I. Balletin, loc.cit,,p. t68.— 3. Ibid., p. 190-igi
LA SOCIETE REMPLACE DIEU lOI
cet idéal, je la veux, je me sacrifie même à elle, mais elle n'est pas la fin suprême. »
3. D'autre part, d'après la théorie des sociologues, comment pouvoir exercer une action sur la société ? C'est impossible, bien qu'on m'en reconnaisse le droit, puisque je tiens tout d'elle et qu'elle ne tient rien de moi. La chose ne serait possible que si ia société, au lieu d'être considérée comme la fin de l'individu, était regardée comme un moyen de réaliser un idéal, qui est au dehors et au dessus d'elle. Alors, oui, l'homme peut chercher à agir sur elle, à la diriger, car il sait vers quelle fin. Mais « si la société est la suprême autorité morale, je dois lui obéir totalement, scrupuleusement, j'allais dire servilement : la soumission, voilà la seule attitude à son égard ; je n'ai pas à la diriger, c'est elle qui me conduit; je n'ai même pas à choisir parmi les tendances qui se dessinent en elle, je n'ai qu'à attendre pour constater laquelle de ces tendances triomphera. Si, au contraire, elle est seulement le moyen de réalisation de l'idéal dont je parlais tout à l'heure, si elle représente cet idéal d'une façon incomplète, imparfaite, alors, mais alors seulement, je pourrai songer à la diriger et je ne saurai vers quelles fins (i). »
4. La société remplace Dieu. — Les sociologues font de la société une personne morale, une conscience coUectitive ; ils mettent ainsi la société à la place de Dieu, a Le croyant, avoue M. Durkheim (2), s'incline devant Dieu parce que c'est de Dieu qu'il croit tenir l'être, et particulièrement son être mental, son âme. Nous avons les mêmes raisons d'éprouver ce sentiment pour la collectivité.» Et il ajoute: «Si vous comprenez pourquoi le croyant aime et respecte la divinité, quelle raison vous empêche de comprendre que l'esprit laïque puisse aimer et respecter la collectivité, qui est peut-être bien tout ce qu'il y a de réel dans la notion de la divinité ? » La société remplaçant Dieu, et la société, pour intimer ses ordres et en assurer l'exécution, n'ayant que l'Etat, c'est retourner à la conception païenne de l'Etat-Dieu, de l'Etat, niaître
I, bulletin, Iqc, cU,, p. )9i, -^ s* IbiU,, p. i^a,
des âmes comme des corps. Oserait-on dire que ce soit là un progrès ?
E. Conclusion : la théorie de la morale sociologique est inacceptable. — « De quelque côté qu'on envisage la morale sociologique, dit fort bien M. Baylac (i), qu'on considère la méthode qu'elle emploie, qu'on interroge la conscience morale commune qui l'exprime, qu'on étudie le fondement sur lequel elle repose, la morale sociologique apparaît comme incomplète et impuissante. La sociologie peut être une science utile à la morale, mais certainement elle est incapable de fonder une morale. Son défaut principal, comme celui de la morale de la solidarité, consiste à demander à la science seule un fondement que celle-ci ne peut donner, et à chercher l'idée d'obligation, sans laquelle il ne saurait y avoir de morale, dans ce qui n'est qu'une forme de la nécessité.
« L'obligation, voilà l'idée fondamentale de toute morale. Or, définir plus ou moins empiriquement les faits moraux, étudier comment les phénomènes qui s'y rapportent se développent, se transforment et évoluent dans la société, ce n'est pas établir le caractère obhgatoire des lois morales, ce n'est pas éclairer le moins du monde celui qui se demande : Comment dois-je vivre ? « Car il ne résulte nullement de ce que les sentiments moraux se développent et se modifient suivant certaines lois, qu'il faille vivre selon leurs suggestions ou les mépriser. Une^étude sociologique des choses morales ne saurait, en aucun cas, être considérée comme capable de fournir par elle-même une solution du problème moral proprement dit. Il n'y a que les
I. Deux systèmes récents de morale, dans la Revue de Philosophie, sept. 1907, p. 279.
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écrivains qui abordent le problème moral en métaphysiciens qui s'occupent vraiment de lui. Il faut se demander : Les raisons pour lesquelles Ihomme doit concevoir qu'il est dans le monde sont-elles ou ne sont-elles pas de nature à justifier ceux des hommes qui se croient un devoir et qui lui obéissent (i)? Or, c'est là un problème métaphysique (2). »
F. L'art moral rationnel. — La théorie de la morale sociologique étant telle, que pourra-t-elle être en pratique ? C'est la question qui se pose, et qu'on a bien essayé de résoudre, mais qui, dans les seules limites de la sociologie, reste insoluble.
