PAS DE CONVOITISE DEREGLEE 67I
s'agit de la concupiscence, qui est « comme une commotion, une violence de l'âme, sous l'impulsion de laquelle les hommes désirent les choses agréables qu'ils n'ont pas (i), » et qui les pousse trop souvent au delà des justes limites de la raison.
« Et de même que les autres mouvements de l'âme ne sont pas toujours mauvais, de même l'ardeur de la concupiscence ne doit pas toujours être regardée comme un péché ; car ce n'est pas un mal que de désirer manger et boire, ou de vouloir se chaufTer quand on a froid et se rafraîchir quand on a chaud. C'est même une tendance légitime que Dieu a mise en nous. Mais, par le péché de nos premiers parents, il est arrivé que, dépassant les bornes naturelles, cette tendance s'est dépravée au point de nous exciter souvent à convoiter des choses qui répugnent à l'esprit et à la raison (2). »
2. Modérée, la concupiscence a son utilité. « Si son ardeur est contenue dans de justes limites, elle n'est pas sans de médiocres avantages. — D'abord, elle nous porte à adresser à Dieu de continuelles prières et à lui demander avec supplication ce que nous désirons le plus. La prière, en effet, est l'expression de nos désirs, et si cet élan légitime n'existait pas, il n'y aurait pas tant de prières dans l'Eglise de Dieu. — Ensuite, elle nous rend les dons de Dieu plus précieux ; car plus le désir, dont nous brûlons, est ardent, plus l'objet de ce désir nous devient cher et agréable quand nous le possédons. — Enfin, la satisfaction qu'on éprouve nous fait témoigner à Dieu notre reconnaissance avec de plus vifs sentiments de piété (3). »
3. « Si donc il est parfois permis de convoiter, tout désir n est pas interdit. \ùt quand l'Apôtre appelle la concupiscence un péché, il faut l'entendre dans le sens que lui donne Moïse, puisqu'il cite son témoignage ; car, dans son épitre aux Galates, il l'appelle la convoitise de la
I. Cal. Rom., loc. cit,, n. 10. — 2. Ibid., n. 11. — 3. Ibid., n. la.
chair : « Marchez selon Vesprït, et vous n'accomplirez pas les convoitises de la chair (i). » On ne défend donc pas ici cette convoitise naturelle et modérée, qui ne sort pas de ses limites, moins encore cette convoitise spirituelle d'une droite raison, qui fait soupirer après les choses contraires à la chair ; car les Livres saints eux-mêmes nous y exhortent : « Mettez vos complaisances dans mes paroles (2). )) « Venez à moi, vous tous qui me désirez (3). »
4. Quelle est donc la concupiscence qui est interdite^ ({ Ce n'est point cette puissance même de convoiter, dont on peut user autant pour le bien que pour le mal, mais l'exercice de cette convoitise déréglée, que l'on nomme la concupiscence de la chair et le foyer du péché, et qui doit toujours être regardée comme une faute dès que l'on y consent. C'est donc cette convoitise, que l'Apôtre appelle la concupiscence de la chair, qui est défendue, c'est-à-dire ces élans de désirs, que la raison ne modère pas et qui ne restent pas dans les limites que Dieu leur a assignées (4). »
5. Et pourquoi est-elle réprouvée? « Ou bien, c'est parce qu'elle désire le mal, comme l'adultère, l'ivresse, l'homicide, et autres crimes abominables, dont l'Apôtre a dit : (( N'ayons pas de désirs coupables comme (les juifs) en ont eu (5) ; » ou bien parce que, si les choses ne sont pas mauvaises de leur nature, il existe par ailleurs d'autres raisons pour lesquelles il n'est pas permis de les désirer, comme les choses que Dieu et l'Eglise nous défendent de posséder ; car il ne nous est pas permis de désirer ce qu'il nous est défendu de posséder : tels furent, sous l'ancienne loi, l'or et l'argent dont les idoles étaient faites, et que le Seigneur, dans le Deuiéronome, défendit à tous de convoiter.
« Cette convoitise coupable est encore interdite quand elle désire les biens d'autrui, comme sa maison, son serviteur, sa servante, son champ, sa femme, son bœuf,
I. Gai, V, 16. — 2. Sap., iv, 12. — 3. Eccli,, xxiv, 26 ; Cat. Rom., loc. cit., n. i3-i4. — à- Ihid., n. i5-i6. — 5.1 Cor. y x, 6.