NÉGATION DE LA MORALE
rapport aux sociétés antiques... La question est donc de savoir si ceux qui travaillent à « déchristianiser » la pensée de l'avenir ont calculé ce qu'ils faisaient. Je persiste à croire que non. Je persiste à croire qu'ils ne se sont rendu compte ni de ce que l'humanité y perdrait, ni, le christianisme venant à nous manquer, de ce qui le remplacerait (i). »
3. Cest enfin la négation même de la morale. Du moment que l'on pose comme condition préalable et nécessaire que la morale ne doit avoir plus rien à voir avec la métaphysique et la religion, il n'y a plus lieu de parler encore de morale, car il ne peut plus y en avoir. Guyau, très franchement, a marqué le but où l'on tendait par ces divers essais de morale indépendante, quand il a écrit son Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction et son Irréligion de Vavenir, deux ouvrages au titre singulièrement révélateur. D'autres « maçons » et d'autres «architectes » ont paru; s'ils sont impuissants à construire, ils s'entendent assez bien à battre en brèche la morale traditionnelle, et il devient difficile de croire, quoi qu'en ait pensé Brunetière, que les (( laïcisateurs » à outrance ne se rendent pas compte des ruines qu'ils préparent par celles qu'ils ont déjà accumulées (2). Plus de Dieu, plus de liberté, plus d'obligation, plus de sanction, donc plus de morale, mais « l'irréligion » dans un avenir plus ou moins
I. Discours de combat, loc. cit., p. i32-i33. — 2. Les livres et les publications de Buisson, Payot, Dufrenne, Bayet, entre autres, en sont la preuve. Arnould, dans la préface du t. II de son Catéchisme républicain, populaire, scientifique, illustré, que publie la Société de propagande par Véducation laïque, a écrit cette phrase qui se passe de commentaires : « Pour faire régner parmi nous le bonheur social, pour la libération du peuple, ce n'est pas seulement l'Eglise qu'il faut abattre, il faut tuer Dieu. » — Dios no muere, avait crié Garcia Moreno. — Cf. Goyau, Vécole d'aujourd'hui, Parjs,
rapproché, si les sectes triomphent; et l'on sait avec quelle entente, quel acharnement et par quels \ moyens, parfois hypocrites, souvent ostensibles et toujours odieux, ils y travaillent, en France, depuis la loi scolaire de 1882.
V. Erreurs principales de la morale indépendante. — Les partisans de la morale indépendante regardent comme une chose désormais acquise et indiscutable que la morale peut se passer de religion, qu'elle doit être scientifique, qu'elle est purement sociologique. Mais leur erreur fondamentale est celle qui professe comme un dogme intangible l'indépendance de l'homme, l'autonomie de la raison. Or, rien n'est plus faux: c'est ce qu'il importe de montrer brièvement.
I . La religion est nécessaire à la morale. Le fait historique, signalé plus haut, de l'union intime, partout et toujours, de la religion et de la morale, s'il ne prouve point par lui-même, d'une façon décisive, 1 indissolubilité du lien qui doit les rattacher l'une à l'autre, constitue à tout le moins, en sa faveur, une très forte présomption. C'est pourquoi les déistes du xvni'' siècle ne visèrent, pour la plupart, qu'à détacher la morale du christianisme, mais ils maintinrent la nécessité d'une religion naturelle. On ne conçoit pas, en effet, une morale sans religion, c'est-à-dire sans un culte rendu à Dieu ; car si l'homme a des devoirs, il en a d'abord et avant tout vis-à-vis de Dieu. Et, d'autre part, s'il est un principe dynamique capable d'actionner efficacement la morale, c'est essentiellement le sentiment religieux, la religion, comme on en verra maintes preuves dans la suite.
, « Une morale n'est rien si elle n'est-pas religieuse, — c'est encore à Schérer que j'emprunte cette formule,