AVANT-PROPOS XV
religieuse, parce que, en dépit de leur hostilité fanfaronne, ils ne croient guère, en général, à la panacée qu'ils proposent ; chez les hommes d affaires ou de plaisir, parce que, retenus ou absorbés, ils n'ont ni le temps ni le goût de vérifier ce qui justifie le devoir, jugeant fort inutile de courir après la solution d'un problème qui offre tant de variantes et de contradictions chez les plus experts et les mieux entendus ; dans la masse enfin, parce que, détournée du Décalogue et de l'Evangile, elle ne sait plus où se prendre au milieu de doctrines si déconcertantes. Et dès lors il n'y a plus, pour l'immense majorité, qu'à se laisser aller à la poursuite des intérêts matériels immédiats, à la satisfaction des pires instincts, loin des regards de la police. Et c'est déjà, d'un bout à l'autre de l'échelle sociale, le désarroi dans les esprits, la corruption dans les cœurs, le désordre et l'anarchie, en attendant pire, si le bon sens, la raison, le sentiment religieux et la foi ne reprennent leurs droits et n'excercent la nécessaire et salutaire influence qu'on a essayé de leur ravir.
A titre donc d'indication sommaire et sans la moindre prétention d'épuiser un tel sujet, nous allons faire précéder l'explication du Décalogue d'une leçon sur ce que la morale traditionnelle a d'inébranlablement fondé en raison et de souverainement efficace au point de vue pratique, à rencontre de toute morale indépendante ; nous en consacrerons deux autres à l'examen et à la critique
de la morale indépendante et des deux morales les plus en vogue aujourd'hui, la morale de la solidarité et la morale sociologique ; d'où il résultera avec évidence que, si la vérité est quelque part, elle est dans la morale traditionnelle, consacrée et perfectionnée par le christianisme, et même qu'elle n'est que là, attendu que toute autre morale, de quelque titre qu'on la pare, se trouve foncièrement erronée, insuffisante ou inefficace, et ne peut même pas mériter le nom de morale. Ceux-là donc qui se sont engagés à nous donner une morale nouvelle n'ont fait en somme qu'une gageure, qui reste intenable. Qu'à l'aide de l'observation et de l'histoire, ils relèvent des faits, les coordonnent et les cataloguent, rien de mieux ; mais tant qu'ils écarteront de parti-pris toute idée religieuse et métaphysique, il leur est interdit de parler d'obligation et de devoir. Edmond Schérer, ancien ministre de l'Eglise réformée, avait raison d'écrire : « Sachons voir les choses comme elles sont: la morale, la vraie, la bonne, l'ancienne, l'impérative, a besoin d'absolu ; elle l^aspire à la transcendance, elle ne trouve son point d'appui qu'en Dieu... La conscience est comme le cœur : il lui faut un au-delà. Le devoir n'est rien s'il n'est sublime; et la vie devient chose frivole si elle n'implique des relations éternelles (i). »
I. Etudes sur la littérature contemporaine , t. viii, p- i85.