PAS DE DESINTERESSEMENT ABSOLU
A la rigueur, « on comprend que l'on s'appuie sur la conscience seule, quand on mène une vie moyennement heureuse, quand on est honoré de ses concitoyens et que le devoir est facile. Mais supposez une more de famille, qui voit ses enfants près de mourir de faim sous ses yeux, et mettez à côté d'elle le moyen de les nourrir, soit par un acte contraire à l'honnêteté, soit par le sacrifice de la vertu. Dites alors à cette personne qu'il n'y a ni Dieu, ni ciel, ni enfer, et que c'est par le devoir seul qu'elle doit résister à la tentation. Ajoutez que, quoi qu'elle fasse, qu'elle ait supporté la misère et la faim, ou qu'elle ait acquis, je ne dis pas la richesse, mais l'aisance ou la nourriture d'un jour, au prix du vice ou de l'infamie, son sort après cette vie seraexactement le même, croyez-vous que la vertu résiste? N'est-il pas évident qu'il y aura disproportion entre la faiblesse du principe abstrait et la puissance de l'impulsion réelle vers le mal ? Placez encore un de ces hommes dans une situation où il lui sera possible de satisfaire par un acte coupable une passion très vive, à l'insu de l'univers entier, et il est bien difficile de croire que son stoïcisme puisse résister à une telle épreuve. S'il le fait, c'est qu'il sera un héros de la vertu. Or, la morale n'est pas faite pour les héros, elle est faite pour les hommes ordinaires ; elle doit être assez efficace pour maintenir dans le bien ceux qui n'ont que des forces et un courage médiocres (i). »
3. Le désintéressement absolu dans la pratique du devoir est une chimère de la morale indépendante. Il ne se comprendrait que si tous les hommes sans exception avaient une âme de héros ; et nous avons tout lieu de croire que ce n'est pas un tel héroïsme que la morale nouvelle a infusé chez nos contemporains. Nier les sanctions divines du devoir, c'est facile pour qui nie Dieu et la vie future. Mais alors comment assurer et obtenir que chacun remplisse son devoir, tout son devoir ?
u Supposez qu'il soit permis, malgré la conscience