AVANT-PROPOS IX
ditions religieuses (i); et l'on a avoué, en particulier, que (( c'est en opposition avec l'idéal de la morale chrétienne que s'est constituée la morale de la solidarité (2). » Cet aveu relatif à la morale de la solidarité, on peut l'appliquer sans crainte d'erreur à tous les autres essais de morale tentés depuis dix ans.
Toute idée religieuse et métaphysique étant écartée, — on s'en flattait du moins, mais en vain, car c'est à coups de métaphysique qu'on repoussait la métaphysique, et c'est le culte religieux de la science qui a été prôné, — sur quoi fonder la morale, du moment qu'on s'obstinait à vouloir en constituer et en enseigner une, sinon sur la science? Les sciences, en effet, se sont tellement développées pendant le xix*" siècle, elles ont tant fait de découvertes et ont contribué si puissamment à transformer le monde que non seulement l'avenir est à la science, comme on l'a dit, mais que la science, remplaçant la foi doit désormais être l'unique institutrice de l'humanité. N'a-t-elle pas réussi à organiser le monde de la matière ? Pourquoi ne réussirait-elle pas à organiser celui de la société et à nous donner la morale ?
On s'est donc appliqué à élaborer une morale (( scientifique. » Mais, pour « organiser moralement la société, » la science qui écarte préalablement Dieu, parce qu'elle le déclare inconnaissable, inac-
I. Bougie, Le solidarisme, Paris, 1907, p. Sa. — ^, Essai, loc^ cit., p. 334.
cessible ou même inexistant, ne peut s'appuyer que sur les réalités sensibles, le monde de la nature, l'homme ou la société elle-même.
Or, à s'appuyer sur le monde de la nature, le système si complaisant de l'évolution semblait pouvoir offrir une solution ; mais il n'y a qu'un malheur, c'est que, quelque désir que l'on en ait, on ne peut faire fond sur un système qui, au rebours du bon sens et de la saine raison, admet des effets supérieurs à leurs causes ou même des effets sans cause, chose qui n'a rien de scientifique.
A s'appuyer sur l'homme, pris individuellement, on aboutit à renouveler la morale païenne de Fintérêt ou du plaisir personnels, c'est-à-dire le règne de l'égoïsme, au grand détriment de la collectivité. Mais de nos jours, aux yeux du plus grand nombre, c'est la collectivité qui prédomine, s'impose et commande aux individus (i) ; la morale doit donc en tenir compte avant tout afin de faire équilibre à l'égoïsme par l'altruisme. C'est pourquoi deux systèmes sont plus particulièrement en vogue aujourd'hui, celui de la solidarité et celui de la sociologie.
A vrai dire, on ne voit pas comment la science,
I. En 1905, au Congrès international de la Libre Pensée, M. Buisson a fait voter les conclusions suivantes : — 1° la morale est un fait naturel : il ne faut lui attribuer ni une origine, ni une autorité qui la rende spécifiquement différente de toutes les autres œuvres de l'esprit humain ; — 2° La morale est un fait social : elle est la conséquence des idées et des sentiments dont s'inspire une société ; — 3° elle ne saurait donc avoir un caractère absolu : elle évolue comme les sociétés pour qui et par qui elle est faite. » Bulletin de la semaine, i3 septembre ijjo5.