ERREUR FONDAMENTALE DE LA MORALE INDEPENDANTE
régalité toutes les formes religieuses. » « Entraînés et précipités par la logique jusqu'aux conséquences les plus extrêmes de leurs principes, ils ne gardent plus dans leur intégrité et dans leur certitude les vérités accessibles à la seule lumière delà raison naturelle, telles que sont assurément l'existence de Dieu, ta spiritualité et l'immortalité de l'âme... Or, quand ce fondement nécessaire (l'existence de Dieu) est détruit ou seulement ébranlé, il va de soi que les autres principes de l'ordre naturel chancellent dans la raison humaine et qu'elle ne sait plus à quoi s^en tenir, ni sur la création du monde par un acte libre et souverain du Créateur, ni sur le gouvernement de la Providence, ni sur la survivance de l'âme et la réalité d'une vie future et immortelle succédant à la vie présente. »
Cet effondrement de vérités, base de l'ordre naturel, qui importe tant à la conduite de la vie, a un contre-coup sur les mœurs privées et publiques, même sur les devoirs qui résultent des principes de l'honnêteté naturelle.
« Un Dieu qui a créé le monde et qui le gouverne par sa providence ; une loi éternelle dont les prescriptions ordonnent de respecter l'ordre de la nature et défendent de le troubler ; une fin dernière placée pour l'âme dans une région supérieure aux choses humaines, et au delà de cette hôtellerie terrestre : voilà les sources, voilà les principes de toute justice et honnêteté. Faites-les disparaître, — et telle est la prétention des naturalistes et des francs-maçons, — et il sera impossible de savoir en quoi consiste la science du juste et de l'injuste, ou sur quoi elle s'appuie. Quant à la morale, la seule chose qui ait trouvé grâce devant les membres de la secte maçonnique, et dans laquelle ils veulent que la jeunesse soit instruite avec soin, c'est ce qu'ils appellent mora/e civique, morale indépendante, morale libre, en d'autres termes, morale qui ne fait aucune place aux idées religieuses. Or, combien une telle morale est insuffisante, jusqu'à quel point elle manque de solidité et fléchit sous le souffle des pas-
•yO LE CATECHISME ROMAIN
sions, on le peut assez voir par les tristes résultats qu'elle a déjà donnés (i). »
Voilà qui explique surabondamment, de la part des partisans de la morale indépendante, la campagne entreprise contre la société domestique par la loi du divorce, contre Féducation religieuse par les lois scolaires, contre la constitution des Etats par la proclamation de la souveraineté du peuple ou du nombre, contre l'Eglise parla loi de séparation. Sur tous ces points, nous l'avons vu et le verrons encore, la papauté n'a pas manqué de se prononcer avec toute l'autorité du bon sens, de la raison et de la foi (2). Léon XIII notait avec raison qu'une « société sans religion ne saurait être bien réglée ; et déjà, plus peut-être qu'il ne faudrait, l'on voit ce que vaut en soi et dans ses conséquences cette soi-disant morale civile. La vraie maîtresse de la vertu et la gardienne des mœurs est l'Eglise du Christ. C'est elle qui conserve en leur intégrité les principes d'où découlent les devoirs, et qui, suggérant les plus nobles motifs de bien vivre, ordonne non seulement de fuir les mauvaises actions, mais de dompter les mouvements de l'âme contraires à la raison, quand même ils ne se traduiraient pas en actes (3). »
I. Science et métaphysique. — a 11 faut, disent nos adversaires, se conformer aux lois générales de la nature ; cela est de toute évidence dans nombre de cas :
I. Encyclique Hamanumgenus, 20 avril i884- « Ils ont pour dessein, ajoute le pape dans la même encyclique, de détruire les fondements principaux de la justice et de l'honnêteté. Par là, ils se font les auxiliaires de ceux qui voudraient qu'à l'instar de l'animal, l'homme n'eût d'autres règles d'action que ses désirs. Le dessein ne va à rien moins qu'à déshonorer le genre humain et à le précipiter ignominieusement à sa perte. » — 2. On en trouvera des exemples dans l'explication des commandements de Dieu. — 3. Encyclique Immorlale Dei, i" novembre i885.
