‹ Le Catéchisme romain, ou, L'Enseignement de la doctrine chrétienneChapitre 19 sur 312 · LA RELIGION ET LA MORALE · texte numérisé non relu

LA RELIGION ET LA MORALE

récompense. Dieu fut tour à tour admis ou récusé comme soutien de l'obligation ; la sanction fut cherchée' au dessus de l'homme ou dans l'homme lui-même, dans la vie présente ou dans la mort. La coexistence de tant de doctrines contraires acheva l'œuvre dissolvante que l'altération des dogmes et la corruption du culte avaient commencée (i). »

2. Union rendue plus étroite dans le christianisme. Heureusement Notre Seigneur vint refaire l'unité, en restaurant et en perfectionnant la morale, en en confiant la garde à son Eglise ; morale qui a peu à peu pénétré et régné dans le monde civilisé pendant des siècles, et qui, dans la suite et pour toujours, doit être la règle des mœurs de l'humanité rachetée.

3. Tentatives pour la rompre. Des esprits inquiets crurent devoir secouer un tel joug qu'ils proclamaient intolérable. Par haine du christianisme, au nom de l'indépendance de l'homme et de l'autonomie de la raison, ils repoussèrent toute ingérence extérieure. Ces « penseurs voulurent créer une morale indépendante, plus ou moins indépendante du christianisme. Seulement la difficulté était plus grande (qu'à l'époque ancienne du paganisme). Le paganisme avait une morale très faible et très contestable. Une morale pure triomphait de la sienne et du même coup triomphait de lui. Le christianisme avait une morale telle qu'aucune, jusqu'à la consommation des siècles, à ce qu'il semble, ne pouvait la dépasser. On ne pouvait donc pas par l'invention d'une morale supérieure à la sienne, la décréditer ; on ne pouvait que lui emprunter sa morale en la détachant de lui, au risque, par l'impuissance oii l'on se montrait de trouver en morale mieux que lui, de restaurer son crédit au lieu de le

i, Ihid.i p. 3o,

détruire (i). » On s'efforça d'avoir une morale sans religion, de la constituer indépendamment du dogme et, comme on ne pouvait faire autre chose, a de présenter aux liommes les conclusions de la morale chrétienne, sans le fondement sur lequel elle avait prétendu s'appuyer (2). » Il fallait donc lui trouver un fondement autre que la foi en Dieu, l'obéissance à Dieu, l'amour de Dieu, puisqu'on croyait encore à la nécessité de la fonder. Mais en dehors de la religion dont on ne voulait plus, on crut devoir s'adresser | à la science, spécialement à la science de l'homme.

4. Succès de ces tenlatives. Ce changement radical de point de vue cadrait trop bien avec l'esprit d'indépendance, de libre examen et de subjectivisme, qui est la caractéristique du protestantisme, pour ne pas réussir auprès des ennemis du catholicisme; mais c'était du même coup un retour à l'antiquité païenne et aux systèmes de l'ancienne philosophie. Peu importait, à vrai dire, pourvu que l'on eût une morale indépendante. Tout fut donc mis en œuvre pour assurer le succès de la nouvelle tentative.

D'une part, les encyclopédistes cherchèrent à faire prévaloir l'idée que la question morale est une question sociale, que les mœurs sont conditionnées par les lois ou que les lois font les mœurs, alors que c'était le contraire qu'on croyait (3) et qui est la

I. Faguet, La démission de la morale, p, 28. — 2. Ibld., p. 29. — 3. « Non seulement l'opinion que les questions sociales sont des questions morales, dit Brunetière, Sur les chemins de la croyance, Paris, igoS, p. iio, était au début du xviiie siècle universellement répandue, mais elle avait pour elle, depuis quinze ou seize cents ans, la force et l'autorité d'une vérité reconnue. Point de doute à cet égard, ni même de divergence, et, pour ne pas remonter au-delà du siècle précédent, Pascal dans ses Pensées, Bossuet dans ses Sermons, La Rochefoucauld dans ses Maximes, La Bruyère dans ses Caractères, La Fontaine lui-même dans ses Fables, orateurs ou poètes, moralis-

THÉORIE DE KANT Sq

vérité. Nos sociologues contemporaims pensent comme les encyclopédistes. D'autre part, quoique sans soupçonner encore l'immense extension et le rôle prépondérant que les sciences allaient prendre dans le monde, on crut la science capable de renouveler « la face du monde (i). » Et n'est-ce pas là encore aujourd'hui la prétention de nos modernes savants (2), qui se sont flattés, fort témérairement, de constituer une u morale scientifique. »

Mais avant que cette double veine fût exploitée contre la morale chrétienne, deux hommes parurent qui exercèrent une profonde influence et ont laissé une forte empreinte dans l'esprit de notre temps : Emmanuel Kant (f i8o4), l'auteur de la Critique de la raison pure, et Auguste Comte (f 1857), l'auteur du Cours de philosophie positive.

