‹ Le Catéchisme romain, ou, L'Enseignement de la doctrine chrétienneChapitre 23 sur 312 · PAS DE MORALE SANS METAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

PAS DE MORALE SANS METAPHYSIQUE

car il n'a pas été et il n'est pas de morale au monde qui ne s'appuie sur la métaphysique et ne se rattache à la religion. Mais les faits peuvent changer, disent-ils, et rien ne prouve qu'ils ne changeront pas. Le succès de la morale traditionnelle s'explique dans le passé par un concours très heureux de circonstances ; tout la condamne aujourd'hui; la marche et les progrès de l'esprit humain semblent bien présager le triomphe futur et définitif de la morale laïque.

Hypothèses que tout cela ; car, en attendant, la morale traditionnelle reste en possession, dans bien des âmes, de la direction de la vie, tandis que la morale laïque, incertaine dans ses méthodes, incomplète et surtout inefficace dans ses applications, offre le spectacle de l'anarchie et du désarroi. Ce qu'il y a de plus caractéristique, c'est que les partisans de cette morale laïque, qui répudient toute métaphysique, ne condamnent la métaphysique qu'au nom même de la métaphysique et ne peuvent passer, quand ils s'y essayent, de Tordre des faits à Tordre des devoirs, qu'au nom d'un principe métaphysique. Ils répudient de même toute religion, mais, par une contradiction singulière, ils aboutissent euxmêmes à une religion, celle de la science, celle de Thomme ou celle de Thumanité.

Laissons cela cependant et constatons simplement la situation fausse dans laquelle ils se sont placés et l'illogisme radical dans lequel ils se débattent. La prétention des empiriques de constituer une morale sans métaphysique est logiquement insoutenable et pratiquement inacceptable ; elle aboutit nécessairement aune morale sans obligation ni sanction, c'està-dire à quelque chose qui n'est plus du tout la morale.

IL Pas de morale sans métaphysique. — i. Aveu. C'est un partisan de la morale indépendante

LB CATBCUISMI* — X. ▼. A

qui le déclare loyalement : « Quels sont les écrivains qui s'occupent vraiment du problème moral ? II ne faut pas se le dissimuler : ce sont ceux-là seuls qui l'abordent en métaphysiciens. Faire une analyse des sentiments moraux les plus répandus dans l'humanité, c'est établir un fait: la façon dont les hommes sentent généralement en matière de morale. Faire une étude du développement et des sentiments dits moraux dans le monde, c'est découvrir une série d'autres faits : une partie de l'histoire de l'humanité et des lois suivant lesquelles elle se transforme. Or, le problème moral n'est pas un problème dejait, c'est un problème de droit. Pour le résoudre, il faut contrôler les sentiments moraux dans leur forme et dans leur fond. Il faut se demander : les raisons pour lesquelles l'homme doit concevoir qu'il est dans le monde sont-elles ou ne sont-elles pas de nature à justifier ceux des hommes qui se croient un devoir et qui lui obéissent ? Bref, il faut se poser un problème de métaphysique (i). n 2. Qu'est-ce que la morale, en effet? Ce n'est pas simplement une science des mœurs ou la simple connaissance de la manière dont les hommes ont vécu ou vivent; c'est une règle des mœurs, la connaissance de la manière dont doivent vivre les hommes. Pour constituer la morale ainsi entendue, il faut nécessairement une base solide pour l'asseoir, des raisons pour la justifier, des jugements pour distinguer le bien du mal, pour décider qu'il faut faire le bien et éviter le mal, pour fixer le choix entre deux attitudes contradictoires à prendre. Et comment y parvenir sans l'intervention de la métaphysique ? Gomment diriger les actes raisonnables de l'homme, si l'on ignore de parti-pris sa nature, son origine et sa destinée.^ En mécanique, on ne I. Cresson. La morale de la raison théorique, Paris, igoS, p. 7.

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parvient à diriger utilement et efficacement un mou- Yement qu'à la condition de connaître aussi bien que possible la nature de la force à diriger, son point de départ et le but où l'on tend. Ainsi, et à plus forte raison, en est-il en morale. Les actes humains échapperont à toute direction ordonnée tant que seront méconnues la nature de l'homme, son origine et sa fin. Or, c'estprécisément àla raison pure, appuyée sans doute sur l'observation préalable des faits, mais les dépassant aussitôt pour remonter logiquement à leurs causes cachées, de les dégager et de les mettre en pleine lumière. C'est ainsi, du reste, que procèdent les partisans de la morale indépendante. Pour distinguer le bien du mal, pour prescrire ou défendre tel acte, pour décider l'homme à agir dans tel sens plutôt que dans tel autre, ils sont obligés de faire des jugements de valeur et d'invoquer par conséquent un principe extérieur et supérieur. Et n'est-ce point là de la métaphysique P Mais ils se l'étaient interdite, et en y recourant, ils se contredisent eux-mêmes. De ce seul point de vue, ils sont donc irrecevables.

111. Pas de morale sans Dieu. — i. Car 6a serait la loi qai noas oblige ? Dieu seul fonde le devoir ou l'obligation comme législateur, comme juge suprême. Mais, en disant que Dieu est le fondement de l'obligation ou du devoir, on n'entend pas dire que la connaissance explicite de Dieu soit nécessaire pour connaître le devoir, ni qu'on ne puisse pas obéir au devoir sans avoir l'intention formelle d'obéir à l'ordre de Dieu, et moins encore que Dieu enseigne le devoir à l'homme par une révélation extérieure, car la conscience est révélatrice du devoir.

Cela (( signifie simplement que la loi de Dieu une fois connue directement et immédiatement par l'éducation et

la conscience, la raison y découvre facilement, par une simple analyse, que cette loi suppose un législateur suprême, et que le devoir que l'homme a d'obéir suppose un droit corrélatif dans celui qui commande. Or, le législateur est le fondement de la loi, et son droit de commander le fondement de notre devoir d'obéir. Supprimez le législateur, il n'y a plus de loi ; supprimez son droit, il n'y a plus de devoir. Yoilà pourquoi le sentiment du devoir, qu'éprouve si clairement notre conscience, est si profondément imprégné du sentiment de notre contingence et de notre dépendance devant l'immensité de l'Etre suprême. Sentir qu'il nous faut obéir, c'est sentir que nous sommes des sujets, et non pas des maîtres, et que nous dépendons du Maître souverain, arbitre de la vie et de la mort. Pour en être bien convaincus, il suffit d'un peu de réflexion sur sa conscience etdebeaucoupdesincérité(i).))

2. En même temps qu il fonde la loi morale, Dieu la sanctionne efficacement. Morale intéressée, objectent aussitôt les moralistes contemporains. Et nous avons déjà relevé l'injustice d'une pareille accusation; j comme si la morale chrétienne faisait de la sanction l'unique motif de l'obéissance. Ils feignent d'ignorer que la crainte purement servile de la punition comme l'espérance purement mercenaire de la récompense céleste est condamnée. Non, la sanction ne se substitue pas au devoir, elle s'y surajoute comme une aide pour les volontés défaillantes et comme un motif de plus d'être fidèle au bien. Loin d'exclure l'accomplissement désintéressé du devoir, la morale chrétienne le suggère plutôt et y pousse de tout son pouvoir ; mais elle sait que ce ne peut être là que le partage de quelques-uns, des plus parfaits, la grande masse ne marchant guère que sous l'impulsion de quelque motif intéressé ; dans ce dernier cas, du moins, elle requiert la présence nécessaire d'un commencement d'amour de Dieu.

j. Farges, La liberté et le devoir, Paris^ 1902, p. 479.

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