I. Sum. theoL, II» Ipe, Q. xix, a. 3. •— 2. Maith.,x
degré ; elle fait redouter le châtiment, mais sans faire détester le péché qui le mérite ; elle naît d'un amour trop intéressé. Le pécheur regrette que le mal soit le mal et surtout que Dieu le punisse. (( L'amour du péché est donc là tout vivant ; par suite et fatalement l'amour de Dieu y est mort. Le monstre ne sort pas, il est vrai, du sein qui l'a conçu ; mais il y subsiste, et, tout en le cachant, ce sein le couve encore. Mieux vaut sans doute avoir cette crainte que de n'en point avoir du tout : c'est un ignoble frein, mais enfin c'est un frein ; c'est une moralité en ruines ; il reste là pourtant quelque vestige de moralité. On ne peut donc pas dire que cette crainte soit de tout point mauvaise ; mais elle laisse l'âme dans le mal ; dans un mal tel que, si elle n'en guérit pas, elle sera nécessairement perdue... Dieu apparaît presque inévitablement au pécheur comme une sorte de trouble-fête, un être envieux de nos droits, jaloux de notre liberté, exigeant, tyranique... En somme, cette crainte est indigne et ne sied qu'à des esclaves ; à ce titre, elle n'est pas chrétienne (i). » Elle est donc à condamner ; c'est celle du mauvais serviteur (2) et du pasteur mercenaire (3), dont il est parlé dans l'Evangile.
2. La crainte simplement servlle a bien pour motif immédiat le châtiment, mais elle ne procède pas uniquement et exclusivement de l'amour intéressé; elle renferme la détestation du péché et constitue ainsi un commencement d'amour de Dieu, quelque humble qu'il soit. A ce titre, elle est une inspiration du Saint-Esprit et compte alors parmi les actes préparatoires à la justification (4) ; elle contribue à
I. Mgr Gay, De la vie et des vertus chrét., t. i, p. 216-216. — a. Luc.» XIX, 21. — 3. Joan,, x, i2-i3. — 4. Conc, Trid,, Sess. \i, C. VI.
LA CRAINTE SERVILE 2o3
former l'attrition suffisante pour la réception du sacrement de pénitence (i). Elle est d'une bonté morale indiscutable. Le concile de Trente a frappé d'anathème « celui qui dit que la crainte de l'enfer, par laquelle nous recourons à la divine miséricorde, dans la douleur de nos fautes, ou nous nous abstenons du péché, est coupable et rend Je pécheur encore pire (2). ))
3. La crainte servile peut-elle coexister en nous avec la charité ? Cette question est résolue par saint Thomas au moyen d'une distinction importante (3) : oui, la crainte servile peut persister dans l'âme des justes qui ont la charité, mais quant à sa substance ; non, en tant que servile. Trois hypothèses peuvent se faire. Ou bien la crainte est renfermée dans la charité, en ce que la séparation d'avec Dieu est une sorte de peine que la charité redoute par dessus tout ; mais c'est là le propre de la crainte chaste ou filiale. Ou bien la crainte est opposée à la charité, en ce que Thomme redoute la peine qui est contraire à son bien naturel, comme le mal principal qui s'oppose à ce bien, qu'il aime comme sa fin ; mais alors elle est incompatible avec la charité. Ou bien enfin la crainte de la peine se distingue dans sa substance de la crainte chaste ou filiale, sans être en opposition avec elle, en ce que l'homme, tout en craignant le châtiment, non parce qu'il le sépare de Dieu, mais parce qu'il nuit à son bien propre, ne fixe pas sa fin dans ce bien propre et ne redoute pas par conséquent le châtiment comme étant le plus grand mal pour lui; dans ce dernier cas, la crainte
I. Il en sera question à propos du commandement de l'Eglise sur la confession. — 2. Conc. Trid., Sess. vi, can. 8 ; Denzinger, n. 818 (700). — 3. Sam. iheoL, II» II", Q. xix, a. 6.
servile peut coexister avec la charité, mais ce n'est pas en tant que servile (i).
4. La crainte servile ri est nullement l'un des sept dons du Saint-Esprit, bien qu'elle soit inspirée par la troisième personne de la sainte Trinité, — un tel privilège est le propre de la crainte filiale, — mais elle a droit à être regardée comme le commence-
I. Saint Augustin distingue nettement la crainte servile, ne patiaris paenam, de la crainte filiale qu'il qualifie de chaste, ne amiitas jastiliam. « Qui gehennas metuit, dit-il, Epist., cxlv, à, non peccare metuit, sed ardere. lUe autem peccare metuit, qui peccatum ipsum, sicut gehennas, odit. Ipse est timor Domini castus, permanens in sœculum sœculi. Nam ille timor paenae tormentum habet et non est in charitate, éumque perfecta charitas foras mittit. » La crainte que chasse la parfaite charité n'est autre que la crainte servile, en tant que servile, celle qui s'abstient du mal, pœna terretur, nonjustitia delectatar, Epist., cxl, xx, 53. La crainte servile serval charitati locum, qua tanquam domina veniente, ut illa insidat, abscedit ; ibid., xviii, A5. De là son interprétation du texte de saint Jean : « Il n'y a point de crainte dans l'amour; mais l'amour parafait bannit la crainte ; car la crainte suppose un châtiment ; celui qui craint n'est pas parfait dans l'amour. » I Joan., iv, i8. Il n'y a pas de crainte dans l'amour, dit l'Apôtre. Mais dans quel amour ? Non pas dans Tamour commencé. Dans quel donc? Dans l'amour parfait, puisqu'il ajoute : l'amour parfait bannit la crainte. A la crainte donc de commencer, puisqu'elle est le commencement de le sagesse. Elle prépare pour ainsi dire la place à la charité. Mais quand la charité commence à pénétrer dans Tâme, la crainte qui avait préparé la place, est exclue. Plus la charité croît, plus la crainte baisse ; plus la charité pénètre, plus la crainte est bannie... Mais la charité n'entre pas si la crainte ne lui a ouvert la porte. C'est ainsi que l'aiguille introduit le fil : l'aiguille entre la première, puis le fil, mais quand Taiguille est sortie. » In I Joan., tract. IX, 4- Plus loin, 5-8, il oppose au texte de saint Jean celui-ci : Timor Domini castus, permanens in saeculum sœculi, Ps., XVIII, lo, qui semble le contredire : il n'en est rien, dit-il, car dans ce dernier texte, il s'agit de la crainte chaste qui ne redoute qu'une chose, c'est de voir Dieu s'éloigner, et celleci est pleinement compatible avec la charité,