‹ Le Catéchisme romain, ou, L'Enseignement de la doctrine chrétienneChapitre 37 sur 312 · CRITIQUE DE LA MORALE DE LA SOLIDARITE · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE LA MORALE DE LA SOLIDARITE

théorie sur l'hypothèse de la dette sociale et du quasi-contrat. Voici comment. L'homme naît débiteur. En effet, en entrant dans la vie, il se trouve jouir d'un capital immense accumulé sans sa participation par les générations précédentes : il est donc débiteur envers les ancêtres. — Il se trouve aussi associé naturellement à d'autres hommes, ce qui implique un échange continu de services reçus et rendus: il est donc débiteur de ses contemporains. — Il forme enfin un anneau de la chaîne qui sert à relier les générations futures à la génération actuelle et aux générations passées : il est donc débiteur envers ses descendants.

L'homme est ainsi un débiteur-né, par le seul fait de sa venue en ce monde, et cela en vertu d'un contrat présumé, c'est-à-dire d'un contrat tel qu'il aurait été conçu, arrêté et souscrit par tout homme si, préalablement, il avait été appelé à se prononcer sur ses conditions d'existence en société pour en accepter les charges en comi3ensation des avantages. C'est là une sorte de quasi-contrat, comme le Gode en reconnaît, implicitement signé d'avance, qui confère des droits, mais qui par là-même impose des devoirs. Et ainsi, prétendent les solidaristes, la solidarité exprime la notion d'un devoir plus étendu que celui de justice, plus rigoureux que celui de charité, et tel que la société peut eldoit en prescrire et en sanctionner l'exécution (i).

IL Critique du système. — i. Le mot de soli-

I. « Le solidarisme semble en passe de devenir, pour la troisième République, une manière de philosophie officielle... Dans les milieux enseignants, ses conquêtes ne sont pas moindres que dans les milieux parlementaires... De là, par vingt canaux, le flot (des théories solidaristes) descend pour rafraîchir et alimenter la conscience des maîtres qui parlent directement à la jeunesse et à l'enfance. » Bougie, Le solidarisme, Paris, 1907, p. 1-2.

darité prête à V équivoque, car il dépasse de beaucoup le sens ordinaire du mot et exprime, sous la plume des solidaristes, ce que les termes de justice et de charité signifiaient beaucoup mieux jusqu'ici, alors qu'il n'indique, à vrai dire, que ce qui n'est, de son vrai nom, que dépendance ou relativité. Tout, dans le monde, est solidaire de tout, c'est-à-dire relatif et dépendant ; et, dans ce sens, le terme de solidarité n'est autre chose que le synonyme de nécessité, de loi qui lie les effets à leurs causes (i). Aussi bien ne serait-ce pas là ce qui se cache et ce que l'on voudrait laisser entendre dans l'application nouvelle de ce mot ? Quoi qu'il en soit, le terme manque de clarté et prête trop facilement à l'équivoque. Et la critique ne peut pas se borner à cette simple querelle de mots, car elle a des objections beaucoup plus graves à opposer à la morale de la solidarité.

2. Cest d'abord son point de départ qui est sujet à caution. Peu importe, dit-on, que la notion de justice soit « l'expression d'un idéal existant en dehors de notre esprit )) ou « le résultat d'une séculaire évolution. » Gela importe beaucoup, au contraire, a II faudrait savoir quelle est l'origine de cette idée ou de cet instinct, quel est son fondement rationnel. Si elle répond à un idéal existant en dehors de nous, nous voilà transportés dans la métaphysique dont on ne veut pas. Si elle est le résultat d'une évolution, qui nous dit qu'une évolution en sens contraire ne pourrait pas la détruire ? C'est ainsi qu'une habitude peut être détruite par une habitude con-

I. Ai Nous sommes entravés, ligotés, si je l'ose dire, emprisonnés dans un réseau de causes et d'effets, que nous ne pouvons rompre. Economiques, civiles, politiques, les lois sociales deviennent des v lois naturelles, » des lois d'airain, comme on l'a dit, et, sous le nom de Solidarité, je ne vois pas de compression ou de tyrannie qu'à un moment donné de riiistoire on ne puisse justifier. » lîrunetière, Discours de Com^ bat. Nouvelle série, Paris, 1908, L'idée de Solidarité, p. 64.

PASSAGE INDU DU FAIT AU DEVOIR Si

traire (i). » Or, des conséquences pratiques fort graves dérivent du concept qu'on se fait de la justice, et l'action est difTéremment orientée selon que cette conception est franchement rationnelle ou métaphysique.

