X. Fouillée, Critique des sptèmes, p. i
t\1 LE CATÉCHISME ROMAIN
Auguste Comte a fini par la métaphysique et la religion. Tandis que Kant avait divinisé le devoir, Comte divinise l'humanité. Il ne voulait certes pas du catholicisme, mais il a su lui rendre un juste hommage (i) ; bien mieux, son positivisme n'en a été qu'une u laïcisation; » sa sociologie aboutit à un vrai système religieux, où l'humanité tient la place de Dieu (2). Quelques sociologues contemporains feront de même ; mais leur morale, pas plus que . celle de leur maître, n'en sera ni mieux fondée, ni plus complète, ni plus efQcace ; elle aura Tirrémédiable impuissance de toute morale indépendante (3) ; elle ne tiendra même pas debout.
IV. Essai de M. Fouillée. — M. Fouillée, avec raison, repousse ce qu'il appelle le moralisme des idéalistes dans le genre de Kant et Vamoralisme des empiriques dans le genre de Comte. Sa critique vigoureuse en fait bonne justice. Il ne veut, quant à lui, ni de l'acte de foi kantien dans la valeur objective de la raison pratique, ni de l'asservissement au fait qui est une prison murée sans issue. Il requiert un idéal qui ait sa raison d'être dans la réalité même, mais un idéal plus que formel, plus que légal,
I. Cf. Brunetière, Sur les chemins de la croyance, Paris, igoS, p. igô-igG. — 2. Brunetière dans les trois étapes qu'il se proposait de faire sur les chemins dont la croyance, et dont il n'a consigné par écrit que la première. L'utilisation da positivisme, écrivait: « Ce que j'ai demandé au positivisme, ou, si l'on veut à Auguste Comte, c'est d'établir en fait que la morale ne pouvait se constituer, se justifier, ni se maintenir, indépendamment d'une religion ; c'est en second lieu, que cette religion quelle qu'elle soit, ne pouvait être ni « naturelle » ni (( individuelle » mais « sociale » et fondée sur l'affirmation du surnaturel ; et en troisième lieu, mais accessoirement, c'est d'établir qu'à ces exigences, posées et définies par la science, le catholicisme avait répondu dans l'histoire. Rien de plus, ni rien de moins. » Sur les chemins de la croyance, p. xxi. — 3. Voir la leçon suivante.
ESSAI DE M. FOUILLEE 43
— ^M— 1— ■ lU ■■ »' ■— ^■■^■■«■■l» I ■ ■ I II. -I.I.- ■ !■ . .1 I !■ ■■ ■ ■ Il ■«■■■■■■■.— .11 il I I »»BII 11 w,M| #
dont la force de persuasion soit empruntée à la conscience du moi éclairée à la fois par les données scientifiques et par la philosophie. « Pour édifier une maison, dit-il, les maçons sont aussi nécessaires, peut-être plus que les architectes ; cependant on trouvera toujours de bons maçons, le difficile sera toujours d'avoir de bons architectes (i). » Et depuis répoque où il écrivait la Critique des systèmes de morale contemporaine, il constate que si le nombre des architectes en morale a été croissant, la situation morale n'a fait que s'aggraver en allant de mal en pis. Il voudrait donc être le bon architecte, en dépassant l'empirisme des moralistes scientifiques par la synthèse totale des éléments de la science et de la sociologie et de ceux de la psychologie et de la philosophie, car l'empirisme rétréci aboutit à l'amoralisme, et en repoussant le rationalisme ontologique et transcendant qui se perd dans les nuages de l'idéologie métaphysique. Il entend donc constituer une morale fondée scientifiquement sur la nature originale de la pensée, analysée dans son contenu intégral, sur les idées qui sont aussi des faits et qui se réalisent par leur efficacité propre ; c'est la morale des idées-forces, des valeurs idéales qui sont capables de diriger la pensée et l'action (2).
I. Le moralisme de Kant et l'amoralisme contemporain, Paris, 1905, p. 29. — 2. La morale, dit-il, Morale des idées-forces, Paris, 1908, p. II, est « l'ensemble des conséquences pratiques auxquelles on arrive, en prenantpour point de départ non seulement les conditions objectives de la vie individuelle et sociale, mais encore et avant tout une analyse radicale de l'expérience intérieure et de l'idée même de moralité, où la conscience s'exprime, ainsi qu'une synthèse intégrale des données de l'expérience. » Et page m : « L'analyse du sujet conscient nous révélera ce que nous nommons la primauté théorique et pratique delà conscience de soi. L'analyse du rapport entre les sujets nous révélera V altruisme essentiel de la conscience, son intime socialité et, pour ainsi dire, sa polarité nécessaire. L'analyse
i4 LE CATECHISME ROMAIN
Si M. Fouillée reste d'accord avec ceux dont il combat vigoureusement l'empirisme dans les morales sociologiques (i) et le formalisme dans les morales kantiennes (2), pour ne vouloir qu'une morale indépendante et laïque, c'est-à-dire dégagée de toute attache religieuse, de toute croyance en Dieu, il n'a pas mieux réussi qu'eux et ne pouvait pas réussir davantage. Et c'est parce qu'il se cantonne de partipris dans l'humain, sans rattacher l'homme à Dieu. Il a beau consulter la psychologie, celle-ci ne sert qu'à constater des faits internes ; et ces faits internes constatés ne permettent pas, sans un recours à la métaphysique, de conclure à ce qui doit être, c'est-à-dire au devoir. M. Fouillée n'est qu'un a métaphysicien honteux ; » il ne va pas jusqu'au bout, il reste en route ; et il est bien forcé d'y rester, puisqu'il écarte préalablement l'idée de Dieu et de destinée future. En outre, par un faux postulat, il suppose que tout ce qui peut être connu, aussi bien dans le monde moral que dans le monde physique,
de Yobjet nous découvrira les valeurs idéales ou idées-forces directrices de la pensée et de l'action. Enfin l'étude du rapport qui relie le sujet à l'objet nous révélera l'action essentiellement persuasive de l'idéal sur le sujet pensant... L'idée-force de moralité est liée à la primauté de la conscience de soi: Je pense, donc j'ai une valeur morale. L'idée-force de moralité crée des valeurs objectives et les classe : Je pense, donc j'évalue des objets. L'idée-force de moralité s'actualise en se concevant : Je pense, donc je réalise l'idéal. L'idée-force de moralité fonde la vraie société : Je pense, donc je commence à créer, dans et par la société humaine, la société universelle des consciences. )) — Pour la réfutation de ce système, voir Lenoble, Chronique philosophique, dans la Revue du clergé français, i5 avril 1908, t. liv, p. 192 sq. ; Scalla, La morale des idées-forces, dans la Revue pratique d'apologétique, i^'juin 1909, p. 321-3:^5.
I. Cf. Les éléments sociologiques de la morale, Paris, 1906. — 2. Cf. Le moralisme de Kant et Vamoralisme contemporain, Paris, 1905.