SCIENCE ET METAPHYSIQUE ^ yt
il faut manger pour ne pas mourir d'inanition, se couvrir de vêtements pour ne pas périr de froid, se garder du feu pour n'être pas consumé, ne pas se jeter à l'eau sous peine d'être asphyxié. Il faudrait se conformer aux lois de la nature si nous n'étions qu'une eau qui coule en suivant la pente du fleuve sans savoir d'où elle vient ni où elle ira se perdre. Mais si la vie humaine « s'écoule comme l'eau, » si « elle fuit et s'évanouit comme l'ombre, » elle n'est pourtant ni de l'eau ni de l'ombre. D'où vient-elle, où aboutit-elle, quelle est sa raison d'être ? Comment et pourquoi est-elle apparue? Sur ces questions la nature est muette, elle ne sait rien, elle n'a même pas conscience de la vie qu'elle porte en elle. Quand vous la faites parler au nom de la science, c'est vous qui parlez pour elle. Ce n'est pas elle que j'entends, ce sont vos préjugés, vos instincts, vos passions, vos déductions subtiles que vous appelez la science. Je ne me défie pas des faits, d'aucun fait : je me défie de vos interprétations. Vous vous déclarez les adversaires irréconciliables « d'une métaphysique absurde, » mais vous aussi vous faites de la métaphysique, puisque vous dissertez sur l'au-delà. De quel droit la faites-vous parler puisqu'elle ne dit et n'explique pas ses propres phénomènes P Vous ignorez l'essence de la matière et des éléments primitifs qui la composent ; vous ne savez ce qu'est la vie, ni la mort, ni le mouvement, ni le repos, ni la chaleur, ni l'électricité, ni la lumière, ni le son, ni la couleur, ni la force, ni l'attraction, et vous voudriez faire des théories que vous appelez le dernier mot de la science ! A chaque question que lui poserait un enfant intelligent, le savant loyal devrait répondre: « Je ne sais pas, » et il aurait l'audace de répondre : « Je sais, » de trancher, au nom des lois naturelles, les problèmes les plus graves du bien et du mal, du juste et de l'injuste, de la vertu et du vice ! Puisque, dans les lois naturelles, il n'y a ni bien ni mal, ni juste ni injuste, ni vertu ni vice, s'il fallait se conformer à la nature, il faudrait conclure qu'être vertueux est une duperie. » Mgr Mignot, Lettres sur les études ecclésiastiques, Paris, 1908, p. 3o-3i.
2. Question morale et question sociale. — « Soutenir que les faits moraux sont une partie des faits sociaux, c'est prétendre que la question morale est une question sociale. N'est-ce pas le contraire qui est vrai ? 11 n'y a qu'une question sociale, comme l'a dit M . Brunetière : la question de l'inégalité des conditions humaines; toutes les autres s'y ramènent, et la solution de celles-ci n'est cherchée qu'en vue de la solution de celle-là. Il ne s'agit pas d'abolir l'inégalité des conditions, ce qui serait absurde et irréalisable. « Ne formant pas un troupeau, dont toutes les têtes sont nécessairement égales, dit Blanc de Saint-Bonnet (i), mais une construction d'êtres intelligents et libres que le mérite aussitôt superpose, la société n'est dans l'essence qu'une hiérarchie. » 11 s'agit d'atténuer les inconvénients qui découlent, non pas de l'inégalité en elle-même, qui est essentielle et nécessaire, mais de l'œuvre des hommes qui ne respectent pas cette inégalité, qui l'altèrent et la transforment à leur profit. Pour résoudre la difficulté, on ne peut partir que de la double considération, ou de la capacité sociale de l'homme, ou de sa dignité morale. La capacité sociale n'est pas la même chez tous les êtres humains, s'il est vrai que nous naissons avec une intelligence et des aptitudes inégales. Ce n'est donc pas dans la considération de la nature sociale que nous pouvons trouver la solution du problème. Ce n'est pas non plus dans la science. La science, au contraire, ne ferait que rendre toute solution impossible. Indifférente à toute idée de « meilleur-être, » elle n'aurait ni à absoudre ni à condamner les empiétements que les hommes commettraient sur la liberté et les droits sociaux de leurs semblables. Pour trouver la solution, il n'y a donc qu'à considérer la dignité morale humaine. C'est là, en eftet, et là seulement, qu'elle se trouve. Au point de vue de la dignité morale, toute différence, toute distinction entre les hommes s'efface, sauf celle qu'établit le bon ou le mauvais usage de la liberté. Il n'y a que des personnes morales également respectables, également sacrées. Elles ont toutes une même fin à atteindre, et la justice veut
• i. La légitimité, p. i8i,
QUESTION MORALE ET QUESTION SOCIALE yS
qu'elles trouvent les moyens nécessaires pour faire leur « œuvre d'homme » complète et parfaite. Par cette juste considération et aussi par la considération de l'inégalité essentielle dès conditions humaines, se définissent les devoirs des diverses classes de la société, des riches et des pauvres, des savants et des ignorants.
