CHARITB ENVERS LE PROCHAIN
III. Charité envers le prochain et envers soimême. — 1. Le précepte de la charité envers le prochain complète celui de la charité envers Dieu. A vrai dire, quiconque aime vraiment Dieu par la charité aime par là même tout ce que Dieu aime et parce que Dieu aime; c'est l'accomplissement parfait de la loi. Réciproquement, quiconque aime vraiment le prochain par la charité aime par là même Dieu. « Celui qui aime son prochain a accompli la loi. En effet, ces commandements : « Ta ne commettras point d'adultère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point; tu ne diras point de faux témoignage; ta ne convoiteras point, » et ceux qu'on pourrait citer encore, se résument dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » L'amour ne fait point de mal au prochain ; l'amour est donc la plénitude de la loi (i). » Plus brièvement encore, saint Augustin condensait tous les devoirs de l'homme dans celte formule : « Dilige, et quod visfac ; » aimez et faites ce que vous vous voudrez (2).
2. Définition de la charité envers le prochain, La charité envers le prochain consiste à l'aimer par amour pour Dieu surnaturellement aimé. Il ne s'agit donc point d'un amour purement naturel, comme serait l'amitié natu- ' relie ; non, mais d'un amour inspiré et caractérisé par le motif de la charité envers Dieu. Dans la charité à l'égard du prochain, c'est parce qu'on aime Dieu pour lui-même jet à cause de son infinie perfection qu'on aime ceux que 'Dieu aime et auxquels il communique ou veut communiquer eiîectivement par la gloire du ciel et par la grâce sanctifiante une intime participation de sa vie (3). L'amour de la charité ne s'arrête pas à Dieu, il s'étend encore au
est omnia facie sine modo et ejus ratio nullam attendere rationem, »
I. Rom., xni, 8-10. — a. In Joan,, tract, vu, 8. — 3. Sum» theoL, II»II»«, Q. xxni, a. 5.
prochain à cause même de Dieu. Il n'y a pas là deux charités, mais une seule s'appliquant à des objets distincts, uniquement motivée par la même raison formelle, qui est l'amour de Dieu (i).
3. Objet de la charité envers le prochain. Il convient d'écarter d'abord les créatures sans raison parce que, ne participant point à la nature raisonnable de l'homme, elles ne peuvent pas être comprises sous le nom de prochain (2). Mais l'homme peut-il s'aimer lui-même, d'un amour de charité ? Evidemment, car il compte bien, et au premier rang, parmi les choses que nous devons aimer d'un amour de charité comme appartenant à Dieu. D'ailleurs, c'est l'amour qu'il se porte à lui-même, en tant que créature de Dieu, qui doit, selon la formule du précepte, servir de modèle à l'amour qu'il doit avoir envers le prochain (3). Et comme le corps fait partie de sa nature, le corps liii-m.ême, comme venant de Dieu, est l'objet de sa charité (4).
De même l'homme doit aimer son semblable, quel qu'il soit, fût-il un pécheur, fût-il son ennemi. Car, pour être pécheur, le prochain ne cesse pas d'être un homme, le péché ne détruisant pas sa nature ; et la charité veut qu'on aime les pécheurs, non quant à leurs fautes, mais quanta leur nature, faite à l'image de Dieu et capable de la béatitude divine (5). C'est là véritablement les aimer par la charité, à cause de Dieu. Il enestde même des ennemis; à cause de leur nature, ils ont droit à la charité. Mais, hors le cas de nécessité, on n'est pas tenu à leur témoigner de l'amour en particulier ; leur rendre les devoirs de la charité dans les cas ordinaires est du ressort de la perfection. Tel est le sens du mot de Notre Seigneur : « Aimez vos ennemis (6). » Il y a là un précepte rigoureux et un conseil de perfection : le précepte consiste à aimer nos ennemis dans notre cœur et d'une manière générale ; le conseil, à leur prodiguer des marques effectives et spéciales d'amitié (7).
J.Sam. theol.,îl^ll^^, Q. xxv, a. 1. — 2. Ibid., à. S. — 3. Ibid.,a. 4. — 4. Ibid., a. 5. — 5. Ibid., a. 6. — 6. Matth., v, 44.-7. -Sum. theoL, II* I1*S Q. xxv, a. 8, 9.
ORDRE DANS l'oBJET DE LA CHARITE 2^1
L'amour de charité envers le prochain s'étend jusqu'aux anges, puisqu'il est fondé sur la communication delà béatitude éternelle, à laquelle nous sommes appelés, et dont les anges jouissent déjà (i). Saint Augustin, qui traite tout au long de l'objet de la charité envers le prochain, écrit ceci à propos des anges : « Puisqu'il faut entendre par notre prochain celui envers lequel nous avons à nous acquitter des devoirs de la miséricorde, ou qui doit les remplir lui-même à notre égard, il est évident que le précepte qui nous ordonne d'aimer notre prochain comprend aussi les anges, dont nous recevons tant de bons offices (2).
Par contre, on ne saurait aimer les démons, que Dieu a condamnés à l'éternelle damnation ; car Tobjet de la charité est le bien de la béatitude, et celui-ci a été justement refusé aux anges rebelles. L'exercice souverain de la justice de Dieu mérite notre respect et notre amour (3).
4. En résumé, l'objet primordial de la charité, c'est Dieu ; l'objet secondaire, c'est le prochain et nous-mêmes ; car l'amour de charité est fondé sur la communication de la béatitude. Or, dans cette communication, il y a celui qui en est le principe. Dieu ; il y a ceux qui y participent directement, l'ange et l'homme ; il y a enfin le corps humain, auquel la béatitude se communique comme par surcroit ; et c'est là tout l'objet de la charité (4).