LE FAUX TÉMOIGNAGE EN JUSTICE
ajoute: « l'Apôtre appelle faux témoignage même le mensonge qui serait dit sur Jcsus-Ghrist pour rehausser sa gloire (i). »
4. (( Très souvent même il arrive qu'en favorisant une personne, le faux témoignage nuit à une autre, 11 jette le juge dans une erreur inévitable lorsque, sur la déposition de. faux témoins, il a la main forcée et juge en faveur de l'injustice contre le bon droit (2). »
5. // nuit à celui qui en profite, u Parfois encore celui qui, en justice, a gagné sa cause par le faux témoignage d'un tiers, et cela impunément, tout fier de son injuste succès, s'habitue à corrompre des témoins dans l'espoir qu'avec leur aide, il viendra à bout de toutes sortes d'entreprises (3). »
6. (( Le faux témoignage est aussi préjudiciable au témoin lui-même, qui d'abord n'est plus qu'un imposteur et un parjure aux yeux de celui qu'il vient d'aider et de servir par son serment, et qui ensuite se trouve, par le succès même de son crime, puissamment excité à persévérer de plus en plus dans l'habitude et l'audace de l'impiété (4). »
7. Le faux témoignage est un péché mortel, parce qu'il blesse la vérité et viole la vertu de religion. Rien ne peut l'excuser. En outre, quand il cause un préjudice au prochain, il oblige celui qui l'a porté à réparer son injustice.
8. « Si la fausseté, le mensonge et le parjure sont interdits aux témoins, ils le sont également aux accusateurs, aux accusés, aux protecteurs , aux parents, aux curateurs, aux avocats, à tous ceux enfin qui influent sur la décision d'un jugement (5). » Le juge, en effet, ne peut porter sa sentence que d'après les renseignements, les témoignages et les plaidoiries ; si ceux-ci sont entachés de fausseté et de mensonge, il est bien difficile, pour ne pas
I. Cal. Rom., loc. cit., n. lo. — 2. Ibid., n. 11. — 3. Ibid., loc. cit., n. 12. — 4» Ibid», n, ;3, — 5, Ibid., n. i4.
dire impossible, que le jugement soit équitable. Et si la sentence, ainsi motivée, vient à occasionner quelque dommage à la partie qui succombe, il est clair qu'il y a lieu à réparation et que cette réparation incombe à ceux qui, en dehors du juge, en ont été la cause injuste et volontaire.
II. En dehors de la justice ou dans la vie ordinaire. — La défense de ce huitième commanmandement s'étend beaucoup plus loin. Elle renferme implicitement tout ce qui blesse la vérité, | c'est-à-dire le mensonge, sous quelque forme que ce soit. Le Lévitique le donne clairement à entendre : /| (' Vous n'userez ni de tromperie ni de mensonge les uns envers les autres (i). » Elle comprend aussi tout ce qui peut porter un dommage ou un préjudice quelconque au prochain, soit dans sa réputation, soit dans son honneur : de là les explications qui suivent.
A. — Du mensonge. — i. Sa nature. Saint Augustin n'étant encore que prêtre, avait composé unj traité sur le mensonge, où il examine sa nature, ses] espèces, sa gravité que des circonstances peuvent' augmenter, ou même diminuer sans le rendre licite. Vingt-cinq ans plus tard, contre les priscillianistes qui, pour cacher leur hérésie, prétendaient pouvoir user de dissimulation et de mensonge et s'autorisaient de la conduite des patriarches, des prophètes, des apôtres, des anges, de Notre Seigneur] lui-même, l'évêque d'Hippone revint sur le même] sujet, condamnant absolument le mensonge comme une chose intrinsèquement mauvaise, montrant que rien ne saurait le rendre licite, et que l'on se mé-j prenait sur le sens à donner aux prétendus men-j
I, l^evit., XIX, II,
songes de rEcriture. Saint Thomas, reprenant la question et la traitant d'une façon méthodique, formule l'enseignement traditionnel.
Le mensonge est directement et formellement opposé à la vertu de vérité ou à la véracité. Tout le monde convient, remarque saint Augustin (i), que celui-là ment qui énonce une chose fausse dans l'intention d'induire les autres en erreur. Le mensonge n'est donc que Ténoncé d'une proposition que l'on sait ou que l'on croit être fausse, dans l'intention de tromper.