« Regarder la fortune comme un « accident heureux, » dont on est l'usufruitier, dont on peut user et non abuser, malgré la définition du droit : lus utendi et abutendi, dont on doit se servir pour être la providence des pauvres, et pour laisser tomber de sa table plus que des miettes :
Et toujours du côté des pauvres ruisselant
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques ;
(( Regarder aussi comme des « accidents heureux » les avantages qui accompagnent ordinairement la fortune: la douceur de la vie, l'instruction, la facilité de goûter les plaisirs purs de l'esprit, l'art, la science, la littérature ; — Répandre autour de soi les dons que l'on a reçus, suivant ses moyens et la capacité de ceux qui nous entourent ; — Faire pénétrer dans les masses populaires plus de lumière, plus de vérité, et surtout plus de moralité ; — Quitter enfin les habitudes d'égoïsme, l'esprit de domination, — ne sont-ce pas là les devoirs des riches et des savants? Et le devoir de la classe ignorante et pauvre, n'est-il pas de respecter d'abord l'inégalité des conditions, de chercher ensuite avec le concours des riches à atténuer des inégalités trop grandes, par le travail, l'économie et la bonne conduite, de témoigner do la reconnaissance pour les services reçus, de combattre la méfiance, l'envie et la convoitise ? C'est donc par une collaboration fraternelle, par la bonne volonté, qui ici a sa place, sa valeur et son efficacité, par une communion d'idées et de sentiments, qu'on peut espérer de faire passer, à travers l'édifice rigide des conditions sociales, une âme de bonté qui, faisant tomber les barrières élevées par la méfiance, l'orgueil et l'égoïsme, rapproche les distances, unit les cœurs, résout enfin, autant que cela se peut, la question de l'inégalité des conditions des hommes. Mais nous voilà bien loin des don-
nées et des considérations scientifiques. N'avions-nous pas raison de dire que la question morale n'est pas une question sociale?...
« Si la science sociale doit, une fois pour toutes, renoncer au projet irréalisable d'établir une morale, il lui reste cependant un i ôle à remplir, et ce rôle est assez beau pour qu'elle puisse s'en contenter. Elle étudiera les lois que suivent les sociétés dans leur organisation et leur évolution ; elle donnera à ces lois toute la précision qu'elles comportent. A cette condition, elle permettra d'améliorer la morale dans ses applications particulières. A cette condition, elle pourra être, quoique à son insu, pourvoyeuse d'honnêteté et de moralité. Que les sociologues poursuivent donc sans relâche leurs investigations ; qu'ils se spécialisent, qu'ils cultivent, les uns la sociologie religieuse, les autres la sociologie morale et juridique, d'autres, la sociologie économique. Que d'autres encore demandent à l'histoire des sociétés disparues ou encore existantes, depuis les sociétés primitives ou rétrogrades jusqu'aux sociétés les plus civilisées, des leçons pour les temps présents ou futurs. De celte division du travail sortiront dans toutes les branches des travaux spéciaux, plus exacts, parce qu'ils seront plus délimités, qui permettront peut-être de construire la sociologie générale. Mais quand la science sociale sera faite, ou plutôt à mesure qu'elle se fera, il restera à verser, pour ainsi dire, dans la « pâte sociale n ainsi préparée, un idéal moral qui, sans changer les lois de la matière, la pénétrera, lui communiquera sa vertu, la fera « lever » et relèvera jusqu'à lui. C'est ainsi que la science pourra collaborer avantageusement à l'œuvre moralisatrice des sociétés. » Raylac, La morale et la science sociale, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, novembre 1903, p. 249 sq.
Leçon HT Deux morales récentes