MORALE SOCIOLOGIQUE
nous trouvons toujours ces deux caractéristiques coexistantes, il n'y a aucune raison objective d'admettre entre elles un ordre de priorité, môme logique (i). » D'ailleurs, si l'on n'a de devoirs que parce que le devoir est désirable, la notion même de devoir disparaît, puisque le caractère spécifique de l'obligation est de faire, en quelque mesure, ■siolence au désir.
3. Ces deux caractéristiques du fait moral une fois dégagées, reste à les expliquer. Ici, les sociologues interrogent la conscience morale commune. Or, cette conscience morale commune nous apprend que nous n'avons de devoirs, à proprement parler, que vis-à-Ais de consciences, de personnes morales, d'êtres pensants, c'est-à-dire vis-à-vis de nous-mêmes ou vis-à-vis de sujets conscients autres que nous. Mais ce ne peut-être vis-à-vis de nousmêmes ; car ((. on ne contestera probablement pas que jamais la conscience morale n'a considéré comme moral un acte visant exclusivement la conservation (ou le développement) de l'individu (2). » Sans doute, cet acte luimême peut devenir moral si l'on se conserve et si Ton se développe en vue de la famille, de la patrie ; mais, s'il reste confiné dans l'individu qui le pose, s'il ne vise que son propre intérêt, l'opinion commune le regarde comme dénué de toute valeur morale. Ni l'individu, en tant qu'individu, ni ses semblables, en tant qu'individus, ne peuvent être la fin de la conduite morale.
4. La fin de la conduite morale ne peut être que la société. Pour que mes actes aient une valeur morale, il faut « qu'ils visent une fin supérieure à l'individu que je suis ou aux individus que sont les autres hommes (3). » Tout sujet individuel étant écarté, a il ne reste plus d'autre objet possible à l'activité morale que le sujet sui generis formé par la pluralité des sujets individuels associés de manière à former un groupe, il ne reste plus que le sujet collectif (4). » Mais ce sujet collectif n'est pas une simple réunion, un simple total d'individus ; car, à n'être que cela, il n'aurait pas plus de valeur morale que ses
I. Bulletin, loc. cit., p. 124. — 2.1bid., p. 127. — ^.Ibid., p. 128. — 4- Ibid.^ p. 128^
éléments constitutifs ; c'est la société conçue comme un idéal , « comme une personne morale qualitativement distincte des personnes individuelles qu'elle comprend et delà synthèse desquelles elle résulte (i). )> Cela revient à dire qu'il n'y a de morale que par et avec le désintéressement, le dévouement ; désintéressement ou dévouement qui ne se comprend que si le sujet auquel on se subordonne a une valeur plus haute que celle de l'individu que nous sommes. Or, ce sujet supérieure l'individu et d'une dignité plus grande n'est autre que la collectivité. « Je me trompe, dit M. Durkheim (2), il en est un autre qui pourrait jouer le même rôle: c'est la Divinité. Entre Dieu et la société, il faut choisir. » Mais, comme tout partisan de la morale indépendante, M. Durkheim se désintéresse de Dieu. « A mon point de vue, avoue-t- 11, ce choix me laisse assez indifférent ; car je ne vois dans la Divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement (3). »
5. La vie morale commence donc là où commence la vie du groupe. Mais comme les individus participent à la vie du groupe, en tant qu'ils sont membres de la collectivité à laquelle nous appartenons, ils prennent à nos yeux quelque chose de la même dignité. Et ainsi nécessairement,quoique indirectement, l'attachement au groupe implique l'attachement aux individus ; et quand l'idéal de la société est le type générique de l'homme, c'est àl'homme, en tant qu'homme, que nous nous trouvons attachés.
B. La société. — Il s'agit maintenant de retrouver dans la société elle-même le double trait caractéristique du fait moral, à savoir Yobligation et la dêsidérabilité.
I. La société doit apparaître comme bonne et désirable, parce qu'elle est l'expression d'un bien sui generis. Et, en effet, elle déborde de beaucoup l'individu ; elle le dépasse matériellement, puisqu'elle résulte de l'union de toutes les forces individuelles ; elle le dépasse moralement, car la civilisation est son œuvre, elle en a la garde et elle en assure la transmission aux membres de la col-