CRITIQUE DE LA MORALE SOCIOLOGIQUE
son s'appiiyant sur la connaissance aussi méthodiquement élaborée que possible de la réalité sociale (i). » Deux cas peuvent donc se présenter, celui de l'abandon de coutumes surannées et devenues un poids mort, et celui de l'introduction de devoirs nouveaux.
3. Il y a place pour un art moral rationnel, capable, à la lumière de la théorie, de diriger l'action morale dans ses possibles transformations.
II. Critique de la morale sociologique. — A. Observations préliminaires. — i. Cette morale sociologique n'est pas chose nouvelle. Elle ne fait que continuer, préciser, grâce au développement des études sociologiques, la morale d'Auguste Comte. De part et d'autre, c'est le même esprit, la même méthode, le même fondement ; de part et d'autre, on prend la société pour base de la moralité ; de part et d'autre, on entend faire jouer à l'humanité le rôle de la divinité dans la morale. Au fond, c'est une démarcation ou, si l'on veut, une laïcisation de la morale chrétienne, dont on supprime les devoirs envers Dieu et d'autres devoirs encore pour ne retenir que ceux qui ont un caractère purement social. Comte disait : « J'ai porté le dernier coup au théologisme, en lui ôtant, par ma fondation de la sociologie, ses attributions morales et sociales, que mon grand prédécesseur Descartes lui conservait encore (2). » Et M. Durkheim vient de nous dire : « Je ne vois dans la divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement. »
2. Celte morale sociologique est trop exclusive. Qu'elle consulte les faits et recoure à l'expérience pour fixer les devoirs moraux, rien de mieux ; mais elle a tort de ne s'en tenir que là et de ne faire appel qu'à l'expérience. Un examen attentif, une -analyse scrupuleuse des actes humains s'impose assurément pour en saisir les princi-
I. BuUelin, loc. cit., p. 137. — 2. Système de politique posi-^ iive, t. n, p. 357.
pcs directeurs ; examen et analyse s'imposent semblablement pour les faits qui constituent la vie morale d'un peuple, sous l'influence des temps et des lieux, mais qui, malgré des variations inévitables et des divergences accidentelles, offre cependant partout et toujours des éléments identiques et permanents. Quant à prétendre, comme le font les sociologues, qu'un peuple, à tel mo ment donné, ne peut avoir que la morale que réclame' son état social, c'est tenir pour assuré que la société, à elle seule, crée toute la moralité, et c'est là une erreur.
3. La science sociale a une incontestable utilité, celle de permettre Famélioration de la morale ; car la morale règle, entre autres choses, les relations sociales ; or, l'étude de celles-ci est l'objet propre de la sociologie. Mieux connues, les relations sociales ne peuvent être que mieux réglées. A la sociologie de les étudier de plus en plus, d'en découvrir les ressorts cachés et les influences secrètes, d'en déterminer de mieux en mieux les tenants et les aboutissants ; à la morale alors de faire intervenir l'homme avec une connaissance plus étendue et une action plus efficace. Mais qu'on se garde de soutenir, car ce serait une erreur, que la morale n'est qu'une partie de la science sociale.
[\. La morale sociologique a le mérite de reconnaître le caractère religieux et sacré de la morale. On nous dit, en elTet, que « la morale ne serait plus la morale si elle n'avait plus rien de religieux (i). » Le sacré, c'est a ce qui est mis à part, ce qui est séparé. » Il nous inspire un double sentiment, un sentiment u de respect qui nous écarte de lui, qui nous tient à distance, » et un sentiment d'amour et de désir par lequel « nous tendons à nous rapprocher de lui, nous aspirons vers lui. » La personne humaine, avec laquelle, selon la morale sociologique, s'identifient les choses morales, revêt par là même un caractère auguste et sacré.
5. Enfin les sociologues posent nettement le problème moral. Ils reconnaissent qu'il n'y a que deux morales parfaitement cohérentes, la morale chrétienne et la mo-
I, Balleiin, loc. cit., p. i8a.