‹ Le Catéchisme romain, ou, L'Enseignement de la doctrine chrétienneChapitre 38 sur 312 · PASSAGE INDU DU FAIT AU DEVOIR · texte numérisé non relu

PASSAGE INDU DU FAIT AU DEVOIR

Même défaut de méthode et semblables abus chez les solidaristes ; eux aussi outrepassent leurs droits et font un coup d'état (i). Car enfin que fait la science ? Elle constate ce qui est, mais elle ne décide nullement ce qui doit être ; elle permet de constater les effets de la solidarité, mais elle ne dit pas quels sont ceux qui sont bons et qu'il faut préférer. Pour distinguer les bons des mauvais, il faut recourir à autre chose ; puis, étant donné qu'il y a de bons et de funestes effets, la science montrera bien qu'on p^'u/ suivre les uns et corriger les autres, mais non qu'on le doive : pouvoir n'est pas devoir. « Pour passer de Pun à l'autre, il me faut un principe supérieur, que la science ne me donne pas. La science me montre lié à mes semblables, elle ne me montre pas obligé. La science me dit : « Si tu veux arracheràla mort cetliomme qui meurt de faim, nourris-le ; )) elle ne dit pas : « Tu dois. » Elle dit que qui veut la fin doit vouloir les moyens ; mais on peut ne pas vouloir la fin. La science ordonne, mais conditionnellement. Quand donc je dis : « Tu dois, » sans condition, je ne fais plus de la science, je fais de la métaphysique. Les solidaristes transforment donc indûment la solidarité-fait en solidarité-devoir (2). » C'est passer d'un ordre à un autre ordre, et le procédé scientifique, à

alors ne serait-il pas plus logique d'ériger cette loi physique en loi morale, plutôt que de combattre et d'exiger le sacrifice de cette tendance naturelle? Etrange morale, en vérité, que celle qui a pour prétention d'être fondée sur les lois de la biologie, et cjui se met en opposition llagrante avec ses lois I Pourquoi seul, parmi les êtres de la création, l'homme devrat-il combattre des tendances qui lui sont naturelles ? » Farges, La liberté et le devoir, Paris, igoa, p. 3G7-369.

I. « Puisque nous sommes solidaires, dit Secrétan, dévouons-nous pour les autres. Puisque nous sommes solidaires lui répondront les égoïstes, servons-nous des autres. Deux forçats attachés à la même chaîne ne sont pas pour cela deux amis. Ils peuvent tirer de leur côté jusqu'à ce que le plus fort l'emporte. Si le patron et l'ouvrier sont solidaires, ce pur fait entraîne aussi bien la lutte entre eux que l'union. » Fouillée, Notice sur Secrétan, dans Académie des sciences morales, 18 septembre i8()7. — 2. Baylac, loc. cit. p. 26 1.

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lui seul, ne le permet pas. La morale de la solidarité se; flatte pourtant d'être scientifique ; mais voilà qu'elle ne mérite plus ce titre dès qu'elle essaie de fonder le devoir ; il lui reste toujours à prouver que l'homme doit agir en solidaire, qu'au besoin l'individu doit être sacrifié à l'espèce ; mais ceci est du ressort de la métaphysique, et non de la science.

5. Sous ce nom de morale de la solidarité se dissimule la morale de V intérêt; et c'est là, du reste, ce qu'avouent franchement les solidaristes sincères. Mais « une morale utilitaire n'est pas plus une morale que la morale de la concurrence. On donne cet exemple. « 11 est fâcheux que les microbes des quartiers pauvres empoisonnent les quartiers riches ; mais, depuis qu'on le sait, les riches ont pris pour l'assainissement des quartiers pauvres, pour l'inspection des logements insalubres et pour la construction des maisons au moins, infiniment plus de soins qu'ils n'en auraient pris sans cela. » Est-ce bien vrai ? Je veux dire : est-il bien vrai que, dans nos sociétés chrétiennes, la charité, pour s'exercer, ait attendu que la bactériologie nous eût informés de nos intérêts ? En tout cas, voilà qui est net, voilà qui est franc ! et vous pensez bien que j'ajoute : voilà qui est excellent! Quelles que soient les raisons que le riche ait de s'intéresser au pauvre, c'est la société tout entière qui en profitera. Mais où est, en cela, la morale qu'on nous avait promise ? J'y en vois si peu, pour ma part, que je me demande, en vérité, si je n'ai pas eu tort de dire que la société en profiterait. Oui, cela est vrai, « les maladies infectieuses sont mieux soignées, depuis que chacun sait qu'il est exposé à avaler des bacilles. » Et il est vrai aussi que l'on compose des remèdes avec des poisons ! Je suis moins sûr que l'on fasse de la solidarité, de la bonne solidarité, avec de la lâcheté ; et je me défie de cette confusion du devoir social avec l'intérêt personnel. Car, enfin, vous voyez sans doute où cette confusion peut mener, et c'est encore ce que je reproche à la solidarité définie par ses analogies avec la dépendance et la relativité. Prenons-y garde ! Elle est en train de devenir un autre nom, un masque de jl'égoïsme, et elle le sera le jour où l'on admettra couram-

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