‹ Le Catéchisme romain, ou, L'Enseignement de la doctrine chrétienneChapitre 30 sur 312 · PAS DE MORALE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

PAS DE MORALE SCIENTIFIQUE

riiommc se sait libre et que dès lors il n'est pas régi par une loi nécessitante contre les autres créatures ; et ceci, qui ^est d'un ordre tout différent, regarde la morale. Brunetière l'a bien vu et bien montré ; il a contribué ainsi, pour une large part, à dissiper l'équivoque et à faire justice de la morale scientifique.

« De même, dit-il, que, dans la nature, un autre ordre de choses commence qnand on passe de l'inorganique à l'organique, et de ce qui ne vil point à ce qui vit, ainsi nn nouvel ordre de choses apparaît, et, en quelque sorte, s'inaugure, quand de l'ordre de la natiUT nous passons à l'ordie social. En ce sens, on ne saurait trop le dire et le redire, il y a vraiment un « règne humain. » Que l'on insiste donc, autant qu'on le voudra, sur les rapports de l'homme et de l'animal, ou sur les liaisons du physique et du moral, il restera toujours vrai que ce qu'il y a en nous de proprement humain, étant d'un autre ordre, ne relève pas des mêmes méthodes, ni des mêmes principes, ni de la même science, par conséquent, que ce qu'il y a d'animal. Là est l'erreur de ceux qui se sont autrefois proposé de souder les sciences sociales ou morales aux sciences physiques ou naturelles... Je n'invoque ni la religion, ni la philosophie, mais l'évidence de la simple logique, et je dis que, si le sens delà « moralité » nous distinguo de l'animal, c'est manifestement une pétition de ])rincipe que de rechercher dans ce ([n'i! y a d'animal en nous le fondement de la moralité. C'est pourquoi les solularistcs n'y ont pas plus réussi qu'avant eux les éuolutionnistcs, et je ne pense pas que personne y réussisse après eux. Si nous ne sommes pas, comme hommes, une exception dans la nature, nous ne sommes cependant hommes qu'en tant que nous nous distinguons du reste de la nature; et celte observation, qui suffit à mettre un abîme entre les sciences morales et sociales et les sciences de la nature, suffit également à nous assurer qu'il n'y a pas de morale « scientifique, n Entendons-nous bien sur ce dernier point. Je ne dis pas qu'il ne puisse y avoir et

qu'il n'y ait, peut-être, une « science de la morale, » ou, en d'autres termes, je ne nie pas que les définitions de la morale, et ses déductions, et ses méthodes, ne soient susceptibles de tout autant de rigueur, de précision, ou de clarté que les vérités les plus certaines de la physique ou de la géométrie. Vous ne le voudriez point ! Je ne nie même pas qu'une certaine méthode générale, faite, pour ainsi parler, de circonspection, de prudence, de défiance même, et « scientifique » donc, à ce titre, ne puisse et ne doive être appliquée à la morale. Mais ce que je nie, c'est que l'on puisse tirer une morale des données de la science en général, ou d'une science quelconque en particulier (i). » « On peut admettre qu'il y ait une « science de la morale, » mais ce qu'on ne peut pas dire, c'est qu'il y ait une a morale scientifique » ou « fondée sur la science (2). »

Rien du plus juste, caria science ne peut montrer que ce qui est et nullement ce qui doit être ; et, du coup, les prétentions des Renan et des Rerthelot sont ruinées, ainsi que celles de tous ceux qui se flattaient, assez ingénument et non sans forfanterie, de faire de la science la panacée universelle. Aussi bien les plus avisés, parmi les partisans actuels de la morale indépendante, condamnent-ils la a morale scientifique (3) ; » ils ont raison. C'est donc un titre menteur, au sens qu'on lui donnait, et une chose inexistante, dont il ne doit plus être question.

3. La morale n'est pas purement sociologique. Encore une nuée qu'il a fallu dissiper, et dont il faut se débarrasser à tout prix. On avait essayé, en eff'et, au xviir siècle, de faire croire que la question morale est uniquement une question sociale, c'est-àdire que les mœurs ne sont que ce que les font les

I. Discours de combat, nouvelle série, Paris, 1908, p. 77-78. — 2. Sur les chemins de la croyance, Paris, 1905, p. 295. — • 3. Se rappeler les aveux significatifs de M. Bayet, et la dé-» claration de M. Poincaré, signalés dans l' Avant-propos.

LA MORALE n'EST PAS PUREMENT SOCIOLOGIQUE 65

lois, que la morale n'est qu'un affaire de dressage politique, comme si l'homme était le produit de la société.

« On ne peut concevoir la morale que sous la forme de rétcrnitc: sub spccie œicrnilatis. Je sais bien que c'est ce que l'on nie. Mais, précisément, on ne le nie qu'en commençant par faire une confusion perpétuelle de la « morale » aAec « i'iiistoire des mœurs. )) On invoque la différence des temps, celle des races, la diversité des coutumes. On refait le chapitre de Montaigne ; on commente, à la lumière de l'anthropologie, le mot de Pascal : a Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ; » on apporte à la discussion les usages des indiens de l'Amazone ou des nègres de l'Afrique australe. Et que croit-on avoir prouvé au bout de tout cela ? Que la morale varie d'âge en âge ? Qu'elle se transforme ? et qu'elle se contredit ? Non 1 mais on a prouvé tout simplement que son caractère d'éternité ne s'opposait pas plus à ses progrès que le caractère d'immobilité des lois de la nature ne s'oppose à ceux de la science... Ce qu'il faut surtout bien voir et bien entendre, c'est que les hommes étant des hommes, c'est-à-dire de pauvres êtres, dont la conduite incertaine dépend moins de leur volonté que de l'impulsion de leurs instincts ou de la contagion de l'exemple, a l'histoire des mœurs )) est une chose, et « la morale » en est une autre, qui juge la première, bien loin de s'y soumettre ou de pouvoir s'y subordonner. On altère donc, ou plutôt on intervertit les rapports des choses toutes les fois que l'on subordonne la question morale à la question sociale. (( Renversement du pour au contre, » comme disait Pascal. De l'accessoire on fait le principal, et du contingent on fait le nécessaire. On attaque, ou plutôt on ruine la morale dans son principe même (i). »

I. Brunetière, Sur les chemins de la croyance, p. 94"97. Pour* suivant sa démonstration sur la connexité de la morale et de la religion, Brunetière finit par conclure, p. 3o4 : » Quand on dit que la question morale' est une question religieuse, on veut dire, premièrement et en fait, qu^on ne connaît pas dans l'histoire de système de morale qui ne soit l'application à la

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