MORALE DE LA SOLIDARITE
a des créanciers et des débiteurs, c'est-à-dire des liens de solidarité spéciale, qui permettent de concevoir et de fonder la morale.
2. La solidarité est le terme choisi pour désigner l'ensemble de ces rapports humains; et ce terme signifie quelque chose de plus qu'une réciprocité biologique et juridique, il implique, nous dit-on, une idée d'action et d'action vraiment morale. Car la société peut se comparer à un organisme vivant, à un être organique, où les individus jouent le rôle des cellules dans l'organisme dont elles font partie. Or, c'est du mot de solidarité que se servent les biologistes pour désigner Tinterdépendance des cellules d'un même être ; et c'est du même mot qu'on se sert pour désigner l'interdépendance des individus dans la société. On le préfère à celui de justice, terme un peu trop sec, à celui de charité, auquel on reproche d'exprimer une sorte de condescendance sentimentale et gratuite de supérieur à inférieur, et à celui de fraternité, qui, dit-on, n'exprime qu'un sentiment, alors qu'on cherche quelque chose de positif; seul, en effet, le mot de solidarité traduit le caractère scientifique de la loi morale. Il contient, du reste, l'idée de justice et de fraternité, mais non celle de charité, à cause de sa signification courante trop contraire à l'idéal démocratique de régalité ; car « la charité chrétienne repose sur une doctrine métaphysique : elle consiste à aimer Dieu par dessus toutes choses et les hommes autant que soi-même pour l'amour de Dieu, qui est le Père céleste. La solidarité n'a rien de métaphysique ni de confessionnel (i). »
3. La solidarité-devoir. De cette solidarité ainsi comprise et définie par ses analogies avec la dépendance organique et la relativité naturelle, il s'agit
i. Essai d'une philosophie de la solidaritéf Paris, 1902, p.xiii,
de faire sortir la morale, c'est-à-dire la règle de la conduite, la loi de l'action humaine, et passer ainsi de la solidarité-fait à la solidarité-devoir. Rien de plus aisé. La solidarité-fait comprenant aussi bien de mauvais effets que de bons résultats, car il existe des vices héréditaires et des ambiances contagieuses, il n'y a qu'à corriger les défauts de la solidarité naturelle. « Nous devons substituer au fait naturel de l'iniquité, le fait social de la justice (i). » Et nécessairement il faut faire appel à autre chose qu'au fait brutal de la solidarité naturelle. A quoi donc ? Le voici : 'x Nous n'entendons pas poser ridée de solidarité comme fondement unique du droit et du devoir. Ce fondement c'est la justice. C'est la justice qu'il faut placer à la base (2). » « Nous montrons que la notion de justice demeure insuffisante si elle ne se complète par la notion de solidarité (3). » u C'est dans la loi de gravitation que nous cherchons le moyen d'établir l'équilibre de nos édifices matériels ; c'est dans la loi de la solidarité, que nous devons chercher le moyen d'établir l'équilibre des choses morales et sociales, c'està-dire la justice (4). » Or, u nous constatons un fait : le besoin de justice existe en toute conscience et y règne impérieusement. Que la notion dejustice soit une idée innée, l'expression en nous de je ne sais quel idéal existant en dehors de notre esprit, qu'elle soit une acquisition récente peut-être, le résultat d'une séculaire évolution, peu nous importe. Nous la prenons comme donnée, et c'est là notre point de départ (5). » Sentant donc ce besoin dejustice, il faut le satisfaire, et c'est au moyen de la solidarité que la justice sera.