AUTRES ESSAIS DE MORALE INDEPENDANTE
est soumis au déterminisme. L'homme possède ce qu'il appelle l'auto-déterminisme, mais ce n'est plus là la liberté. Et sans liberté, que devient le devoir I» Les idées-forces, dont on parle, quelque action qu'elles aient, ne constituent pas un impératif, une obligation ; perdues dans le vague de l'abstraction, elles manquent de la clarté qui leur donnerait une efficacité décisive ; elles ne sont qu'un idéal sans prise sur nous ; elles n'ont pas la brutalité qui contraint ni l'autorité qui commande avec empire ; et comment l'auraient-elles, puisqu'elles n'existent qu'en nous et par nous ? Le « devoir, nous dit-on, est une création de notre pensée (i) ; » c'est donc une loi que l'homme se donne ; mais, étant son propre législateur, il peut très bien, quand il voudra, l'abroger. Et alors où est la morale ? Il n'y en a plus ou il y en a autant qu'il y a d'hommes, au gré de leurs fantaisies, et selon les circonstances (2).
Y. Autres essais. — i. Laissons de côté d'abord la morale de Nietzsche. Nietzsche ne voulait pas de la morale ordinaire, trop terre à terre, qu'il qualifiait
I. Morale des idées-forces, p. 383. — 2. Cette morale, remarque justement M. Scalla, Revue pratique d'apologétique, ne donne satisfaction ni aux exigences de la pensée spéculative ni aux besoins de la vie pratique, parce qu'elle se refuse à résoudre cette question : L'idéal moral tiret-il de l'homme toute son existence, sa raison d'être, ou, au contraire, se rattache-t-il à une Réalité absolue qui est le Bien, non seulement pour Thomme, mais le Bien en soi, Dieu ? C'est la question de Dieu ; mais M. Fouillée se refuse à la poser et sa science morale s'achève par le doute. Le doute suprême remplace le persuasif suprême ; l'agnosticisme religieux appelle Tagnosticisme moral : ils sont liés entre eux, parce qu'ils sortent d'un même principe, le principe de l'immanence, qui interdit àLhomme de chercher hors de lui, au-dessus de lui, un appui pour sa pensée et pour sa volonté. Preuve nouvelle qu'on ne fonde pas une vraie science morale sui: Tignorance de Dieu.
de morale d'esclaves, de bêtes du troupeau, de tarentules, de marécage : il l'abandonnait au servam pecus. Mais il rêvait d'une morale raffinée d'aristocrates à l'usage exclusif des animaux supérieurs de l'humanité, des forts. Il faut se surmonter, disait-il, devenir ce que nous sommes, vivre périlleusement : morale de contrainte tyrannique sur ses passions, non pour les extirper, loin de là, mais simplement pour les maîtriser, pour les dominer ; morale qui est tout le contraire d'une démission de soi-même, et qui, par la pratique d'une vie intense, débordante et féconde, cherche à réaliser le inaximum de ce que l'on peut être, en développant dans tous les sens sa nature, en vivant périlleusement. Cette morale du surhomme est un stoïcisme dépassé ; mais qui est à même de la pratiquer? Quelques rares exceptions peut-être, autant dire personne. Or la morale n'est point pour l'élite, elle est pour tous, et Nietzsche n'a fait qu'un rêve, très beau si l'on veut,, mais chimérique et difficilement réalisable.
2. Reste la morale de r honneur, celle d'Alfred de Vigny (i) et de Prévost-Paradol (2) jadis, celle de Faguet aujourd'hui, qui la définit ainsi :
I. « Dans le naufrage universel des croyances, disait de Vigny, j'ai cra apercevoir un point qui m'a paru solide, c'est l'honneur. Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, qui se tient debout au milieu de tous nos vices. Sans palme céleste après la mort, c'est la vertu de la vie. » — 2. « On voit souvent, écrivait Prévost-Paradol, cité ainsi que de Vigny par Farges, La liberté et le devoir, p. 4^7, au bord de quelque ruisseau, un arbre profondément atteint par le temps. Le tronc est ouvert, le bois est détruit ; il ne contient plus qu'un peu de pourriture, mais son écorce vit encore, la sève peut monter, et chaque année il se couronne de verdure, comme au beau temps de sa jeunesse. Il reste donc fièrement debout et peut même braver plus d'une tempête. Voilà l'image fidèle d'une nation que le point d'honneur soutient encore après que la religion et la vertu s'en sont retirées. »
LA MORALE DE l'hONNELR 4 7
(( L'honneur étant considéré comme devenant le principe de la morale, est un sentiment qui, sans envisager rutilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager l'utilité- sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s'y arrêtant pas, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de notre noblesse, de ce qui nous distingue d'êtres jugés par nous inférieurs à nous, et qui nous assure fermement qu'à cette dignité, qu'à cette noblesse, qu'au soin de ne pas déchoir nous devons sacrifier tout, même la vie (i). »
L'honneur est un beau mot, et le sentiment de l'honneur est un noble sentiment sans nul doute ; c'est celui de l'homme droit, loyal, fidèle à sa parole, ennemi de toute compromission, de toute bassesse, de tout procédé louche ou indélicat, d'une probité scrupuleuse, esclave du devoir professionnel jusqu'au sacrifice de sa vie. Et certes nul ne conteste la puissance d'un tel sentiment. Mais l'honneur peut très bien n'être que le masque du respect humain ; on ne veut point paraître déchoir aux yeux des hommes, on tient par dessus tout à leur estime ; et cela peut être le cas dans le vice comme dans la vertu ; les uns y trouvent un frein salutaire, d'autres une provocation à l'hypocrisie et aux abdications de la conscience. L'honneur peut aussi s'entendre du sentiment de sa propre dignité : on ne veut pas déchoir, on veut pouvoir s'estimer soimême ; il a alors une vraie valeur morale, il est l'équivalent de l'amour du devoir.
Mais comment les hommes, qui se disent des hommes d'honneur, entendent-ils le plus souvent le devoir? Ni tuer, disent-ils, ni voler, et respecter certaines convenances sociales, voilà tout leur code moral, fort réduit, très sévère contre les fautes de la femme, observe M. Farges, très indulgent pour