I. M. Lévy-Brahl a proposé une solulion (3). 11 entend substituer à la partie théorique de la morale traditionnelle la 5Ci>Aice des mœurs, cesi-k-dire la connaissance scientifique des lois de la réalité sociale, et à la morale pratique un art, fondé sur cette connaissance scientifique, l'art moral rationnel ; de telle sorte que la morale serait, comme la médecine, une thérapeutique, dûment éclairée par la science des mœurs et applicable à la direction de la vie(4).
I. Cresson, La morale de laraison théorique, Paris, igoS, p. 6.
— 2. Parmi tant d'autres critiques dont fut l'objet la théorie de M. Durkheim, M. Blondel formule celle-ci, Bulletin de la Société française de Pfiilosophie, Paris, 1906, p. i/;3 : (( Sous prétexte de déterminer d'avance et théoriquement cette réalité morale, on ne fait que la considérer du dehors et après coup, non dans son fieri réel et spirituel, mais dans le résidu physique qu'elle laisse in posierum. On ne s'attache ainsi qu'à son cadavre, nullement à son vivant développement. »
— \ oir aussi, M. Fouillée, La science des mœurs remplacera-telle la morale ? dans la Revue des Deux-Mondes, i" octobre 1900.
— 3. La morale et la science des mœurs, Paris, 1903. — 4. Dès que parut le livre de M. Lévy-Bruhl, de nombreuses critiques, dont quelques-unes très fortes, montrèrent mal fondée la prétention de cet art moral rationnel. Cf. Revue de Métaphysique et de /nora/e, juillet icioZ ; Revue philosophique, avril 1904*, llevue des Deux Mondes, i'' octobre 1905. Dans la 3* édition, Paris, 1907, M. Lévy-Bruhl déclare en note, p. xxxiv,
lO/i LE CATÉCHISME ROMAIN
Adversaire de la métaphysique spiritualiste et rejetant Dieu et l'âme, M. Lévy-Bruhl ne peut pas ne pas nier le libre arbitre ; cette négation est dans la logique de son système. Comment alors peut-il prétendre à modifier dans un sens ou dans un autre la réalité sociale? 11 n'en a nullement le droit ; car nécessairement, pour passer de ce qui est à ce qui doit être, il faut recourir à des principes d'un autre ordre. En effet, pour corriger, diriger et perfectionner la réalité sociale, il faut des règles et un idéal. Or, observe M. Franon (i), « de connaître parla « science des mœurs )) ce qui a été et ce- qui est, cela n'apprendra jamais ce qui doit être et quel est, moralement et sociologiquement, le préférable, le meilleur. Car, de quelque façon qu'on s'y prenne, pour passer de la constatation des faits moraux à leur appréciation, de la comparaison et de l'explication des divers états sociaux à l'établissement d'un programme de réformes, il faut porter un jugement de valeur. Mais un jugement de valeur suppose des principes absolus. Or, des principes absolus, il n'y en a pas dans la philosophie de M. Lévy-Bruhl, et il ne peut pas y en avoir. » Comment, par exemple, condamnerait-il l'infanticide pratiqué à Sparte et en Chine? et le meurtre médical des vieillards, des fous, des incurables ? et le suicide ? Il ne peut aboutir qu'à ces trois choses : a l'anarchie la plus absolue dans l'ordre de l'action par la reconnaissance du droit de chaque individu à suivre à son gré ses idées, ses goûts, ses passions, ses instincts ; la légitimation, par l'acception pure et simple du fait accompli, de tout état de la société et des mœurs' qui aura réussi à se constituer ; l'organisation violente, par le secours à la contrainte légale, d'un ordre social et
qu'il n'a pas voulu discuter les théories de M. Rauh, ni les-j applications morales des sciences sociologiques proposées parj M. Bayet, car il ne les regarde pas comme une interprétation de sa doctrine. Quant aux objections, qu'il retient, il se contente d'opposer quelques explications et précisions qui ne donnent pas plus de valeur à sa théorie.
