I. Le droit de Dieu sur les pouvoirs humains
— « Qui entend bien cette doctrine (de l'Eglise), sait comment concilier ces deux choses dont l'antagonisme met la société en péril : l'autorité et la liberté. Respecter l'autorité, c'est rendre à César tout ce qui lui est dû ; défendre la liberté, c'est interdire à César d'usurper ce qui ne lui est pas dû. Qui fera cela ? Celui qui commande à la fois au citoyen et à César. Et voilà pourquoi le seul moyen de combattre ensemble et le désordre et la tyrannie, c'est de reconnaître les droits de Dieu.
« Les droits de Dieu ! Ah ! comme ils sont oubliés dans
évoques, comme leur autorité sur les biens nécessaires à l'Eglise, particulièrement sur les édifices sacrés, seront irrévocablement, dans lesdites associations, en pleine sécurité. » — Enfin, dans sa lettre « Une fois encore, » du 6 janvier 1907, il repousse la déclaration annuelle d'exercice du culte exigée par la loi, parce que FEtat, en statuant « que le curé ou desservant ne serait plus » dans son Eglise « qu'un occupant sans titre juridique, qu'il serait sans droit pour faire aucun acte d'administration, » a imposé une situation humiliante qui rend la déclaration inacceptable. En outre, il déclare que la loi d'attribution aggrave encore la loi de séparation et mérite d'autant plus d'être réprouvée et condamnée. « Au point de 'vue des biens ecclésiastiques, dit-il, cette loi est une loi de spoliation, une loi de confiscation, et elle a consommé le dé- (pouillement de l'Eglise... Au point de vue de Vexercice du mlte,ce\.ie loi a organisé Tanarchie ; ce qu'elle instaure surout, en effet, c'est l'incertitude et le bon plaisir. Incertitude ù les édifices du culte, toujours susceptibles de désaffectaion, seront mis ou non, en attendant, à la disposition du lergé et des fidèles ; incertitude s'ils leur seront conservés )u non, et pour quel laps de temps. Arbitraire administratif cglant les conditions de la jouissance, rendue éminemment iiccaire ; pour le culte, autant de situations diverses en rance qu'il y a de communes ; dans chaque paroisse, le rôtre mis à la discrétion de l'autorité municipale, et, par onséquent, le conflit à Eétat possible organisé d'un bout à autre du pays. Par contre, obligation de faire face à toutes l's charges, môme les plus lourdes, et, en même temps, limialion draconnienne en ce qui concerne les ressources destines à y pourvoir . »
nos sociétés contemporaines ! Vous les chercherez vainement dans cette fameuse Déclaration qui a inauguré les temps nouveaux. Et cette omission n'est pas fortuite. On a cru que l'homme suffirait à se faire son sort ici-bas ; que les relations avec Dieu pouvaient être laissées à la conscience, j'allais dire à la fantaisie de l'individu ; oui, car pour l'impiété moderne, la conscience religieuse n'est qu'une fantaisie bizarre. Le châtiment ne s^est pas fait attendre. On prétendait fonder la liberté ; ce qu'on a organisé, c'est une alternative de servitude et de désordre. La servitude, elle est contenue dans cette doctrine étrange qui donne à l'Etat le droit de tout faire, de tout imposer, de tout interdire, sous prétexte qu'il parle au nom de tous. Mais, parce que cette prétention est intolérable, il y a toujours une partie delà nation qu'elle blesse et qu'elle opprime ; la révolte survient et le désordre la suit. Si la force reste au pouvoir, ce sont, au cœur des vaincus, d'inguérissables rancunes et de nouveaux ferments de haine ; si la rébellion l'emporte, elle recueille, avec le pouvoir, l'héritage des faux principes dont l'application l'indignait quand elle était la plus faible, et qu'elle ne craint pas de faire prévaloir à son tour...
(( Si l'on a la puissance suprême, le frein n'est plus nulle part, ni au dedans, ni au dehors. Et c'est le cas de l'Etat moderne. Il a beau s'identifier théoriquement avec la masse des citoyens, pratiquement il s'en distingue : la preuve, c'est qu'il les contraint. Or, voici que cette souveraineté terrestre ne veut plus reconnaître la souveraineté divine. Ou elle la nie, ou elle n'en tient pas compte ; et c'est vraiment bien d'elle qu'on peut dire qu'elle ne voit plus rien au dessus de sa tête. Etonnez-vous alors qu'elle se croie tout permis, qu'elle traite de séditieuses toutes les résistances, toutes, jusqu'à celles du droit violé, jus* qu'à celles de la conscience ! » D'Hulst, Conf. de N.-D., Carême de 1896, IP Conf., Paris, 1908, p. 58-59.
