LA GUERRE
guerre devenue un cas de légitime défense natio>
nale, soit pour l'indépendance de l'autonomie, soit
pour l'intégrité du sol et la sécurité des citoyens,
soit pour la sauvegarde des intérêts moraux et de
la foi religieuse. D'autre part, des cas peuvent se
présenter où le droit des gens réclame une interven-
: tion armée pour faire cesser dans une nation voi-
i sine d'intolérables abus ou des injustices criantes,
: qui sont un scandale et créent un danger.
Défensive ou offensive, la guerre n'échappe pas aux lois de la morale ; elle doit être juste dans ses causes et ne peut éclater que lorsqu'on a dûment épuisé tous les moyens pacifiques de conciliation, et uniquement après une dénonciation formelle des hostilités (i). Quand ces conditions sont remplies, le meurtre, qui est la conséquence inévitable de la guerre, se trouve justifié et ne tombe pas sous l'interdiction du cinquième commandement.
Or, qu'est-ce qu'un crime qu'on ne peut plus dès lors s'empêcher de commettre? « Qu'est-ce qu'un crime dont les éléments sont des vertus? Et n'est-ce pas le cas de la guerre juste ou réputée telle par les hommes qui la font ? Je vois le génie du chef appliqué a ménager la vie des combattants, leur santé, leurs forces, à épargner tout sacrifice, toute souffrance inutiles. Je vois l'abnégation du soldat qui se prodigue dans une tâche obscure, moissonnant la Igloire pour sa patrie sans la retenir pour lui-même. Je vois le dévouement réciproque, la confiance, la générosité. Je vois la discipline qui plie toutes les volontés à une œuvre unique, faite d'endurance et 'de constance. Par dessus tout, je vois le courage :
I. Dans la dernière guerre russo-japonaise, l'ouverlure des tioslilités parles Japonais contrôla Hotte russe, à Port- Arthur» avant la déclaration officielle de la guerre, a été une violation du droit des gens.
tantôt impétueux et brillant, dans les ardeurs de l'attaque ; tantôt ferme et impassible sous une pluie de fer, dans les méritoires attentes que l'obéissance lui impose. Le courage, cette chose sacrée, qui élève rhomme moral au-dessus de son être sensible, qui lui fait supporter avec joie la fatigue et la souffrance, \ le froid et la faim, les privations et l'angoisse, tout cela pour gagner l'heure où il pourra enfin' ramasser toutes ces immolations partielles en un sacrifice unique et jeter son corps, par devoir, par honneur, au-devant de la mort ! Ah ! que de grandes choses n'existeraient pas sans la guerre ! Que de vertus seraient le privilège des saints, ingénieux à en cueillir les occasions dans la vie de tous les jours, si la guerre, messagère de Dieu, ne venait de temps en temps les proposer à tous les hommes, leur en faire une nécessité sublime, et réveiller les germes d'héroïsme moral, endormis dans toutes ces âmes, où Dieu cependant n'a pas effacé son image (i) I »
Bien qu'elle devienne l'occasion d'aussi grandes vertus, la guerre n'en reste pas moins un épouvantable fléau, dans lequel se déchaînent les pires instincts de l'homme, qui en vient à méconnaître facilement sa propre dignité, l'honneur d'autrui, la mesure et la clémence. Et c'est un problème, vivement agité, de savoir ce qui l'emporte, du bien ou du mal. Tout légitime donc les efforts tentés pour recourir préalablement à un arbitrage, pour réduire les armements formidables, source de dépenses et danger permanent, pour rendre la durée d'un conflit aussi courte que possible et pour secourir les blessés (2). Mais, quoi qu'on fasse, ce serait une utopie
I. D'Hulst, ConJ. de N.-D., Carême de 1896, Paris, 1901, p. 85-86. — 2. Voir, à la fin de la leçon, la pensée de Léo|>
de croire que la guerre, en vertu de la civilisation et du progrès, disparaîtra un jour totalement de la terre ; elle pourra se faire de plus en plus rare, et ce sera tant mieux; mais, quant à cesser définitivement, l'état de notre race déchue ne permet pas de Tespérer, attendu qu'elle est l'une des conséquences du péché originel.
IL Ce qui est prescrit: la charité
I. Fraternité humaine. — i. Le commandement nouveau. Malgré sa formule négative, le cinquième commandement comprend une partie positive, fort importante ; il prescrit en effet, l'amour du prochain. Et la raison en est que tous les hommes sont enfants de Dieu, appelés par la grâce à faire partie j du même corps mystique, et destinés par une même ' foi et une même pratique religieuse à conquérir la vie éternelle. Frères, ils le sont donc, de par la volonté de Dieu, et par leur nature, et par leur élévation à l'ordre surnaturel. Or, vivant en société, ils sont en contact inévitable avec des caractères, ou sympathiques, ou antipathiques, ou indifférents ; j qu'ils aiment ceux qui les aiment et qu'ils rendent -le bien pour le bien, rien de plus naturel, s'ils ne sont pas de parfaits égoïstes ; mais peuvent-ils rester indifférents avec les indifférents ? ont-ils surtout le droit de détester ceux qui les haïssent et de rendre le mal pour le malP Non, répond la morale chrétienne : car, si le premier commandement ordonne d'aimer Dieu, le second lui est semblable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. )> Il n'est
XIII sur la proposition de désarmement, faite par l'empereur de Russie, en 1888.
pas de commandement plus grand que ceux-là (i). (( Toute la loi, dit saint Paul (2), est contenue dans un seul mot : Tu aimeras ton prochain eomme toi-même. » C'est là le commandement nouveau donné par Notre Seigneur (3).
2. Nature de ce commandement. L'amour du prochain découle de Tamour de Dieu ; car a si quelqu'un dit : (( faime Dieu, » et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur (II). » La charité envers le prochain s'impose donc à cause même de la charité envers Dieu ; la charité est à la fois une vertu surnaturelle et théologale. Comme dit saint Thomas (5), (l'amour dont nous aimons le prochain est le même que celui dont nous aimons Dieu. Cette vertu trouve, en effet, dans le prochain un objet réellement divin. L'homme doit aimer le prochain comme il s'aime lui-même et comme Dieu l'aime. Or, ce que Dieu aime et bénit en nous, « c'est la forme de notre prédestination, la source de notre sanctification, la substance de notre perfection. C'est une idée, l'idée que Dieu a de nous, l'idée de nous qui est en Dieu, mais une idée qui n'est point abstraite, une idée vivante et vivifiante. Enfin, c'est le Christ non pas en lui-même et isolé de nous, mais le Christ avec nous, s'appropriant à nous, se particularisant en nous, pur idéal pour nous, tant qu'il n'est pas entré dans nos âmes, mais devenant, dès qu'il y entre, le premier terme de notre être, notre tête surnaturelle (6). »
C'est ainsi que l'homme doit aimer Dieu dans l'homme et l'homme pour Dieu : Dieu dans Thomme, parce que, par la création, il lui a donné tout
1. Marc, XII, 29-81. — 2. Gai., v, 12. — 3. Joan., xiii, 34. — fi. I Joan., IV, 20. — 5. Suin. Iheol., Il" 11^, Q. xxv, a. i. — 6. Mgr Gay, La vie et les vertus chrétiennes, 6« édit. Paris, 1878, t. III, p. 206.