|. (.esfQjidmmk d« rf^vojr, Paris, 1906» p, 47*
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moral arbitrairement réglé et impossible à justifier rationnellement (i). ))
Lart moral rationnel proposé par M. Lévy-Bruhl, dépendant de la science des mœurs, qui n'est jamais faite, mais qui est toujours in fieri, ne pourrait être que tort précaire et tout à fait instable. Et M. Lévy est obligé d'avouer que « là où la science ne peut pas encore diriger notre action, et où cependant la nécessité d'agir s'impose, il faut s'arrêter à la décision qui paraît aujourd'hui la ]ilus raisonnable, d'après l'expérience passée et l'ensemble de ce que nous savons (2). » « Que chacun agisse selon (les règles provisoires (3). » Se contenter ainsi de telles solutions en attendant que d'autres paraissent, c'est faire de la morale un à peu près et un provisoire perpétuel. « Je ne puis vivre approximativement, réplique M. Fouillée (4), et, si je meurs, ce n'est pas provisoirement... La vraie pratique positive sera dédire : Provisoirement, je dois choisir de vivre ; tant pis pour ceux qui seront victimes de mon choix ; provisoirement, je choisis mon ])laisir et mon intérêt, seuls certains et positifs ; se sacrifier serait la plus hasardeuse des spéculations, un beau risque sans doute, mais le plus fou des risques. »
2. La solution de M. Bayet est plus radicale. M. Bayet reconnaît (5), qu'il ne peut pas y avoir de morale scientifique (6), mais des morales scientifiques, « susceptibles de s'adapter, partiellement et plus ou moins bien, à l'état social présent, de modifier à notre avantage, en nous et autour de nous, la réalité humaine (7) ; » car toute science devenant principe d'action, la sociologie peut prêter à la constitution d'un art moral rationnel capable d'agir efficacement sur les faits moraux.
11 faut pour cela supprimer et remplacer l'ancienne morale, parce qu'elle repose sur l'idée de responsabilité. C'est donc tout d'abord l'idée de responsabilité qu'il s'agit
I. Franon, op. cit., p. 7G. — 2. La morale et la science des mœurs, p. xxx. — 3. Ibid., p. xxxi. — 4- -Revue des deux Mondes, i«r oct. iqoô, p. 543. — 5. La morale scientifique. Paris, 1907. — - 6. « Il n'y a pas, il ne peut y avoir une morale scientifique, révélée par la science et certaine comme elle. » /(?{d., p. X. — 7. IMd,, p. XIII,
de détruire. « Dès l'instant qu'on admet, dans le monde social, l'existence de lois en tout point semblables à celles qui régissent la cliute d'une pierre, il est aussi puéril de rendre un individu, quel qu'il soit, responsable de ses actes, que de blâmer l'arbre chétif ou de féliciter l'arbre vigoureux (i). » Et c'est aussi l'idée de devoir qui doit disparaître devant la science (2).
La science morale ne saurait avoir de prétention normative. « On ne voit pas par quel biais on pourrait faire sortir des progrès de la sociologie une idée d'obligation, de mérite et dedémérite(3). » Aquoibonalorsunartmoral rationnel ? Il semble bien qu'il n'ait plus sa raison d'être. Sans doute, mais M . Bayet ne se le propose pas moins, sauf à aboutir à cette conception extravagante de faire de la morale une dépendance et un instrument de la politique. Son art moral n'est plus qu'un système de « recettes » (( lancées parla réclame, » et morales par là même qu'elles réussissent (4). « Tandis que l'ancienne morale disait : Formulons et groupons en système les devoirs que doit respecter l'homme, et laissons l'individu responsable s'y soumettre ou les enfreindre, la morale nouvelle dira : La réalité morale, dans tel ou tel groupe social, est susceptible, sur tel ou tel point, d'être améliorée. Amélioronsla. Ne rédigeons pas un code de devoirs : la science ne connaît ni devoirs, ni responsabilité. Améliorons, mettons à profit notre connaissance du réel pour créer un peu de bonheur (5). »
M. Bayet parle d'améliorer la réalité sociale, de créer un peu de bonheur ; c'est donc qu'il a un idéal, qu'il
I. La morale scientifique, p. 9. — 2. « C'est ce code lui-même, l'idée même de devoir qui semblent condamnés à disparaître dès qu'apparaît la science. Comment, en effet, une science quelconque pourrait-elle donner naissance à l'idée d'obligation morale? Comment d'une étude, toute spéculative et désintéressée, de certains faits et deleurs lois, passerait-on à des prescriptions impératives, sanctionnées par ridée de mérite ou de démérite?» Ibid., p. 34. — 3. Ibid., p 35; cf. p. 36. — 4- « La bonne invention est celle qui réussit ; celle qui suffisamment « lancée » ne « prend >■> pas, n'est pas bonne. » Ibid., p. 45. — 5. La Morale scientifique, p. 49.