2. Nécessité et utilité, pour la société et pour TEtat, de la morale évangélique. — C'est là une de ces vérités sur lesquelles Léon XIII n'a cessé de revenir.
NÉCESSITÉ DE LA MORALE ÉVANGELIQUE 5o
Une société, sans religion, disait-il (i), ne saurait être bien réglée. En 1886, il écrivait aux évêques de Hongrie : « Pour conjurer les terreurs du socialisme (et nous pouvons ajouter de tout ce qui menace l'ordre et la paix), ce qu'il y a d'excellent, de vraiment efficace et sans quoi la crainte du châtiment ne sert pas à grand'chose, c'est d'inspirer aux citoyens un esprit profondément religieux, et de leur inculquer le respect et l'amour de l'Eglise. La religion, en effet, est la sauvegarde sacrée de l'intégrité des mœurs et de toutes les vertus qui jaillissent de la religion comme de leur source, sous la conduite et le magistère de l'Eglise. Quiconque suit pieusement et entièrement les préceptes de l'Evangile se tient bien loin, par le fait même, de toute ombre de socialisme. De même, en effet, que la religion commande de vénérer Dieu et de le craindre, de même elle ordonne d'être soumis et d'obéir
^ aux pouvoirs légitimes ; elle défend de rien entreprendre de séditieux ; elle prescrit de respecter les biens et les droits d'autrui; à ceux qui ont plus de richesse, elle ordonne de venir en aide avec bonté à la multitude de ceux
.qui sont dans l'indigence; elle entoure les pauvres de toutes les ressources de la charité ; elle répand ses plus douces consolations sur les malheureux, en leur inspirant l'espoir de biens immenses et immortels qui seront d'autant plus grands que l'on aura eu plus durement et plus longtemps à souffrir. C'est pourquoi ceux qui président aux destinées des nations ne sauraient rien faire de plus sage et de plus opportun que de laisser la religion, libre de tout obstacle, exercer son influence sur l'esprit des peuples et les ramener par ses préceptes à la vertu et à l'intégrité des mœurs. Se défier de l'Eglise, la tenir en suspicion, outre que c'est chose ouvertement injuste, ne ^aurait profiter à d'autres qu'aux ennemis de l'ordre civil, i ceux qui désirent le bouleversement de la société. » Léon XIII, Encycl. Quod mulium, 22 août 1886.
« Prenons comme point de départ une vérité notoire, souscrite par tout homme de bon sens et hautement pro-
i, Encycl. Immoriale Deî.
5o4 LE CATECHISME ROMAIN
clamée par l'histoire de tous les peuples, à savoir que la religion, et la religion seule, peut créer le lien social ; que seule elle suffît à maintenir sur de solides fondements la paix d'une nation. Quand diverses familles, sans renoncer aux droits et aux devoirs de la société domestique, s'unissent, sous l'inspiration de la nature, pour se constituer membres d'une autre famille plus vaste, appelée la société civile, leur but n'est pas seulement d'y trouver le moyen de pourvoir à leur bien être matériel, mais surtout d'y puiser le bienfait de leur perfectionnement moral. Autrement la société s'élèverait peu au dessus d'une agrégation d'êtres sans raison, dont toute la vie est dans la satisfaction des instincts sensuels . Il y a plus : sans ce perfectionnement moral, difficilement on démontrerait que la société civile, loin de devenir pour l'homme, en tant qu'homme, un avantage, ne tournerait pas à son détriment.
« Or, la moralité de l'homme, par le fait même qu'elle doit mettre de concert tant de droits et tant de devoirs dissemblables, puisqu'elle entre comme élément dans tout acte humain, suppose nécessairement Dieu, et, avec Dieu, la religion, ce lien sacré dont le privilège est d'unir, antérieurement à tout autre lien, l'homme à Dieu. En effet, l'idée de moralité importe avant tout un ordre de dépendance à l'égard du vrai, qui est la lumière de l'esprit, à l'égard du bien, qui est la fin de la volonté : sans le vrai, sans le bien, pas de morale digne de ce nom. Et quelle est donc la vérité principale et essentielle, celle dont toute vérité dérive? C'est Dieu. Quelle est donc encore la bonté suprême dont tout autre bien procède ? C'est Dieu. Quel est enfin le créateur et le conservateur de notre raison, de notre volonté, de tout notre être, comme il est la fm de notre vie ? Toujours Dieu. Donc, puisque la religion est l'expression intérieure et extérieure de cette dépendance que nous devons à Dieu à titre de justice, il s'en dégage une grave conséquence qui s'impose -, tous les citoyens sont tenus de s'allier pour maintenir dans la nation le sentiment religieux vrai, et pour le défendre au besoin, si jamais une école athée, en dépit
CONDAMNATION DES ASSOCIATIONS CULTUELLES 5o5
des protestations de la nature et de l'histoire, s'efforçait de chasser Dieu de la société, sûre par là d'anéantir le sens moral au fond même de la conscience humaine. Sur ce point, entre hommes qui n'ont pas perdu la notion de l'honnête, aucune dissidence ne saurait subsister.
