LA RAPINE
Ezéchiel que l'homme est juste et pratique le droit (( s'il ne prête pas à usure et ne prend pas d'intérêt (i). » Et Notre Seigneur a dit : « Prêtez sans rien espérer en retour (2). » Ce crime fut toujours très grand et très odieux, même chez les païens. D'où à cette question; qu'est-ce que prêter à usure? cette autre question: qu'estce que tuer un liomme ? Car prêter à usure, c'est vendre deux fois la même chose ou bien vendre ce qui n'est pas (3).
(( Sont également coupables de rapine, ces juges à l'âme vénale qui vendent la justice et qui, se laissant gagner par
I. Ezech., xvni, 8. — 2. Luc, vi, 35. — 3. Sous le nom d'usure, l'Eglise a semblé pendant longtemps condamner le prêt à intérêt. C'est qu'elle visait le prêt de consommation, le seul à peu près connu et pratiqué dans l'antiquité. L'argent considéré uniquement comme une monnaie, comme un moyen d'échange, peut être traité de stérile, puisqu'il trouve sa légitime et suffisante compensation dans l'objet de l'échange. Mais il peut servir à d'autres usages, par exemple à permettre des entreprises commerciales et industrielles, et il sert de plus en plus dans ce but. Le prêteur s'en dessaisit, se privant par là de l'emploi lucratif qu'il aurait pu en faire lui-même et se condamnant à subir quelques dommages, faute de pouvoir disposer de son bien. D'autre part, l'emprunteur en profite pour lui faire rapporter des bénéfices ; en tout cas, il l'expose et lui fait courir des risques, si son entreprise vient à échouer. Trois motifs, qu'on appelle en théologie morale, le lacrum cessaiis, le damnnm eniergens et le periculam sortis ; trois litres qui légitiment la perception d'un intérêt de l'argent ainsi prêté. Abstraction faite de la question de doctrine, l'Eglise, au commencement du xix'^ siècle, a déclaré en conséquence qu'il n'y avait pas lieu d'inquiéter la conscience de ceux qui prêtent ainsi à un taux modéré. Ce n'est plus là de l'usure, telle que la pratiquent les prêteurs à la petite semaine et ceux qui demandent dix, cinquante et cent pour cent. Distinguant l'argent capital de l'argent monnaie, et trouvant tout naturel que lEglise ait condamné comme usuraire le prêt à intérêt quand l'emploi habituel de l'argent était celui de l'argent monnaie, Lehmkuhl, Theol. moralis, 7*= édit., t. i, p. 698, n. i, estime que l'on peut faire actuellement de son argent un emploi à la fois licite et avantageux, en l'employant comme capital,
l'argent et les présents, font perdre aux petits et aux pauvres les causes les plus justes.
« De même ceux qui fraudent les créanciers, ceux qui renient leurs dettes, et ceux qui, en prenant du temps pour payer, achètent des marchandises sur leur crédit ou sur celui d'un autre et ne dégagent point leur parole. Leur faute est très grave ; car, à l'occasion de leur infidélité et de leur tromperie, les marchands vendent plus cher toutes choses au grand détriment du public. C'est à eux que semble s'adresser David : « Le méchant emprunte et il ne rend pas (i). »
a Que dire des riches qui exigent avec dureté ce quils ont prêté à des insolvables et qui, contre la défense de Dieu, prélèvent comme gages même ce qui est nécessaire à couvrir le corps ? « Si tu prends en gage le manteau de ton voisin, tu le lui rendras avant le coucher du soleil; car c'est sa seule couverture, le vêtement dont il s enveloppe le corps ; sur quoi coucherait-il? S'il crie vers moi, je l'entendrai, car je suis compatissant (2). )) C'est donc à bon droit qu'on appelle la dureté de leurs exigences une rapacité, par suite une rapine.
(( Parmi ceux que les saints Pères nomment des hommes de rapine, il faut compter ceux qui, dans une disette, accaparent le blé et rendent ainsi les denrées plus rares et plus chères. 11 en est de même pour tout ce qui est nécessaire à la nourriture et à la vie. Ceux-là sont condamnés par Salomon : « Celui qui garde le blé est maudit par le peuple (3). »
3. La compensation occulte, dont ne parle pas le Catéchisme Romain, est-elle condamnable.^ u Désespérant d'obtenir de l'auteur du dommage la réparation qui lui est due, dit Mgr d'Hulst (4), l'homme qui a souffert dans ses intérêts, profite de l'occasion qui s'offre à lui de reprendre sur son débiteur, et à son insu, l'équivalent de ce qu'il a perdu. Au
I. Ps., XXXVI, 21. — 2. Exod., XXII, 26-27. ■" 3. Prov., xi, 26 ; Cat. Rom., loc. cit., n. 18-20. — 4. Conf. de AT.-/)., Carême de 1896, Paris, 1901, p. 161, j