LA QUESTION DU SUICIDE
éducative (i), M. Delvolvé se demande si le type catholique de la morale chrétienne, le type organiciste de l'Eglise, comme il l'appelle, en fonction depuis si longtemps et d'une incontestable efficacité, peut être remplacé et suppléé par le type laïque, consistant en un simple énoncé des devoirs particuliers, accompagné ou non d'une analyse scientifique ou d'une justification dialectique. Et parlant, en passant, du suicide, il constate l'insuffisance de la morale laïque. Les manuels disent : il ne faut pas se donner la mort parce que nous avons un devoir à accomplir, parce que notre vie a un but moral. C'est là un principe de la morale kantienne. Or, « au point de vue de la motricité, il vaut exactement ce que vaut le principe général auquel il se réfère : le principe kantien de l'obligation inconditionnelle, sans contact à la série des motifs sensibles. L'idée de finalité divine, dont il n'est qu'une transposition, lui communique une certaine autorité sur les âmes déjà formées à la discipline religieuse ; mais son abstraction le rend inaccesible à la compréhension commune, et normalement son action ne dépasse pas la suggestion passagère que produit une affirmation solennelle, mais sans contenu défini. Si l'idée abstraite du devoir joue un rôle médiocre dans les circonstances communes de la vie, son faible pouvoir disparaît assurément dans les remous des intérêts poignants, des passions surexcitées, au moment où se décide l'acte violent du suicide. Quant au devoir coupé de ses liens secrets à l'autorité divine, de sa complicité avac les survivances de la foi religieuse, et réduit par l'explication sociologique à la suggestion sociale, l'idée générale d'un tel devoir ne favorise en rien les synthèses morales de résistance ; elle ne peut pratiquement servir qu'à désagréger l'idée commune, inconsciemment religieuse, du devoir (2). »
Les doctrines empiriques font valoir de préférence l'argument de l'intérêt social. Mais'M. Delvolvé, qui est pour
I. Revue de Métaphysique et de Morale, Paris, 1908, p. 873- 4o2, 5i5-5A5. — a, Revue de Métaphysique et de Morale, loc, cit.^ p. 538,
l'insuffisance pratique de l'intérêt social, le déclare surtout insuffisant pour empêcher le suicide en général, et inapplicable dans les cas de l'incurable et de l'homme dont le crime brusquement découvert l'expose à la ruine et à la honte. C'est que, dit-il, a pour triompher du désespoir, il faut être muni de supérieures raisons de vivre ; ce sont ces raisons qui importent : notre morale laïque ne les donne pas... Notre morale laïque nous suggère bien des moyens extérieurs, plus ou moins efficaces, d'enrayer le suicide en prévenant la production de ses causes, mais ne nous fournit aucunement, en dépit de certaines apparences, les idées motrices capables, dans la synthèse mentale, de permettre à l'individu de triompher du désespoir (i). » Et il rappelle l'ouvrage de M. Durkheim (2), où l'on trouve en conclusion la renonciation la plus franche de la sociologie à fournir à l'éducation la base intellectuelle capable de servir efficacement contre le suicide. Quelle différence, au contraire, en faveur de la morale religieuse î « Dans le dogme chrétien, celui qui se donne la mort tombe sans ressource dans la damnation éternelle. Cette affirmation est susceptible d'une interprétation profonde, propre à capter les énergies intellectuelles: renoncer à la vie pour échapper à la souffrance, c'est renoncer à la vie éternelle, à la vie divine que la souffrance ne peut pas nous faire perdre, à laquelle la souffrance volontairement subie nous achemine, à la vie d'union à Dieu, que nous ne pouvons pas ne pas aimer et ne pas vouloir. L'effet de la doctrine chrétienne, c'est de raffermir l'instinct vital qui cède, c'est de lui ouvrir une voie nouvelle, infinie, quand les voies des désirs égoïstes, des ^tisfactions personnelles lui sont fermées, c'est de restituer, contre le désespoir, auquel les calculs de la conscience vulgaire donnent accès, le vouloir-vivre, qui est la loi universelle de la vie... Au criminel est promise, dans l'expiation silencieuse, la régénération de son âme, sa réhabilitation parfaite devant Dieu ; à l'incurable la joie d'abandon à la volonté divine, prémices d'une
I. Revue de Met. et de Morale^ loc, ci7., p. 542. — 2. Le SuicidCt Paris, 1897.