« Si les croyances religieuses furent, toujours et partout, données comme base à la moralité des actions humaines et à l'existence de toute société bien ordonnée, il est évident que la religion catholique, par le fait même qu'elle est la vraie Eglise de Jésus-Christ, possède plus que tout autre l'efficacité voulue pour bien régler la vie dans la société comme dans l'individu. » Léon XIîI, Encycl. Au milieu des sollicitudes , i6 février 1892.
3. La condamnation des associations cultuelles et le sacrifice des biens ecclésiastiques. — « En ce qui touche les bien ecclésiastiques qu'on nous accuse d'avoir abandonnés, il importe de remarquer que ces biens étaient pour une partie le patrimoine des pauvres et le patrimoine, plus sacré encore, des trépassés. 11 n'était donc pas plus permis à l'Eglise de les abandonner que de les livrer ; elle ne pouvait que se les laisser arra-
Îcher par la violence. Personne ne croira, du reste, qu'elle ait délibérément abandonné, sinon sous la pression des raisons les plus impérieuses, ce qui lui avait été ainsi confié et ce qui lui était si nécessaire pour l'exercice du culte, pour l'entretien des édifices sacrés, pour la formation de ses clercs et pour la subsistance de ses ministres. C'est, perfidement mise en demeure de choisir entre la ruine matérielle et une atteinte consentie à sa constitution, qui est d'origine divine, qu'elle a refusé, au prix Imême de la pauvreté, de laisser toucher en elle à l'œuvre de Dieu. On lui a donc pris ses biens, elle ne les a pas - abandonnés. Par conséquent, déclarer les biens ecclésiastiques vacants à une époque déterminée si, à cette époque, l'Eglise n'a pas créé dans son sein un organisme nouveau ; soumettre cette création à des conditions en Opposition certaine avec la constitution divine de cette Eglise mise ainsi dans l'obligation de les repousser ; attribuer ensuite ces biens à des tiers, comme s'ils étaient
5o6 LE CATÉCHISME ROMAIN
devenus des biens sans maître, et, finalement, affirmer qu'en agissant ainsi on ne dépouille pas l'Eglise mais qu'on dispose seulement de biens abandonnés par elle, ce n'est pas simplement raisonner en sophiste, c'est ajouter la dérision à la plus cruelle des spoliations. Spoliation indéniable, du reste, et qu'on chercherait en vain à pallier en affirmant qu'il n'existait aucune personne morale à qui ces biens pussent être attribués ; car l'Etat est maître de conférer la personnalité civile à qui le bien public exige qu'elle soit conférée, aux établissements catholiques comme aux autres, et, dans tous les cas, il lui aurait été facile de ne pas soumettre la formation des associations cultuelles à des conditions en opposition directe avec la constitution divine de l'Eglise qu'elles étaient censées devoir servir.
« Or, c'est précisément ce que l'on a fait relativement aux associations cultuelles. La loi les a organisées de telle sorte que ses dispositions à ce sujet vont directement à rencontre de droits qui, découlant de sa constitution, sont essentiels à l'Eglise, notamment en ce qui touche la hiérarchie ecclésiastique, base inviolable donnée à son œuvre par le divin Maître lui-même. De plus, la loi confère à ces associations des attributions qui sont de l'exclusive compétence de l'autorité ecclésiastique, soit en ce qui concerne l'exercice du culte, soit en ce qui concerne la possession et l'administration des biens. Enfin, non seulement ces associations cultuelles sont soustraites à lajuridiction ecclésiastique, mais elles sont rendues justiciables de l'autorité civile. A oilà pourquoi nous avons été amené, dans nos précédentes Encycliques, à condamner ces associations cultuelles, malgré les sacrifices matériels que cette condamnation comportait. » Pie X, Lettre à la France « Une fois encore, » 6 janvier 1907.