Tout acte moral se spécifie par son but et par son objet ; or, l'objet du mensonge c'est d'énoncer le faux ; et son but, c'est de tromper. 11 y a l'erreur matérielle, formelle et effective ; elle est purement matérielle , quand on affirme quelque chose de faux en croyant que c'est vrai ; elle est formelle , quand on affirme quelque chose de contraire à ce que l'on sait ou qu'on croit être vrai ; et elle est effective, quand on réussit à faire croire le faux. Le mensonge se trouve dans le second cas, c'est-à-dire dans la fausseté formelle ou dans la volonté d'exprimer le faux. Par conséquent, affirmer une chose fausseque l'on croit vraie, c'est commettre une erreur matérielle et nullement un mensonge, au sens formel du mot, parce que la fausseté est étrangère à l'intention. Par contre, affirmer une chose vraie, mais que Ton croit fausse, c'est dire matériellement la vérité et faire formellement un mensonge, car renonciation, considérée comme un acte moral et volontaire, renferme la fausseté par elle-même et la vérité par accident. Enfin, quand on veut porter la fausseté dans l'esprit d'un autre en le trompant, cette volonté n'appartient pas à l'espèce du mensonge,
I, De m^r\daciQ, jv, 5.
mais à son complément (i) ; le mensonge est déjà constitué dans son essence, dans ce qu'il a de contraire à la véracité ; l'erreur du prochain n'est qu'un effet.
2. Espèces. On peut diviser le mensonge de trois manières, soit d'après la nature qui le constitue, soit d'après la faute qu'il renferme, soit d'après sa fin considérée d'une manière générale, sans tenir compte de l'aggravation ou de la diminution de la faute.
r D'après la nature qui le constitue, on distingue deux sortes de mensonges : l'un qui dépasse la vérité, comme dans Isl Jactance ; l'autre qui n'y atteint pas tout à fait, comme dans la fausse modestie. Dans les deux cas, la vérité, qui est une sorte d'égalité, est blessée par le plus ou par le moins (2). Jactance J et fausse modestie sont deux parties du mensonge.
L'homme peut s'exalter en paroles dedeux manières. D'abord, en faisant valoir ce qu'il est en luimême, mais au-dessus de ce que les autres pensent de sa personne ; c'est ce que voulait éviter saint Paul, quand il disait : Je m'abstiens de me glorifier, (( UjJn que personne ne se fasse de moi une idée supérieure à ce qu'il voit en moi ou à ce qu'il entend de moi (3). » Et c'est là la jactance, au sens large du du mot. Ensuite, en disant des choses au-dessus de ce qu'il est en lui-même, de sa propre valeur et de son propre mérite, et c'est là la jactance proprement dite, contraire à la vérité, donc mensongère, donc coupable (4).
I. Sam. theoL, 11» II"«, Q. ex, a. i. — 2. Sam. theoL, W II"*,' Q. ex, a. 2. — 3. II Cor. y xii, 6. — k- Sum. iheol., 11^ ll^'^, Q. cxii, a. I. En elle-même, en tant que men-^ songe, dit saint Thomas à l'article 2, la jactance est tan-^ tôt un péché mortel, tantôt un péché véniel. Elle est un pêclié mortel, quand on dit par ostentation des choees qui sont
« Lorsque vous mentez par humilité, dit saint Augustin (i), si vous n'êtes pas pécheur avant le mensonge, vous l'êtes après. » Il existe, en effet, des mensonges par fausse modestie. Taire des choses plus avantageuses que l'on possède pour en dire de moins favorables que l'on trouve pareillement en soi, c'est faire acte d'humilité ; mais s'attribuer des choses basses qu'on n'a point à se reprocher ou se dénier des choses grandes qu'on reconnaît en soi, c'est faire un acte de fausse modestie, commettre un péché de mensonge (2).
2*^ D'après la faute qu'il renferme, le mensonge peut être aggravé ou diminué dans sa malice par le but qu'on se propose. Or, il est aggravé quand on se propose, en le commettant, de nuire aux autres ; c'est alors \e mensonge pernicieux. Mais il peut être diminué, s'il a pour but un bien simplement délectable, et c'est le mensonge joyeux, ou un bien utile, et c'est le mensonge of.cieux.
