L ART MORAL RATIONNEL ICQ
de l'individu, et non dans celle des manifestations sociales des mœurs (i). « Car les sciences sociales sont « incapables de fournir, au centre même de la vie morale, la base intellectuelle nécessaire à l'exercice de la fonction essentielle de la conscience (2). «C'est plutôt à la biologie générale, aux plus universels des instincts ; à l'analyse psychologique de la conscience morale : à la morale pour soi-même comme dans Epictète et Marc-Aurèle, Montaigne et Pascal, Tolstoï et Nietzsche, mais sans se borner à un simple recensement des éléments généraux de la conduite humaine. On aura ainsi sans doute plusieurs types de morale ; mais on devra exiger pour unité qu'elles prennent comme point de départ fixe et comme fil conducteur les lois universelles et les lois plus ou moins générales de la vie, qu'elles présentent tout précepte qui dépasse ces lois, non comme une vérité scientifique, mais comme une suggestion émanant d'un principe individuel et tendant à s'imposer par sa force et sa beauté. De telles conditions, croit M. Delvolvé, suffisent à caractériser unart moral positif d'organisationdelaconscience(3).
a H appartient au moraliste, dit-il (4), de nous aider à gagner le rond-poind des avenues au fond desquelles apparaît la \ision de l'universel, afin que, consultant notre nature et notre force, nous nous engagions dans l'une ou l'autre, les yeux héroïquement fixés au lointain. C'est assez : il n'y a pas lieu d'imposer ni de proposer un commun idéal. »
De là son essai de thérapeutique morale individuelle, par un art moral individuel, en opposition à fart moral sociologique ou politique ; et cet art individuel, au lieu de le chercher au terme d'une déduction rationnelle ou dans une notion de souverain bien donnée sans méthode, il le demande à une analyse positive de la nature humaine, éclairée par les résultats les plus certains des sciences delà vie.
M. Delvolvé avoue donc qu'il n'y aura pas de morale, mais divers types de morale; et il a raison au point de vue où il s'est placé ; mais ce point de vue est-il juste? Ne sem-
I. L'organisation, loc. cit., p. 55. — 2. Ibid., p. 57. — 3. Ibid., p. 64. — 4» Ibid., p. i45.
ble-t-il pas, au contraire, que la nature humaine étant la même dans tous les individus, il ne peut y avoir qu'une seule morale, et la même pour tous'.* D'autre part, l'analyse positive de la nature humaine, même éclairée par les résultats les plus certains des sciences de la vie, à quoi aboutirat-elie ? Pas à autre chose qu'à constater des faits. Mais ici revient la difficulté opposée à toute méthode purement positive: comment de la constatation des faits physiques passer à la règle morale de la vie ? comment de ce qui est conclure à ce qui doit être? comment passer de Tordre logique à l'ordre moral, de la vérité au devoir ? Ainsi en est-il pour tout essai d'art moral qui s'en tient exclusivement aux données expérimentales. M. Del volve a beau passer en revue ce qu'il appelle l'accroissement individuel, l'instinct de reproduction, l'instinct social et l'activité de connaissance, les faits qu'il relève restent des faits, révélateurs^ de la manière dout les choses se passent, mais nullement de celle dont les choses doivent se passer, utilisables sans doute à titre d'expérience, mais nullement obligatoires à titre de devoir (i).
I. La société est-elle un organisme, au sens des solidaristes ? « Si je suis d'accord avec M. Bréal pour ne voir qu'un mot « trompeur » dans ce mot d'organisme, je suis très éloigné d'y voir avec lui ce qu'il appelle un u mot creux. » Trompeur? peut-être. Obscur? assurément 1 Mais ni creux, ni vide, malheureusement, et, au contraire, plein, comment dirai-je ? non pas de sens, mais de sophistique et de mensonge. Organisme, matière organique, matière organisée, c'est le nom que nous donnons à ce que nous ne pouvons pas comprendre, et sous lequel nous déguisons notre éternelle ignorance... Dire de la société qu'elle est un u organisme, » c'est dire qu'il y a, dans sa structure comme dans sa durée, quelque chose qui nous dépasse, ou quel-
I. L'art moral, tel que l'entend M. Delvolvé, paraît donc une utopie ; et ce n'est pas avec lui que la morale laïque, dont il est partisan, pourra se substituer au rôle de l'Eglise dans l'éducation morale, rôle dont il a soin de constater, comme nous l'avons vu dans l'Avant-propos, la merveilleuse adaptation et la pleine efficacité.