RETOUR AU PAGANISME
quelle facilité elle se trompe jusqu'à la mystification, avec quelle promptitude elle varie jusqu'à la contradiction ; comment alors maintenir une apparence d'ordre ? C'est de toute impossibilité. Inutile de songer à la contrainte et à la répression légales ; le recours à la force, au moyen de la police et des tribunaux, est manifestement insuffisant. Trop d'actes criminels, secrets ou publics, lui échappent ; il est de plus inefficace, soit parce que les magistrats peuvent être au-dessous de leur tâche, soit parce que le nombre des délinquants rendrait la répression chimérique ou impossible. C'est l'anarchie à l'état chronique ; la société deviendrait vite un « mauvais lieu » ou un u coupe-gorge. )>
2. C'est le retour au paganisme. Brunetière Ta justement remarqué : « Depuis cent cinquante ans, si la grande prétention des philosophes et de la philosophie même a été de fonder une morale indépendante de toute religion, une morale empirique et laïque, une morale d'usage et de pratique, — la morale des honnêtes gens, comme on l'a quelquefois nommée, — je voudrais montrer que non seulement on n'a pas réussi, mais que ce grand effort n*a jusqu'à présent abouti qu'à réintégrer dans l'enseignement moral les principes du paganisme (i). » Et il le montre, en effet, dans les progrès de Y individualisme, qui date de la Renaissance et de la Réforme, et qui n'a pris pleine conscience qu'avec et dans les œuvres de J.-J. Rousseau et de Kant, — c'est ce que l'on nomme la « souveraineté de la conscience » et u l'autonomie de la volonté (2j, » — puis dans les progrès du naturalisme, qui,
I. La renaissance du paganisme en morale, dans Discours de combat, dernière série, Paris, 1907, p. 100. — 2. « Certes, je ne veux point médire du stoïcisme en général, ni même, et en particulier, d'Epictète ou de l'empereur Marc-Aurèle. Il est vrai qu'on nous les a l'un et l'autre étrangement surfaits. Taine avait commencé dans ses Essais de critique et d'histoire. Mais c'est Renan, dans son Marc-Aarèle, qui, sans l'oser dire avec une franchise qui n'était pas dans
en morale, enseigne la bonté de la nature humaine, prêche l'émancipation des instincts et conclut à la divinisation des énergies de la nature humaine : autant d'articles du Credo païen. « Par la réhabilitation de l'instinct et la légitimation de ses exigences, on tend à l'intégration du naturahsme en morale... La divinisation de la nature aboutit aux mêmes conséquences que l'apothéose de l'individu (i). »
(( On veut une morale « indépendante » et « laïque : » il faut donc savoir qu'elle sera païenne... Nous savons, nous devons savoir qu'une morale indépendante et laïque non seulement ne sera pas une morale chrétienne, mais encore et qu'à vrai dire elle ne sera pas une morale. Elle n'en sera pas une, quelque effort que d'ailleurs on fasse pour laïciser à son usage les leçons de la morale chrétienne, parce que ses principes ne comportent pas d' « obligations, » mais seulement des a contraintes, » et pas de « sanctions, » mais seulement des a conséquences. » Laissons cela pourtant et ne nous plaçons qu'au point de vue de l'histoire. Quelque opinion que l'on ait sur le fond du christianisme, on n'en saurait méconnaître l'importance historique, et, depuis quinze cents ans, on ne saurait nier que nos institutions et nos lois, nos habitudes et nos mœurs, nos sentiments et nos idées n'en soient comme pénétrés. On ne saurait davantage méconnaître ou nier le progrès social que le christianisme a réalisé par
ses habitudes, a subtilement insinué que si le christianisme n'avait point paru dans le monde, peut-être le stoïcisme Taurait-il, et assez avantageusement, remplacé. On peut toujours faire de ces insinuations et de ces suppositions. Ernest Havet n'y a pas manqué, dans ses Origines du christianisme ; sur quoi Schérer leur a répondu que si le stoïcisme eût pu suffire à transformer le monde, il ne restait plus qu'à expliquer comment et pourquoi donc il ne Tavait pas fait. Quand on a débrouillé les origines judaïques et les origines grecques du christianisme, il reste à examiner pourquoi ni riiellénisme ni le judaïsme n'ont accompli l'œuvre du christianisme ; et c'est justement tout le problèine. » Discours de Combat, dernière série, p. io6.
ï. Discours de combatt dernière série, p, lao-iai.