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estime pouvoir poursuivre ; mais du même coup c'est faire acte de métaphysicien et contredire les assurances prises au nom de la science, ce qui est une mésaventure assez significative. Si encore c'était en faveur de l'individu qu'était recherchée l'amélioration dont on nous parle, mais non, « il ne s'agit plus de formuler, en les rectifiant, selon les données de la science, les devoirs de l'individu, il s'agit de modifier la réalité morale au profit de l'intérêt commun (i). » La société prend donc tout le champ de l'action, ou l'Etat, ou plus précisément la politique. « L'art moral n'est pas distinct de la politique, il se confond avec la politique (2). » « La morale n'est plus l'idéal absolu, immuable, qui guide la politique, essentiellement relative et changeante à travers ses fluctuations, elle est elle-même politique, c'est-à-dire relative, c'est-à-dire changeante (3). »
Cet aboutissement de l'art rationnel à la politique, au moyen de la « réclame, » comme pour l'exploitation d'un produit quelconque, et par une action sur le parlement pour amener les législateurs à consacrer par des lois son existence officielle et légale, n'a plus rien d'un système de morale vraiment digne de ce nom. « L'art moral, conçu comme purement sociologique dans ses sources et purement politique dans sa forme d'application, ne retient rien de ce qui a été jusqu'à présent le rôle essentiel des formes religieuses et philosophiques de l'art moral, savoir : fournir une aide à la vie intérieure, favoriser le développement de la conscience morale dans l'individu (/i). »
I. La morale scientifique, p. 53. — 2, Ibid., p. 174. — 3. Ibid., p. 73-74.— fi. Delvolvé, L'Organisation de la conscience morale. Esquisse d'un art moral posilij, Paris, 1906, p. 7. Dans un nouvel ouvrage. L'idée du bien, Paris. 1908, M. Bayet a repris sa thèse pour l'expliquer. Il avoue qu'il est « impossible au sociologue de poursuivre à travers les faits une idée scientifique du bien absolu. Comment pourrait-il, sans sortir de ses attributions, déduire du spectacle de ce qui est, la formule de ce qui doit être ? » Mais, pour concevoir une amélioration quelconque, il faut faire appel à une idée quelconque du bien, du mal et du mieux ; ceci est un postulat, et M. Bayet est obligé de l'accep-
lo8 LE CATEGHJSIVIE ROMAIN
3. M. Delvolvé préconise^ lui aussi, un art moral, mais il l'entend comme l'organisation de la conscience individuelle (i), au moyen de principes universels et efficaces. Mais ces principes, il ne les demande pas à une suggestion autoritaire comme en religion, ou à un raisonnement dialectique comme dans la morale du devoir, du bien ou de l'intérêt ; c'est aux sciences positives qui étudient les formes naturelles de l'activité humaine. A quelles sciences ? A la sociologie ? Oui, pour les collectivités ; non, pour les individus (2). Quand il s'agit du mode de détermination interne de l'activité individuelle, il est prudent de le chercher sans parti-pris dans l'étude directe
ter. Où donc prendre cette idée du bien dont la science ne peut pas fournir la formule ? Tout simplement à l'ambiance, à sa manifestation dans l'opinion commune, quelque changeante et contradictoire qu'elle soit. « Le bien est en chaque pays et à chaque instant ce que les consciences collectives jugent être bon. » P. 76. a Le bien est aujourd'hui ce que les consciences jugent être bon ; il sera demain ce qu'elles voudront, et les jugements de demain pourront être la contradiction des jugements d'aujourd'hui. » P. 98. Et M. Bayet consacre un chapitre, p. 100 sq., pour prouver que « l'art moral rationnel ne peut pas faire un choix scientifique entre les diverses formes réelles du bien. » Mais si l'art ne choisit pas, le praticien choisit, au nom du principe qui lui plaira, au nom des idées qui sont déjà siennes. P. 109. C'est là du pur arbitraire, et de plus c'est de l'anarchie, car lot capita, totserisus. Parfaitement : « Le libre choix du praticien ne peut supprimer la diversité et la contradiction des principes qui vont animer l'art. L'art sera donc animé par des principes divers qui l'entraîneront en tout sens et l'opposeront souvent à luimême. » P. II 7. C'est un art d'aveugles, uriiquementinspirépar celle des idées de bien qui se trouve pratiquement réussir ou capable de réussir. P. 128. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de morale, avec une pareille théorie; c'est de la fantaisie pure. . On dirait vraiment que M. Bayet a résolu de tenir une gageure : il l'a tenue, mais sans constituer pour autant une morale.* Son impuissance à la constituer est à retenir ; elle est une preuve de plus de la chimère poursuivie par tous les partisans d'une morale indépendante.
1. Vorganisation de la conscience morale^ Iqc, cii^t p« 41*'^ a, JbirLf pv 49,