3°. D'après la fin considérée dC une manière générale ^ abstraction faite de l'aggravation ou de la diminu-
contre la gloire de Dieu, comme l'Ecriture le reproche au roi de Tyr : « Ton cœur s'est élevé, et tu as dit : « Je suis an Dieu; » Ezech., xxviii, 2 ; ou lorsqu'on blesse l'amour du prochain, en s'exaltant soi-même et en versant le mépris et Toutrage sur les autres, comme lit le pharisien de l'Evangile, Luc, xvni, n. Elle n'est que péché véniel, quand on ne profère aucune parole qui soit contre Dieu ou contre le prochain. Dans sa cause, quand elle procède de la vaine gloire ou de l'orgueil, elle est une faute grave ou légère, selon la gravité ou la légèreté de sa cause ; quand elle dérive de Vamour du lucre, elle est plutôt un péché mortel, car elle rentre dans la fraude et le dommage causé au prochain, et seulement un péché véniel, quand le lucre ne porte pas ou ne porte que peu de dommage.
I. Serm. clxxxi, iv, 5. — 2. Sum. theol., II* 11'^, Q. cxni, a. I.
tion de la faute. Ici se présente la division du mensonge en huit espèces, qu'en donne saint Augustin (i). Cette division plus détaillée rentre dans la précédente, comme le montre saint Thomas (2). — Le mensonge pernicieux se commet contre Dieu ou contre l'homme : quand il se commet contre Dieu, c'est le premier mensonge, celui « qui s'accomplit dans l'enseignement de la religion ; » quand il se commet contre l'homme, ou Ton veut seulement faire du mal au prochain, et c'est le second mensonge, « qui ne sert à personne et nuit à quelqu'un ; » ou bien on se propose de faire du bien à l'un et de nuire à l'autre, et c'est le troisième mensonge, c qui sert à l'un et nuit à autrui. » Le premier est le plus grave, parce que les péchés contre Dieu renferment toujours plus de gravité que les autres ; le second est plus grave que le troisième, parce que celui-ci est diminué par le désir d'être utile au prochain. — Après ces trois mensonges qui ajoutent à la gravité du péché commis par l'assertion fausse, vient le quatrième, qui a sa gravité propre, sans augmentation ni diminution ; c'est celui qui se fait dans l'unique intention de mentir et de tromper. — Les quatre suivants diminuent la faute de l'assertion mensongère. En effet, le cinquième est le mensonge joyeux, celui « que l'on fait dans le désir déplaire. » Puis les trois derniers rentrent dans le mensonge officieux, celui que l'on commet en vue d'un bien utile ; s'il s'agit de biens extérieurs, c'est le sixième dont parle saint Augustin, celui u qui sert pour conserver la fortune ; » s'il s'agit d'un bien du corps, c'est le septième, celui « qui sert pour éviter la mort ; » s'il s'agit de garder l'honnêteté de la vertu,
I. De mendacio., xiv, 25 ; xxi, 42, — 2. Sum, iheoL, IP 11*^, Q. ex, a. 2.
c'est le huitième, celui « qui sert pour éviter une souillure corporelle. )) Plus on cherche un bien élevé, plus la faute du péché diminue ; si donc on y regarde de près, on verra que les quatre derniers suivent, comme les quatre premiers, une gradation descendante dans la gravité de la faute ; car le bien utile l'emporte sur le délectable, la vie corporelle sur la fortune, et Thonnêteté sur la vie.
3. Sa gravité. D'abord, le mensonge est intrinsèquement mauvais, c'est un mal en soi, par sa nature, parce que l'acte qui le constitue tombe sur une matière indue, en blessant la vérité et la véracité. Les mots formant les signes naturels de la pensée, il est contraire à la nature et à la droite raison d'exprimer par la parole des choses qu'on n'a pas dans l'esprit, autrement dit de parler contre sa pensée. Le mensonge ne peut donc jamais être bon ni licite. L'Ecriture le condamne sans exception. Le menteur est fils du diable, a Le père dont vous êtes issus, disait Jésus aux Pharisiens (i), c'est le diable... Il a été homicide dès le commencement, et n'est point demeuré dans la vérité, parce quil n'y a point de vérité en lui. Lorsqu'il profère le mensonge, il parle de son propre fonds ; car il est menteur, et le père du mensonge. »
On allègue, il est vrai, pour excuser le mensonge, certains passages de l'Ecriture. Mais à tort. Relativement aux sages-femmes d'Egypte, ce qui leur valut des récompenses divines, ce n'est point le mensonge dont elles se rendirent coupables, mais la bienveillance et la crainte de Dieu qu'elles avaient montrées en sauvant les enfants mâles des Juifs. C'est ce qu'indique expressément l'Exode (2). Le mensonge qu'elles commirent à la suite de leur généreuse conduite n'a rien de méritoire et doit être réprouvé.