3. Et puis le seul point de vue de la justice n épuise pas toute la série des rapports que rhomme a avec ses semblables. Car, entre membres d'une société, il est beaucoup d'autres relations, inspirées par l'estime, la bienveillance, l'affection, le dévouement, et, pour tout dire en un mot, par la charité. 11 est vrai que les solidaristes prétendent réduire la charité à la justice; mais c'est précisément dans cette confusion de l'idée de justice et de l'idée de charité que se trouve la source de leurs erreurs. « Que l'on précise davantage l'idée de justice et que, en la précisant et en tenant compte de la solidarité humaine, on rétende à des cas que nous ne soupçonnions pas, nous l'accordons ; mais il restera toujours un domaine indéterminé et indéterminable juridiquement : ce sera le domaine de la charité, qui ne saurait être régi suivant les lois du Code, mais suivant les lois de la conscience, lois aussi strictes, aussi rigoureuses que celles de la justice, mais d'un autre genre, lois aussi qui ennoblissent l'humanité, parce qu'elles sont fondées sur la liberté (2). » Qu'on raffine donc tant qu'on voudra, au-delà de cette justice nécessaire, mais insuffisante, pour régler tous les rapports des hommes entre eux, et dont on se réclame avec raison, il y a un champ d'action beaucoup plus vaste, qu'on ne peut pas négliger et qui, lui aussi, est du ressort de la morale, celui du don de soi, du dévouement, du sacrifice.

4. Et c'est enfin le passage de la solidarité-fait à la solidarité-devoir qui est inexplicable. A. Comte s'était déjà appuyé sur la biologie et la physiologie pour sa morale altruiste ; il concluait de la subordination physique, celle par exemple des enfants vis-à-vis des parents, de la femme vis-à-vis de l'homme, de l'individu vis-àvis de la collectivité, à la loi de leur subordination

I . Baylac, Deux systèmes récents de morale, dans la Revue rfô Philosophie, sept. 1907, p. 261. — 3. Ibid.y p. 264.

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morale ; et l'appareil scientifique dont il s'entourait ne pouvait masquer la faiblesse, l'irrégularité et l'illégitimité du procédé ; car, pour transformer le fait physique en devoir moral, la science y est radicalement impuissante ; de toute nécessité, il faut faire intervenir un principe étranger et supérieur pour autoriser ce passage et permettre de conclure rigoureusement du fait au devoir ; mais c'est précisément de cette intervention d'un principe métaphysique qu'il entendait se passer. A. Comte était donc inconséquent avec sa propre méthode et outrepassait son droit (i). M

I. « Que l'on ne dise pats : c'est une loi physique de la na- 1 tare, et l'obéissance aux lois de la nature s'impose. Ce ne 1 serait là qu'une simple équivoque. Sans doute, il faut obéir aux lois morales, mais sommes-nous tenus d'obéir aux lois physiques, lorsque nous pouvons nous y soustraire? Et le plus merveilleux résultat pratique des sciences modernes n'est-il pas précisément de nous affranchir peu à peu d'une foule de lois et de nécessités physiques? La vapeur et l'électricité ont déjoué les lois du temps et de l'espace ; les montagnes perforées ou escaladées ne nous arrêtent plus ; les océans et les déserts ont été franchis ; et les ballons (aujourd'hui les aéroplanes) sont en train de nous délivrer des liens de la pesanteur qui nous attachent à la terre. La nature a été asservie, domptée par la science ; au lieu que l'homme soit toujours soumis à la nature, c'est la nature qui se soumet à l'homme. Tout le progrès consiste précisément à se délivrer de plus en plus des lois physiques, en se pliant de plus en plus aux lois morales. )) Et où conduirait celte méthode? « Après l'avoir une fois adoptée, il faudrait du moins, puisqu'on la croit bonne, la conserver et l'appliquer avec sincérité, au lieu de l'appliquer par intermittence et à certains faits seulement ; mais alors voyez les étranges applications. L'homme le plus faible est physiquement subordonné au plus robuste et au plus fort ; donc il doit l'être aussi moralement. N'est-ce pas précisément sur ce principe que s'appuyait l'esclavage antique? N'est-ce pas encore sur lui que certaines nations civilisées essaient d'étayer le fameux principe de la supériorité des races qui doivent dominer et assujettir les races inférieures. Allons plus loin. Puisque la biologie constate le fait universel delà prédominance des intérêts égoïstes dans la lutte pour l'existence, cette prédominance est une loi de la nature. Mais

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