‹ Le Catéchisme romain, ou, L'Enseignement de la doctrine chrétienneChapitre 255 sur 312 · DANGERS DU THEATRE · texte numérisé non relu

DANGERS DU THEATRE

Bossuet, dira-ton, parle en moraliste sévère ; écoutons alors J.-J. Rousseau. Et si celui-ci se rencontre avec révêque de Meaux, on sera bien obligé de convenir qu'il faut tenir compte des graves raisons qu'ils font valoir. Or, aux yeux de Rousseau, si le théâtre offre quelques avantages, il n'est point sans inconvénients, et ces derniers l'emportent de beaucoup sur les premiers. Le théâtre ne peut rien ou presque rien pour corriger les mœurs, mais il peut beaucoup pour les altérer et les corrompre ; si le profit qu'on en peut retirer est à tout le moins fort problématique, le mal qu'il produit n'est pas douteux. (( Les écrivains ecclésiastiques, dit Rousseau, ont souvent et fortement allégué les effets qu'entraîne l'intérêt de la scène, uniquement fondé sur l'amour. Les dangers que peut produire le tableau d'une passion contagieuse sont, leur a-t-on répondu, prévenus par la manière de la présenter : l'amour qu'on expose au théâtre y est rendu légitime, son but est honnête ; souvent il est sacrifié au devoir et à la vertu, et, dès qu'il est coupable, il est puni. Fort bien : mais n'est-il pas plaisant qu'on prétende ainsi régler après coup les mouvements du cœur sur les préceptes de la raison et qu'il faille attendre les événements pour savoir quelle impression l'on doit recevoir des situations qui les amènent ? Le mal qu'on reproche au théâtre n'est pas précisément d'inspirer des passions criminelles, mais de disposer l'âme à des sentiments trop tendres, qu'on satisfait ensuite auxdépensde la vertu... Quand il serait vrai qu'on ne peint au théâtre que des passions légitimes, s'ensuit-il de là que les impressions sont plus faibles, que les effets en sont moins dangereux? Comme si les vives images d'une tendresse innocente étaient moins douces, moins séduisantes que celles d'un amour criminel, à qui

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l'horreur du vice sert au moins de contre-poison I Mais, si lïdée de l'innocence embellit quelques instants le sentiment qu'elle accompagne, bientôt les circonstances s'effacent de la mémoire, tandis que l'impression d'une passion si douce reste gravée au fond du cœur... Qu'on nous peigne l'amour comme on voudra : il séduit ou ce n'est pas lui. S'il est mal peint, la pièce est mauvaise ; s'il es^t bien peint, il offusque tout ce qui l'accompagne. Ses combats, ses maux, ses souirrances le rendent plus touchant encore que s'il n'avait nulle résistance à vaincre. Loin que ses tristes effets rebutent, il n'en devient que plus intéressant pour ses malheurs mêmes. On se dit malgré soi qu'un sentiment si délicieux console de tout. Une si douce image amollit insensiblement le cœur : on prend de la passion ce qui mène au plaisir ; on en laisse ce qui tourmente. Personne ne se croit obligé d'être un héros ; et c'est ainsi qu'admirant l'amour honnête, on se livre à l'amour criminel (i). »

Que conclure pratiquement ? C'est que le théâtre, même quand il représente des pièces honnêtes et à caractère moral, offre encore des dangers par la peinture séduisante des passions. La leçon qu'il a voulu donner s'oublie, mais les impressions qu'il a produites restent. Et les pièces de théâtre sont comme les romans : les plus licencieuses ne sont pas toujours celles qui présentent le plus de dangers pour les mœurs ; la passion s'infiltre plus facilement dans l'âme par des insinuations flatteuses et délicates que par les traits qui révoltent la pudeur. Et dès lors le chrétien, qui entend observer la loi morale et se tenir en garde contre les dangers qui menacent la chasteté, s'abstiendra d'assister aux

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