II. Théorie de Kant. — Kant, dans sa Critique de la raison pure, déclare la raison impuissante à s'assurer la réalité objective des notions essentielles de la morale, la liberté, l'âme, la vie future, Dieu ; il ne voit là que des formes subjectives et illusoires de l'esprit. 11 les rétablit pourtant, dans sa Critique de la raison pratique, par un coup d'Etat comtes ou philosophes, tous, ils n'avaient vu de moyen de « perfectionnement de la vie civile » que dans le perfectionnement des mœurs, dans l'universel et constant effort de chacun sur soi-même. »

I. Cf. Brunetière, La science et la religion, Paris, 1895, p. i5sq. — 2. Renan, dans l'Avertir de la science, a prétendu que la science « fournira toujours à l'homme le seul moyen quil ait pour améliorer son sort; » que son dernier mot, sa légitime prétention était u d'organiser scientifiquement l'humanité. » P. 37. Berthelot, en réponse à la brochure retentissante de Brunetière, La science et la religion, écrivit dans la Revue de Paris, I" février 1895, sur la Science et la morale : « Le triomphe universel de la science arrivera à assurer aux hommes le maximum possible de bonheur et de moralité. »

plètement injustifié, en se basant sur le fait moral, sur la certitude objective et absolue du devoir, à laquelle il se voit obligé d'adhérer par un acte de foi aveugle. Je me sens obligé ; quelque chose me dit : Tu dois. Mais si je dois, je suis libre, mon âme est immortelle, Dieu existe. Et ainsi, aux yeux de Kant, la morale, déterminée par l'idée du devoir, de l'impératif catégorique, est normative. Et « c'est parce que la morale existe qu'il faut bien que le libre arbitre existe ; qu'il faut bien que l'âme soit immortelle ; qu'il faut bien que Dieu existe ; et aussi c'est poar que la morale soit que Dieu a créé l'homme ; car en Dieu, la moralité étant absolue, la morale n'est pas, puisque l'acte moral est une lutte et que Dieu n'a pas à lutter; c'est pour que la morale soit que l'homme est doué du libre arbitre ; c'est pour que la morale soit que le monde existe comme épreuve de Thomme, comme tentation de l'homme, et comme chose que l'homme doit comprendre qu'il ne doit pas imiter, et comme chose dont l'homme doit comprendre qu'il doit se distinguer. Base de tout et fin de tout, la morale enveloppe le monde comme d'un cercle, et tout en part comme tout y aboutit (i). ))

Conception singulière, mais ne reposant que sur une base fragile et complètement illusoire, puisque Kant a commencé par refuser à la raison le pouvoir de s'assurer de la réalité objective de toute notion ; et résultat plus singulier encore, pour une morale indépendante, que de la faire partir d'un acte de foi et aboutir à une religion, la religion du devoir ; car le devoir ici est un Dieu. « Il en a tous les caractères : il est infaillible, il est indiscutable, il commande sans avoir de raison à donner de ses commandements, il est absolu — et il a tout créé (2). o

l. Fague^, Lia démission de Iç^ morale, p. 64. — 3. /6id.,p.76,

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Il a donc droit d'être respecté et scrupuleusement obéi. Et Kant d'entonner en l'honneur du devoir un vrai dithyrambe ; et, chez lui, « tout se termine en un noble panégyrique de la morale absolue et impérative ; ce n'est plus une critique, c'est une adoration (i). »

III. Théorie de Comte. — Kant a eu beaucoup de disciples ; il en a encore parmi nous, mais beaucoup moins que le fondateur du positivisme français, Auguste Comte. C'est ce dernier qui, soumettant toutes les sciences sans distinction à une seule et même méthode, la méthode expérimentale, l'a appliquée à la morale pour en faire une science « exacte. » Mais se gardant bien de consulter la psychologie, dont il se défiait, il s'en tient à la biologie et à la physiologie, avec quelques emprunts à la sociologie ou physique sociale. Esclave de son procédé, il ne peut donc que constater des faits et des lois ; adversaire de la métaphysique, il lui est interdit de s'élever jusqu'aux principes absolus. N'importe ; pour établir sa morale désintéressée, il oublie, lui aussi, sa propre méthode et passe indûment du fait au devoir, du fait physique au devoir moral. De quel droit? Gela est d'un autre ordre, et le passage n'est légitime que par un recours à la métaphysique, dont on ne veut pas. Ses disciples tomberont dans la même faute, et, après avoir banni l'a idole » delà métaphysique par un apriorisme, qui n'est pas sans quelque ressemblance avec cette (( idole, » ils ne se feront pas faute de faire dire à la science expérimentale ce qu'elle ne dit pas, ce qu'elle ne peut pas dire, car si elle montre comment les choses se passent, elle est totalement impuissante pour signifier comment elles doivent se passer.

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