CHARITÉ ENVERS DIEU
4. Malgré ce double précepte, la charité reste spécifiquement une, à cause de l'unité de son principe formel, qui est la bonté divine. On compte, il est vrai, plusieurs espèces d'amitiés, d'après la diversité des fins qu'on poursuit, par exemple celle qui est fondée sur l'utile, celle qui est fondée sur l'agréable et celle qui est fondée sur l'honnête. De même, d'après la diversité des relations sur laquelle elle repose, autre est l'amitié à l'égard des parents, autre l'amitié à l'égard des concitoyens et des étrangers : l'une repose sur une communication naturelle, l'autre sur des relations civiles ou sociales. La charité est bien une amitié de l'homme avec Dieu ; mais elle est une dans sa fin, qui est l'infinie bonté de Dieu ; elle est une aussi dans la communication de la béatitude éternelle (i). Il est exact que les habitudes ou les vertus se distinguent d'après leur objet, et que Dieu et le prochain diffèrent infiniment. Mais, comme nous allons le dire. Dieu et le prochain ne sont pas de la même manière l'objet de la charité ; car Dieu est son objet principal, tandis que le prochain n'est aimé d'un amour de charité qu'à cause de Dieu (2).
II. Charité envers Dieu. — Dieu est r objet principal de la vertu de charité. — i. Objet matériel d'abord. C'est Dieu qu'on aime par la vertu théologale de charité, Dieu en lui-même, à cause de lui-même ; mais Dieu nullement considéré d'une manière générale comme le bien universel, par exemple ; car, dans ce cas, le pécheur lui-même posséderait la vertu de charité, puisque, par sa nature même, il ne peut pas se soustraire à l'amour de ce bien (3) ; ni comme auteur de tout bien dans
I. Sum. theoL, II« 11««, Q. xxiii, a. 5. — a. Ibid,, a. 5, — 3. Sam. thçol., I, Q. lx. a. 5,
Vordre purement naturel, car un tel amour, bon et légitime en lui-même, comme nous l'avons vu, est absolument insuffisant et sans proportion pour nous faire atteindre la fin surnaturelle de la béatitude qui nous est destinée (i). C'est donc Dieu considéré comme notre bien surnaturel, comme Vohjet de la béatitude, que doit nous procurer la vision intuitive (2).
2. Objet formel ensuiie ou motif. Pourquoi aimer Dieu? On peut l'aimer pour tant de motifs, ou parce qu'il nous a donné tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, ou parce que nous attendons de lui la grâce sur la terre, la récompense dans le ciel, ou encore parce que nous redoutons les châtiments qui menacent les réprouvés. Dans le premier cas c'est un acte de reconnaissance, dans le second un acte d'espérance, dans le dernier un
I. Sum. theol.,1^ U^, Q. cix, a. 3, ad i ; II* H*, Q. xxvi, a. 3. — 3. Dieu aimé ainsi comme le bien surnaturel, est-ce simplement la nature ou l'essence divine virtuellement distincte des attributs, comme le prétend Frassen, Scotus academicus , Rome, 1720, t. VIII, p. 476 sq ? Est-ce un seul attribut divin considéré isolément et nécessairement infini parce que divin, suivant Ripalda, De carit. div., disput. xxxv, sect. i, x, et Pesch, PrœlecL dogmat., Fribourg-en-Brisgau, 1898,1. viii, p. 238 sq.? Ou bien Dieu n'est-il réellement aimé comme le bien infini que si l'on aime toute la perfection infinie qui constitue le bonheur des élus, c'est-à-dire l'essence divine, et tous les attributs divins, et les personnes divines elles-mêmes ? Question bien subtile et simplement intéressante pour les théologiens de profession . Dublanchy, dans l'article C/iari/é, DicL de théoL, t. 11, col. 2218 sq., adopte la troisième solution comme répondant mieux philosophiquemerd à la vraie notion du bien absolu, et pour la raison théologique que la charité de cette vie, en ce qui la constitue essentiellement, n'est pas spécifiquement distincte de la charité béatifique, celle-ci ayant pour objet Dieu lui-même dans toute la réalité de son infinie perfection. Pratiquement, ce qui importe, c'est d*aimer Dieu comme l'objet de notre béatitude surnaturelle.