Leçon XIV^
Cinquième Commandement
I. Ce qui est interdit : V homicide. — II. Ce qui est prescrit: la charité
APRÈS les devoirs envers Dieu, réglés par les trois premiers commandements, et les devoirs envers ceux qui représentent l'autorité de Dieu, réglés explicitement ou implicitement par le quatrième, viennent les devoirs de Thomme envers ses semblables et ses égaux : ce sont ceux de la morale sociale (i). Or, le principe, la base fondamentale de la morale sociale n'est autre que la communauté d'origine, de nature et de destinée, qui appartient à tous les hommes sans distinction et ([ui fait d'eux les membres de la même famille humaine, les enfants du même Père céleste, des frères. C'est ici qu'intervient la justice proprement dite, celle qui nous ordonne vis-à-vis de nos semblables
I. BIBLIOGRAPHIE : Voir les ouvrages déjà signalés aux leçons iv« et suivantes: S. Thomas, Sam. theoL, liante, Q. Lxiv-Lxv ; D'Hulst, Conf. de N.-D., Carême de 1896 ; de Pascal, Philosophie morale et sociale, Paris, s. d. ; de Smedt, Les origines du duel judiciaire, dans le Compte-rendu du III" Congrès scientifique des catholiques, tenu à Bruxelles en 1894, v section. Sciences historiques, p. 233-25i, et dans les Etudes de 1895.
5o8 LE CATÉCHISME ROMAIN
et nous fait rendre à chacun ce qui lui est dû dans une mesure d'égalité. Défense par conséquent de nuire au prochain par action, par parole, par désir: par action, soit en le blessant dans sa propre personne ou en attaquant sa vie, soit en l'outrageant dans la personne qui lui est unie pour la propagation de l'espèce, soit en lui portant préjudice dans ses biens ; par parole, en déposant contre la vérité ; par désir, quand on souhaite d'avoir injustement ce qu'il possède.
Mais, d'après le commandement nouveau, la charité doit aussi intervenir pour ajouter au respect scrupuleux des droits la bienveillance et l'affection, car sa portée s'étend beaucoup plus loin et son intervention est à la fois plus douce et plus efficace.
Or, le premier de tous les biens, c'est la vie ellemême ; delà l'objet du cinquième précepte: « Tu ne tueras point (i). » Ce commandement, observe le Catéchisme Romain*{'î), renferme deux choses: l'une qui est interdite, c'est de tuer ; l'autre qui est prescrite, c'est d'avoir une charité, un amour sincère pour nos ennemis, de vivre en paix avec tout le monde et de supporter toutes les contrariétés avec patience. Il importe donc aux pasteurs d'en donner et aux fidèles d'en recevoir une explication exacte, voici pourquoi.
« Heureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu, » est-il dit dans l'Evangile (3) ; c'est une raison qui doit puissamment engager les pasteurs à faire connaître ce commandement aux fidèles avec la diligence et le soin le plus grand ; car rien n'est plus propre à maintenir la concorde parmi les hommes que de les amener tous, par une explication correcte, à l'observer religieusement comme ils le doivent ; parce qu'il est permis d'es-
I. Exod.fXX, i3. — 2. Cat. Rom.,V, III, Quint, praecept. Decalogi, n. 5. — 3. Matth., v, 9.
L*HOMICIDE Bog
pérer alors qu'étant unis par une parfaite conformité de sentiments, iis aimeront à entretenir au milieu d'eux la concorde et la paix.
« Ce qui montre la nécessité d'expliquer ce précepte, c'est que, après le déluge universel, ce fut là surtout la défense que Dieu fit aux hommes : « Et votre sang à vous , f en demanderai compte à cause de vos âmes, f en demanderai compte à tout animal (i). » Dans l'Evangile, quand Notre Seigneur se met à expliquer les lois anciennes, la première qu'il aborde est celle dont il est écrit dans saint Matthieu : « // a été dit aux anciens : « Tu ne tueras point, » et le reste (2).
« De leur côté, les fidèles doivent être attentifs et bien disposés à écouter l'explication de ce précepte. Car, si l'on en considère la portée, il est fait pour protéger la vie i de chacun de nous. Ces paroles : « Tu ne tueras point, » défendent Thomicide d'une manière absolue. Si l'on doit aimer à entendre parler de ce commandement, on doit aussi aimer à éviter le péché qu'il défend (3). »