre que la hiérarchie de leur désintéressement. Loin donc que la promesse des récompenses éternelles coupe les ailes à la générosité, il faut dire qu'elle est en même temps pour les âmes vulgaires le supplément de la générosité absente et pour les âmes d'élite une excitation permanente à une générosité plus grande. Si l'Eglise a combattu les erreurs du quiélismo, c'est parce qu'elle a reconnu l'impossibilité pour l'homme, tel qu'il est, d'exclure constamment de ses actes le souvenir de son propre inléi.'t. Ce. j)iétendu amour pur, qui élimine avec l'espérance la pratique de toutes les vertus particulières, n'est qu'une illusion de l'orgueil qui aboutit rapidement à tous les vices. Mais l'Eglise n'a jamais contesté la possibilité pour l'àme chrétienne do s'élever par instants à l'amour de Dieu pour luimême et de puiser dans cet amour le motif d'actes de vertu parfaitement désintéressés, qu'elle ne laisserait pas de produire si elle était certaine de n'en avoir jamais la récompense. Il dépond de chacun de rendre cle plus en plus fréquents dans sa vie ces instants sublimes. L'ame qui sera montée le plus souvent à cette hauteur, sera

celle qui aura le moins considéré le salaire ; et, de par la justice de Dieu, c'est à celle-là qu'est réservée la plus riche récompense. » o'Hulst, Conf. de N.-D., Carême de 1891, Paris, igoS, p. 4i2-4i4.

2. L'homme ne peut pas ne pas s'aimer soimême et ne pas se vouloir du bien. — « La tendance à persister dans l'être et la tendance à accroître en quelque sorte, à améliorer, à perfectionner l'être, sont primitives, essentielles, indéracinables. L'homme, dit Malebranche, ne peut se séparer de soi-même : comment aimerait-il l'être et le bien sans en jouir ? et comment n'aspirerait-il pas sans cesse à l'être et au bien ? Si la loi morale exigeait que ces naturelles inclinations fussent contrariées, absolument parlant et dans toute la rigueur du terme, il y aurait dans la constitution même de l'homme et du monde un irréparable désordre qui déconcerterait toute intelligence et réduirait l'humanité au désespoir. Comment une nature, avide de vivre, prendrait-elle pour terme suprême la mort, et comment lui persuader qu'en cela consiste le bien et la vertu ? Par quelle contradiction l'honnêteté, qui semble apporter avec elle la vie, puisqu'elle est chose belle, excellente et même charmante, ne produirait-elle en définitive que labeur, et douleur, et mort ? Pourquoi faudrait-il que le désintéressement de la vertu obligeât sans cesse à détourner les yeux des côtés aimables de la vertu, et à dérober à la conscience l'harmonie admirable qui existe au fond entre la moralité et la nature ?

(( On craint que la vertu ne devienne mercenaire : vaine crainte... En quoi la vertu sera-t-elle diminuée, compromise, parce qu'on saura qu'elle mène à la vie, à la vraie vie ? 11 ne faut pas s'y méprendre : la vertu, si nous l'entendons bien, est le chemin et non le terme, le moyen et non la fin, ce qui fait ou se fait et non la pleine perfection. Que ces mots ne scandalisent point. La vertu marche à la conquête d'un bien qui lui est supérieur. La perfection ou l'excellence de la nature humaine, de la nature raisonnable, énergiquement et harmonieusement développée, c'est le but où tendent les efforts de l'homme

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de bien. Il veut être pleinement homme : il ne le sera que s'il l'est par un effort personnel, c'est-à-dire par un effort désintéressé et moral. Cet effort, c'est le moyen, et n'estce pas précisément la vertu ? Mais le but, une fois atteint, comment ne pas trouver bon et doux d'être parvenu ? et on marchant, comment ne pas penser avec plaisir qu'on s'y reposera ? Une chose si noble, si belle, si excellente, doit réjouir par sa présence, et Fespoir déjà doit en être doux...

(( En cela, rien de mesquin, rien de petit, rien de servile ni de mercenaire. C'est une noble jouissance. Noble aussi est l'espoir par lequel on se console des peines de la route pendant qu'on va vers le but. Et si, au lieu de considérer des actes isolés, on se donne à soi-même par avance le spectacle de sa vie tout entière dirigée, embellie, agrandie, transformée par la vertu, si, dépassant toutes les réalités, on contemple un idéal magnifique de vertu, de sagesse, de perfection, la possession stable et perpétuelle du bien, et, dans cette possession, une joie inexprimable, immense, inépuisable, faut-il rejeter ces sublimes idées comme nuisibles à la pureté, au désintéressement de la détermination morale ? Pourquoi seraitil mauvais de se voir soi-même comme enveloppé de la splendeur du bien ? N'est-ce donc pas à notre personne que la beauté morale s'adresse? N'est-ce pas en nous qu'elle doit se répandre ? Si nous retrouvons ainsi dans la vertu même ce qu'on appelle notre intérêt, c'est un intérêt d'un tel ordre et tellemej;it transfiguré que l'on n'a rien à craindre pour l'exquise pureté de la vertu. Par là, la moralité, loin de se corrompre, s'achève. Si jaloux que l'on soit de sa parfaite délicatesse, quelle défiance concevoir quand on songe que cet idéal, complaisamment contemplé dans la conscience de l'homme vertueux, c'est la vertu, mais ayant accompli son œuvre ; c'est la moralité, mais consommée ; c'est le bien, mais triomphant ; c'est la raison, mais tellement maîtresse et souveraine qu'elle s'assujettit toutes choses et règle l'ordre du monde selon ses lois. C'est l'humanité ou la nature raisonnable, non plus avec ses défauts, ses faiblesses, ses misères, mais

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alTranchie de toute entrave, tout entière attachée au vrai, au bien, au beau, noble, parfaite et heureuse de cette perfection. Que peut-il y avoir en cette vision qui effarouche la plus délicate et la plus généreuse vertu ? Si elle ne craint pas de savoir dans le détail combien elle est belle, pourquoi redouterait-elle cette vue d'ensemble, cette grande image, faite non pour l'enfler vainement, mais pour l'animer et l'encourager ? Laissons donc l'homme de cœur, chaque fois que, par amour pour les biens supérieurs, il méprise les plus séduisantes choses d'ici-bas, laissons-le s'écrier :

(( J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle : Cette grandeur périt, j'en veux une immor^^lle. »

Ollé-Laprune, La morale (TArislote, Paris, 1881, p. 245 sq.

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Leçon IF La morale indépendante

I. Divers essais de morale indépendante. — n. Critique de la morale indépendante

AVANT d'exposer et de réfuter les deux morales les plus en vogue, à notre époque, parmi ceux qui ne veulent plus de la morale traditionnelle et chrétienne, rappelons brièvement les divers essais tentés jusqu'ici pour constituer une morale indépendante et signalons quelques-uns des défauts, où ils tombent, et les principales erreurs qui les caractérisent ; ce sera montrer, par là même, l'irrémédiable faiblesse de l'esprit de l'homme et son rêve chimérique, quand il entend, malgré l'expérience des siècles, se conduire ici-bas comme si Dieu n'existait pas ; ce sera aussi prouver indirectement la bonté, l'utilité et la nécessité de la morale chrétienne (i).

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